Algérie : la junte fête ses 60 ans de régime autoritaire

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Professeur Salem Chaker
Professeur Salem Chaker

ALGER (TAMURT) – L’Algérie officielle célèbre ce mardi 05 juillet le 60e anniversaire de son indépendance, alors que des centaines de détenus politiques et d’opinion croupissent dans les geôles algériennes. Le peuple kabyle, qui a payé un lourd tribut pour libérer l’Algérie du colonialisme français, vit encore aujourd’hui sous le joug colonial du régime autoritaire d’Alger. Celui-ci s’acharne sur la Kabylie depuis la confiscation du pouvoir par l’armée des frontières. « Depuis 1962, la Kabylie a connu à peu près toutes les formes de répression envisageables », a souligné dernièrement Salem Chaker, professeur émérite à l’Université d’Aix-Marseille, dans une communication donnée lors d’un colloque intitulé « Algérie 1962-2022 », organisé à l’université Paris 8.

Pour célébrer ses 60 ans de dictature militaire, le régime algérien a organisé un défilé militaire à Alger, qualifié « de grandiose » par la presse algérienne. Cette démonstration de force intervient dans un contexte de tension avec son voisin marocain, qui a abrité, dernièrement, la « African Lion 2022 », le plus large exercice militaire en Afrique, piloté par le Maroc et les USA. En usurpant le pouvoir dès l’été 1962, l’armée des frontières, conduite par Boumediene, a instauré en Algérie une dictature militaire en place à ce jour.

Dans une communication livrée lors d’un colloque intitulé « Algérie 1962-2022 », tenu du 23 au 25 juin à l’université de Paris 8, le professeur d’origine kabyle Salem Chaker constate que depuis 1962, la junte d’Alger s’acharne sans relâche sur la Kabylie. « En 1982, à l’occasion du vingtième anniversaire de l’indépendance le chanteur kabyle Ferhat Mehenni composait et interprétait une chanson dont le refrain disait à peu près ceci : « Vingt ans de dictature déjà, sans compter ce qu’il nous attend à l’avenir ». Le futur fondateur du mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (2001) n’imaginait certainement pas que sa chanson, quarante ans plus tard serait encore d’une tragique actualité. Quarante ans plus tard, le caractère autoritaire et répressif du régime algérien n’a fait que se renforcer et se généraliser, et la Kabylie en a fait, et en fait la cruelle et permanente expérience », a-t-il affirmé.

« Une répression multiforme »

Tout en soulignant que « l’ensemble de l’Algérie » souffre de cette situation, Salem Chaker précise néanmoins que la Kabylie subit cette dictature militaire « sous une forme à la fois récurrente, quasiment systémique, et particulièrement diversifiée ». En effet, de 1962 à 2022, il y a « continuité d’une répression multiforme » contre la Kabylie, a soutenu le chercheur en linguistique berbère. Cette répression a débuté par « l’intervention militaire pour mater la rébellion armée du FFS de Houssine Aït Ahmed (septembre 1963 – juin 1965) », laquelle répression « se soldera par environ 1500 morts et des centaines d’arrestations, de détentions arbitraires et de tortures sauvages (cf. témoignage publié de Youcef Bellil en 2003 aux Editions Bouchènes) », a-t-il indiqué. Ensuite, viendra la « répression violente » contre les manifestations pacifiques. Il évoquera pour appuyer ses propos « le printemps berbère de 1980 (entre mars et juin) ; les manifestations de 1981 ; celles de juin 1998 à l’occasion de l’assassinat, dans des conditions suspectes, du chanteur Matoub Lounès, et surtout celles du « printemps noir » de 2001-2003 qui seront sévèrement réprimées et se solderont par 128 morts et des centaines de blessés.. ». Les autres formes de répression dont a souffert la Kabylie de la part de la dictature militaire d’Alger sont, ce chercheur universitaire, « la répression judiciaire récurrente », « l’interdiction et la répression de toutes tentatives d’organisations légales », « des manipulations montées de toute pièce par les Services secrets contre de prétendus groupes terroristes ou armés ». Pour cette dernière forme de répression, « le dernier épisode en date (printemps/été 2021) a été l’utilisation de la loi sur les organisations terroristes pour interdire le MAK, et arrêter des centaines de ses militants », a-t-il expliqué, tout en soulignant que cet épisode « n’est pas sans rappeler les pratiques de la Turquie d’Erdogan qui tendent à museler toute opposition en la qualifiant de « terroriste » ».

A tout cela, Salem Chaker ajoute « les assassinats ciblés de personnalités, y compris à l’étranger, de Krim Belkacem (Francfort, 1970) à Ali Mecili (Paris, 1987) ». Et par-dessus tout, la junte militaire a pratiqué contre la Kabylie « une répression culturelle structurelle, pendant une trentaine d’année, inscrite officiellement dans les orientations idéologiques, les constitutions et les lois de l’Etat algérien qui définissaient l’Algérie comme un pays exclusivement arabe et musulman », a rappelé Salem Chaker, tout en précisant que « le paramètre berbère étant considéré comme ayant disparu ou devant disparaitre, car susceptible de porter atteinte à l’unité de la Nation ».

Lyes B.

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