Notation de Tamazight-Kabyle, 1ère PARTIE

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Après avoir abordé précédemment la question du choix du système de transcription de Tamazight/Taqbaylit, dans le cadre de ce qui suit nous entrons de plein pied dans l’analyse proprement linguistique.

Je tiens aussi à signaler que ne disposant plus du système de notation complet dont j’ai pu faire usage lors de la rédaction de mes publications, je n’ai pas pu transcrire, ici, par exemple les phonèmes “ts”ou t avec une cédille de tidet “vérité” ou le /z/ (z avec une cédille) de ibezzeg “il se mouille”

Et aussi le /w/ qui doit être écrit en retrait dans le cas des vélaires comme /kw/ /gw/(…)

Sachant que la règle établie par André Martinet stipule: “ A un seul son doit correspondre un seul phonème”

Si des personnes peuvent me transmettre le système de transcription complet du kabyle, je leur serai fortement reconnaissante.

LA NOTATION 

On s’accorde généralement à définir la linguistique comme étude scientifique du langage. La langue étant considérée comme un système, les unités ne sont pas étudiées de manière isolée mais comme un ensemble de relations qui les lient les unes au autres.

D’autre part, chaque langue est reconnue comme autonome et relevant d’une description propre.
On évite ainsi les analyses erronées dues à une transposition pure et simple d’un système sur un autre.

Le rôle du linguiste est celui d’un chercheur descripteur. Pour cela, il doit savoir prendre de la distance par rapport à l’objet qu’il décrit. Car il s’agit d’analyser, de tenter d’expliquer des faits, rien que des faits.

Comme toute discipline qui se veut scientifique, la linguistique fait usage d’un discours théorique abstrait. Mais sans tomber dans le simplisme, il appartient aux chercheurs d’adapter les acquis de la linguistique à des fins d’usage pratique.
Mon propos ici, n’est pas de donner un aperçu historique ou général de la linguistique, il y a lieu d’aborder les questions relatives au choix de transcription de la langue Tamazight/Taqbaylit et les particularités qui en découlent.

Le système phonologique gréco-latin

Cette méthode d’écriture sanctionne des décennies de travaux en phonologie, grammaire ou littérature du tamazight (toutes langues confondues).Il importe donc de démontrer si les travaux en phonologie ont une incidence réelle sur la notation.

Pour commencer, afin d’éviter toute confusion, il faut opérer une distinction entre la notation phonétique et phonologique.

1- La notation phonétique est plus proche de la prononciation réelle.

La phonétique étudie l’ensemble des possibilités phoniques de l’homme à travers toutes les langues naturelles.
Elle décrit les les éléments phoniques indépendamment de leur fonction dans la communication.
Chaque lettre et mot est décrit en fonction des lieux d’articulation qui mettent en jeux les organes (larynx, pharynx, langue, lèvres(…)

On dira par exemple que la vibrante /r/ dans le mot erwel “se sauver” se réalise avec plusieurs battements de la langue.

On parle aussi du mode d’articulation de ces phonèmes. Ils sont réalisés soit occlusifs:
/t/, /d/, /k/, /g/, c’est-à-dire avec une fermeture complète du passage de l’air; ou spirants: /the/, /dhe/ (…) avec un rétrécissement de la cavité sans aller jusqu’à la fermeture complète.

2- La phonologie

La phonologie étudie les sons du point de vue de leur fonction dans la communication. Le phonologue, ne doit envisager en fait que ce qui remplit une fonction déterminée dans la langue étudiée.

Pour construire le système phonologique de la langue qu’il étudie, il tiendra compte des données phonologiques qu’il aura dégagées. Mais poser la valeur d’un phonème sur un critère purement phonétique est insuffisant.

C’est en définissant la systématique phonologique comme un ensemble d’oppositions qui peuvent servir à distinguer des unités significatives, que les linguistes de l’Ecole de Prague (Ttroubetzoy, Yakobson , André Martinet…) à travers des approches différentes, ont fait de la phonologie une discipline scientifique qui s’insère dans l’ensemble plus vaste de la linguistiques générale.

Les phonèmes ne sont pas par eux mêmes porteurs de sens, leur fonction est de différencier en un même point de la chaîne des unités significatives.

