1re partie Kabylie, éléments anthropologiques : La fête ou l’égarement des sens

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CONTRIBUTION TAMURT – Un écrivain kabyle écrivait dans ce sens : « quand le Kabyle invite les “Idebbalen*” à animer une fête chez lui, il s’empresse de les payer et d’oublier cet épisode de sa vie…». L’instant de fête est ainsi considéré comme un égarement temporaire duquel il faut se ressaisir au plus vite pour reprendre le cours d’une vie normale, donc austère à l’image de la ruralité des montagnes.

L’autarcie de la société Kabyle, rend la fête ce moment hors du contrat social, et ne tolère aucune ou presque, action humaine qui soit improductive. C’est la suspension temporaire des convenances formelles contraignantes entre membres du même village ou d’une même lignée. Pour une société à prédominance rurale, tout ce qui ne génère pas de bénéfices n’est que vanité et perte de temps.

Avec une certaine particularité accordée aux fêtes religieuses, considérées comme une adoration de Dieu donc productives sur le plan spirituel. La même dérogation est accordée aux fêtes païennes telles « Yennayer », « Anzar »… considérée comme une action d’affirmation identitaire donc d’appartenance à un peuple et à une civilisation. Ces dernières, par leur organisation cyclique, permettent aussi à la société kabyle de se situer dans un univers temporel qui permet de rythmer ainsi la vie de la cité. Cet antagonisme entre païen et religieux est une forme de résistance de l’orthodoxie kabyle à l’absolutisme des religions, en dernier lieu à l’Islam, c’est le sens même de la tolérance.

La diversité des rites, qu’ils soient positifs, piaculaires ou de passage comme la circoncision risque de disperser par le détail la thématique de notre article. Nous nous limiterons ici à l’aspect festif : urar qui couronne cet ensemble qui est la fête : « tamaγra ». Sans aborder dans le détail le cheminement rituel qui mène vers l’« instant-fête ».

Pour réussir une fête, donc mériter la reconnaissance de la communauté, trois conditions obligatoires. Un bon couscous, un bon orchestre de musique et une piste de danse qui ne désemplit pas. L’ostentatoire dans toute sa splendeur, voir et se faire voir.

L’ostentation répond à un double objectif à la fois politique et social. Politique parce qu’elle est l’occasion pour les notables de s’affirmer un rang et un rôle social élevé. Une suprématie revendiquée, mais assumée de manière indirecte qui est l’étalage des richesses et des relations. Sous des airs égalitaires, se dessine une hiérarchisation de l’invité du plus proche au plus lointain avec la différence d’égards qui va avec. L’expression « une fête qui dure sept jours et sept nuits, est le signe d’appartenance à un rang social élevé dans la société kabyle. Elle est aussi l’occasion d’alliance et de réconciliation. Pour marquer la fin d’un conflit entre deux belligérants, ils s’invitent mutuellement.

Au niveau social, l’ostentatoire sert aussi à favoriser la rencontre et l’échange. Les jeunes filles parées de leurs plus belles tuniques sont autant d’invitations à la rencontre. L’euphorie favorise l’installation d’un jeu de séduction déguisé entre filles et garçons et provoque la rencontre amoureuse. Qui n’est pas tombé amoureux au moins une fois dans sa vie lors d’une fête de mariage jette la première pierre.

Comme les vieux démons se nourrissent de puritanisme, le but du mariage est la noce. Les noces! Sous ce terme angélique dans les sociétés modernes se cache une pratique criminelle que les femmes kabyles continuent de subir. Comme la fête commence généralement par le sacrifice de la bête qui fournira la viande du festin, elle se termine par le sacrifice de la virginité de la fille. Le rituel du drap blanc immaculé taché de sang est le tragique inhérent au bonheur kabyle. Il est la preuve de l’enfouissement dans le conscient collectif de la conscience individuelle et l’assujettit. La société kabyle oblige l’individu à rendre des comptes sur la place publique des choses intimes et privées.

Du festif au tragique, l’interdit régit la société kabyle et engendre des tabous, sources de frustrations. S’affranchir de ces interdits, c’est déconstruire le dogme traditionaliste et permettre le passage vers une société moderne.