20 avril 2012 – La revanche des peuples sur l’Histoire

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Après un demi siècle d’immobilisme imposé par la Guerre Froide,
l’Histoire est de nouveau en marche. L’émergence des géants indiens
et chinois jette les bases de la nouvelle configuration mondiale et
confirment ce « basculement des centres de puissances, de l’Occident
vers l’Orient, du Nord vers le sud. », pour citer ici Dominique De
Villepin. Les bouleversements politiques observés depuis plus d’un an en
Tunisie, en Égypte, au Soudan, s’inscrivent également dans cette
perspective de révolution mondiale.

On aurait bien tort, justement, de considérer la situation actuelle comme
une évolution conjoncturelle et hasardeuse. L’Histoire répond d’abord
à un temps long qu’il faut savoir considérer. Certes, le mode de vie
actuel éloigne l’individu des considérations temporelles qui le
transcendent. La société de consommation accule l’individu dans sa
sphère individualiste, régie par le « toujours plus…toujours plus vite
».Les préoccupations matérielles et immédiates empêchent la conscience
d’appréhender avec hauteur les enjeux qui se proposent à elle.

Un monde mal façonné

La scène politique mondiale est en effet marquée depuis plus d’un an
par des bouleversements d’ordre géopolitique de grandes importances, au
Maghreb d’abord, puis dans le « Monde Arabe ». Une lecture
conjoncturelle évoque là simplement la chute des dictatures « Arabes ».
Des chutes successives que l’on explique trop souvent, et trop
simplement, par une mauvaise redistribution des richesses dans ces pays, et
donc par l’exaspération de la population envers leurs dirigeants ;
l’effet domino propageant ensuite le mouvement. Les réactions de
certains hommes (et femmes !) politiques montrent toute leur méprise de
l’Histoire et par la même leur méprise de l’Humanité. Citons Michel
Alliot-Marie, alors Ministre française des Affaires Étrangères, qui
envoyait des cargaisons d’armement aux services de répressions de Ben
Ali pour maintenir l’ordre et la stabilité du pays. Son indécence lui a
d’ailleurs valut sa carrière. Nous espérons le même sort à son
successeur, Monsieur Alain Juppé, qui s’illustre à son tour en
menaçant les acquis du peuple Azawadi au nom du « principe
d’inviolabilité des frontières », du Mali en l’occurrence.

Dans ce dernier point réside la clef des mouvements de fond de la
géopolitique mondiale. Les grandes puissances occidentales ont eut, avec
l’avènement de l’Age Industriel au XVIII siècle, à assouvir leurs
desseins économiques, en allant à la conquête des continents africains
et asiatiques. Ces États modernes ont donc mis sur pieds de nouveaux
États, miroirs aux leurs, faisant fi des réalités socioculturelles et
politico-administratives de ces espaces. Un découpage des deux continents
à été opéré, découpage à l’exclusif arbitre des puissances
militaires européennes. Après plus d’un siècle, et au sortir de la
seconde Guerre Mondiale, on entrait dans la phase de décolonisation. Le
processus de mondialisation étant très largement avancé, les métropoles
se retiraient des colonies après y avoir forgé d’intangibles
frontières. Les instances internationales reconnurent alors, dans
l’urgence de maintenir un monde stable, ce principe d’inviolabilité
des frontières issues de la colonisation. C’est la naissance des États
postcoloniaux sur les vestiges de la colonisation.

Avec le recul, peut-on encore s’interroger sur l’échec systématique
de l’ensemble de ces États sans y apporter de réponse ? On invoquait
longtemps leur jeunesse. Une décennie, deux, puis trois…Un demi-siècle
vient de se refermer et la situation de ces pays ne cesse de se
détériorer. Un trait commun : ce sont très majoritairement des régimes
dictatoriaux reposant sur un État corrompu. On s’interroge alors sur la
vocation de ces pays à leur création : vocation de servitude au profit
des métropoles. La décolonisation n’a été qu’une passation de
pouvoir entre elles et les nouveaux dirigeants, installés justement pour
continuer à entretenir les intérêts de leurs anciennes métropoles
respectives. On peut évoquer là la « Françafrique ». La nature de ces
États n’a donc pas su évoluer. Ils se sont avéré n’être que des
États Néo-coloniaux.