Pour cela, on utilise la commutation, en tant que procédé linguistique qui permet de dégager les oppositions phonologiques capables d’assurer une fonction différenciatrice au niveau de la chaîne
par exemple l’opposition (izi “mouche”~ iẓi “bile”.
Ces paires d’unités significatives, peu nombreuses dans les langues sont appelées paires minimales.

Ce qui nous préoccupe ici, c’est l’hypothèse de la thèse del’incidence de la phonologie sur la notation.

Nous allons donc appliquer cette méthode d’analyse au système phonologique de Tamazight/Kabyle

Le système phonologique de la langue kabyle est fondé sur le principe des trois correlations dont les marques sont:

La tension, la sonorité et l’emphase

La correlation de tension (tendue~non tendue) que nous empruntons à Lionel Galand concerne la quas-totalité des phonèmes kabyles

La correlation de tension

Comme, nous le verrons plus loin, cette notion aura des implications importantes sur la notation de tamazight.C’est ainsi que Lionel Galand s’interrogeait déjà en 1953:

“Qui sait si la tension ne joue pas le rôle pricipal.J’ai été de plus en plus sensible au fait que c’est la tension qui explique le mieux les divers phénomènes observés en berbère dans ces oppositions de consonnes tendues~non tendues”.

Dans une premier temps, nous étudierons les phonèmes, /t/, /d/, /k/, /g/,/b/, dont de nombreux auteurs ont déjà noté la tendance à la spirantisation, se prononçant : (the, dhe (…)

En se basant sur la correlation de tension, il s’avère que l’opposition occlusive simple~spirante simple s’efface au profit de l’opposition spirante simple~occlusive tendue.

Il faut préciser, qu’il n’y a pas longtemps, les transcripteurs du kabyle, distinguaient les spirantes simples des occlusives simples en systématisant l’usage d’un trait sous les spirantisées.

Ainsi qu’il sera démontré dans l’analyse qui suivra, la tendue est réalisée occlusive et la simple spirante.
Certains environnements consonantiques peu nombreux qui favorisent l’apparition d’une occlusive simple, seront signalés sous forme de remarques.

Maintenant afin de conforter cette hypothèse, nous allons établir le système oppositionnel :

Spirantes simples~occlusives tendues

Les apicales: /d/~/dd/ et /t/~tt/

/d/~/dd/ / L’opposition /d/~/dd/ est bien attestée en kabyle:

ḥader ~ aḥeddad “prendre soin/forgeron”; adu ~ eddu “attaquer, maltraiter/“aller”; udem “visage”~ eddem “prendre”.

Pour le verbe adu on a un exemple “udaɣ-t s uɛekkaz “je l’ai attaqué avec un bâton”

Remarques : Après les phonèmes /l/ et /n/, le phonème /d/ est réalisé occlusif: amendayer “tambourin” , anda “où”

/t/ ~/tt/ : Pour des raisons grammaticales relevant de la morphologie (aoriste intensif) , la tendue est systématiquement réalisée “ts” (t avec une cédille)exemple yettawi “il emporte”dans certaines localités kabyles.

Tandis qu’au Maroc, en tarifit et tachelhit et en kabyle de la région de Bougie, dans le cas de l’aoriste intensif, on emploie uniquement l’occlusive tendue /tt/ : itett “il mange”

Fondamentalement, /t/ est la marque du féminin.

On peut noter quelques oppositions: ehtuti “être délabré” ~ ettutti “ se répandre”, tarwa “descendance” ~ ettelwa “marc de café”; eftel “ rouler le couscous”~ fettel (aoriste intensif de eftel)

Remarque: Le phonème /t/ est réalisé occlusif après /l / et /n/: tamellalt” oeuf”, taqjunt “chienne”.

Les bilabiales: /b/ ~ /bb/ et /p/:

Soit les oppositions: sberdeɛ “bâter” ~ ebberdeɛ “être rassasié”, ebrez “séparer” ~ ebbezwez “être engourdi”, ibiw “fève” ~ ebbi “pincer”

Remarques: Après le phonème /m/, /b/ est réalisé occlusif, tambult “vessie”

Le phonème /p/ est marginal, il s’agit souvent d’emprunts au français: apiki “piquet” apaki “paquet”

Les palatales : /k/ ~ /kk/, et /g/ ~ /gg/ :

Les palatales sourdes: /k/ ~ /kk/: eks “paître” ~ ekkes “enlever”; ak “te” ~ akka “ainsi”; ekmer “être difficile” ~ ekker “ se lever”

Remarque : Le phonème /k/ est réalisé occlusif après /ḥ/ eḥku “raconter”; /f/ fak “achever, défendre”; /c/ abeckiḍ “fusil”; /ɛ/ eɛkef “être paralysé”; /ṛ/ eṛkeḍ “écraser”; /s/ esker “faire”; /b/ ibki “singe”.

Les palatales sonores: /g/ ~ /gg/: gma ~ yegguma “mon frère/ il ne peut pas”; igig ~ iggi “furoncle/chêne-liège”: engi ~ neggi “goutter”/à l’aoriste intensif.

Remarque: /g/ est réalisé occlusif après : /b/ ebges “ceindre”, /ɛ / eɛgez “paresse”; /r/ ergel “boucher”, /j/ ejgugel “s’accrocher”

Cette correlation de tension est fondamentale, dans la mesure où elle permet à un locuteur à discerner une spirante d’une occlusive, et aussi de déterminer si un phonème doit être écrit simple ou tendu.
D’autre part, cette opposition évite de maintenir le signe diacritique (trait sous le d par exemple) qui servait jusque là à différencier une spirante d’une occlusive.

Les labio-vélarisées: /kw/~/kkw/; /gw /~ /ggw/; /bw/~ /bbw/; /ɣ/~ /qw/~ /qqw/

Les sourdes : /kw~kkw :

Nous avons une série de de non-tendues: ekwbel “empaqueter”, lemkweb “couvercle en terre”; ekwmer “être difficile”: qui s’opposent aux deux seules tendues que j’ai pu répertorier : ekkwerṭeṭi ”être crépu” et ekkwernenni “être rond”.
Parfois ils sont prononcé non vélarisés (sans le w)

Les sonores /gw et ggw/

Agwi ~ uggwi “refuser/ quantité de farine à pétrir”; agwni ~ taggwent “terrain sous forme de plateau”/ taon; tagwest ~eggwet “pieu/abonder;

Dans des cas rares, on a des formes concurrentes: yugwem d aman/yugem-d il a puisé de l’eau”

On a d’autres cas où le /ggw/ provient d’un ancien radical /w/: /aweḍ/aggwaḍ “arriver”; awi/aggway “emporter”; arwel/reggwel

Les sonores : /bw/ ~ /bbw/

Hormis le verbe embwiwel “bouger” et sa variante au fémini /pw/, les tendues proviennent d’un ancien radical /w/ yebbwa/yewwa) “être cuit, mûr”; yebbwi/yewwi “emporter”; ɣebbwel/ɣewwel “être fort”; cebbwel/cewwel “tracasser”

Les sonores /ɣw/~ /ɣɣw/qqw

Soit l’opposition : ebɣeḍ ~ ibeɣɣeḍ/ibeqqeḍ “jalouser”

Ici, la seule corrélation possible est d’ordre morphologique( forme de l’aoriste intensif). Sinon, nous avons une série de de termes indépendants qui peuvent être prononcés avec ou sans la vélarisation: abeɣ(w)li, aɣ(w)bel; taɣ(w)ect “la voix”, eɣ(w)zel “serrer, visser” ; iɣ(w) zeṛ/ iɣezṛan “ravin (s).

Le verbe uɣal “revenir” donne l’aoriste intensif eqqwel

Les sourdes : /qw/ ~ /qqw/

Il y a peu d’occurences qui peuvent maintenir un système oppositionnel : sqwerqwer “ne pas pondre”; eqqwejqwej “craquer sous les dents”; taqweddimt “enjambée”, qwemmer “jouer de l’argent” aqwac “être sec”

On peut retenir que dans la majorité des cas la correlation est difficile à établir ce qui laisse à penser que la labio-vélarisation est un phénomène soit récent ou en évolution , car dans les régions de Basse Kabylie comme Bougie ce phénomène est inexistant.

Les affriquées /t/ (ts, avec une cédille sous le t ); /č/, /ǧ/

Les oppositions simples ~ tendues sont inexistantes. Le phonème /t/ “ts”fonctionne en tant que variante morphologique de l’aoriste intensif yettawi “il emporte; yettakwer “il vole” ou comme une variante de focalisation comme dans les exemples d tagi/d (ts) tagi “c’est celle-ci”; d tidet/d (ts) tidet “ c’est la vérité”; eččar ~ yettaččar “remplir” “il remplit” tuǧla ~ teǧǧel “elle est veuve”

Pour la simple /t/ nous avons quelques termes isolés: tidet “la vérité”, tabugayut “l’avocate”; tayet “l’épaule”, tamerkantit “la richissime”

Les chuintantes : /z/ et /zz/

Le phonème /z/ est attesté dans : Lzayer “Alger” qui est un terme emprunté donc étranger.
L’usage de ce phonème est rarissime. Si bien que nous ne pouvons pas établir un système oppositionnel. La tendu /zz/ est fréquemment la variante combinatoire de /zz/ :
ibezzeg/ibezzeg “être mouillé”; wezzil/wezzil “être court”; agezzam/ igezzamen “coupeurs”

Le passage du /zz/ au /zz/ est réalisé par la conjugaison (aoriste intensif): yegzem/igezzem “couper”; yegzer/igezzer “entailler”

Enfin les phonèmes /čč/ et /ǧǧ/ sont hors correlation, ils sont toujours réalisés tendus!
Eǧǧ “laisser”; teǧǧel “elle est veuve”; ajeǧǧig “une fleur”; ečč “manger”; eččar “remplir”, ajeǧǧiḍ “la gale”

Ici aussi, l’usage de l’aoriste intensif implique le passage du /c/ au //čč/: cebbeḥ/yeččebiḥ “embellir” cud/yeččudu “lier”; cuf/yeččufu “gonfler”.

Maintenant, nous allons établir les paires hors correlation:
Les nasales /m/ et /n/ ~ /mm/ et /nn/
Les labiodentales f/ ~ /ff/ (sourdes)
Les vibrantes /r/ ~ /rr/ continues (ni sourdes ni sonores)
Les latérales /l/~ /ll/ continues (ni sourdes ni sonores)
Les uvulaires /q/ ~ /qq/ sourdes.

La correlation d’emphase

Elle concerne les consonnes qui sont emphatiques.

Les apico-dentales sourdes, simples et tendues: /ṭ/ ~/ṭ
Les sonores simples et tendues : /ḍ/ ~ /ṭṭ/
Les vibrantes simples et tendues /ṛ/ ~/ṛṛ/ /
Les latérales simples et tendues /l/ ~ /ll/
Les sifflantes sourdes simples et tendue /ṣ/~/ ṣṣ
Les sifflantes sonores simples et tendues: /ẓ/~/ẓẓ/

Remarques

Le cas du phonème /ṛ/

Il semble bien qu’au contact de certaines consonnes comme /ɣ/; /q/, /ɛ/, /ḍ/, /x/, /ḥ/, /t(s)/, /ǧ/, /č/;
/ẓ/, l’apparition du phonème / ṛ/ est prévisible:
aɣṛum “pain”; aqeṛṛu “tête”, ettar “revanche”, exṛeb “emmêler”, eččaṛ “remplir”; ẓeṛ “voir”, aɛeṛbun “arrhes” eɛṛeḍ “inviter”

Par ailleurs en opposant les mots eɛrek et eɛṛeḍ il semble bien que c’est le /ḍ/ qui emphatise le /r/.
Par contre en opposant les mots eɛrek “pétrir” et ɛerri “dénuder” il apparaît que c’est l’environnement du /ḍ/ qui est contaminante dans l’emphatisation du /r/.

Comme dans le cas du /ṭ/ et du /ḍ/ : initialement /ṭ/ est une variante régionale du /ḍ/: eṛḍel/aṛeṭṭal “prêt/prêter”.Il provient aussi d’emprunts à l’arabe.

Malgré la prudence qui caractérise toute conclusion “hâtive” notamment en matière de recherche scientifique appliquée particulièrement à une langue , il semble bien que les locuteurs de la région de Bougie ont bien résisté à la pratique des emphases /ṭ/ ; /ḍ/ (…), autrement dit, elle est quasiment inexistante.
En conséquence on pourrait considérer qu’ils n’ont pas le statut de phonèmes et on pourrait s’acheminer vers l’abandon pur et simple de l’usage dans la liste des consommes des phonèmes emphatiques