Ainsi, la colonisation a d’abord fait perdre aux peuples leur
souveraineté. Elle a ensuite rassemblé des peuples dans un même
territoire et sous une même administration. La décolonisation, stipulant
l’inviolabilité des frontières et reconnaissant l’intégrité
territoriale de ces États, a reconduit de fait le schéma colonial,
condamnant ainsi les différents peuples d’un même pays à des luttes
incessantes pour la conquête du pouvoir. Le nationalisme et l’idée de
nation une et indivisible a servi les dirigeants à mater tout soupçon de
révolte, assimilée à du séparatisme. Au demeurant, l’islam a été
instrumentalisé à cette fin, en servant de ciment national. Aucune
démocratie n’est viable dans de telles perspectives. Non pas que les
peuples voisins se haïssent par nature. C’est la situation
administrative qui les pousse au rejet de l’autre.

Les acteurs

Une révolution s’impose, et qui a pour vocation de venir redonner leur
souveraineté à ces peuples opprimés par l’Histoire. La situation est
celle de différents peuples, aux aspirations forcément distinctes, soumis
à l’autorité d’un seul et même pouvoir. Accordons à chacun leurs
territoires, confions leur leurs destinées respectives et les antagonismes
disparaîtront. Ayant posé des bases sereines, le rapprochement sera
effectif afin de viabiliser au mieux leur situation, au moyens de dialogue
et d’échanges. Ceux qui s’y opposent, par intérêt ou par manque de
discernement, ne font qu’entretenir des situations conflictuelles, où
les étincelles d’aujourd’hui allumeront demain des foyers plus
importants.

Faut-il encore s’étonner de l’attitude des puissances occidentales à
l’égard du droit des peuples à l’autodétermination ? Cette idée
suggère une refondation de tout l’ancien Monde colonisé, à commencer
par l’Afrique. L’Afrique justement, premier fournisseur de matières
premières au monde, et pourtant il demeure le continent le plus pauvre,
souffrant de tous les maux de la terre : pandémies, famines, guerre «
civiles »… La faim en Afrique concerne plus de 250 millions de
personnes, soit l’ensemble des populations françaises, allemandes,
anglaises, espagnoles et italiennes. Le Sida à lui seul condamne chaque
année plus de 2 millions d’africains. C’est l’équivalent d’un
pays comme la Slovénie. Les puissances européennes, pétries
d’Humanisme, se seraient-elles inclinées devant la Providence, évoquant
alors une malédiction ancestrale ?

Leurs responsabilités sont pourtant en cause, et elles sont bien
d’ordre politique. L’Histoire de ces derniers siècles explique
directement le chaos africain. Colonisés, spoliés, pillés…partagés
par les puissances coloniales, les peuples du continents ont perdu toute
souveraineté. Les États issues de la colonisation se sont avéré
n’être que des coopérants aux anciennes puissances. Pas étonnant alors
que l’immobilisme ne satisfasse les intérêts étrangers. Un dirigeant
est corruptible, pas un peuple ; c’est ainsi qu’une remise en cause de
ces États bouleverserait totalement l’échiquier d’intérêts
international. Les situations conflictuelles sont à couver pour maintenir
le chaos. Mais il faut empêcher qu’elles n’explosent, pour éviter les
révolutions non maîtrisées.

Le changement, justement. De qui faut-il l’attendre ? Certainement pas
des puissances mondiales. Celle-ci, on vient de le voir, entretiennent, par
l’immobilisme, le chaos et se donnent bonne conscience aux yeux des
populations en envoyant des œuvres humanitaires. Sachons à ce propos que
l’aide alimentaire est souvent issus des stocks écoulés «
généreusement » en Afrique afin de maintenir des marchés mondiaux un
certains cours. Faut-il attendre le changement de la part de ces mêmes
États qui se transformeraient, comme par enchantement, de l’intérieur.
Assurément pas. Les concessions qui sont faites aux populations de la part
de ces régimes ne sont opérées qu’en vue de leur maintien. Les seuls
forces à même de bâtir une cité enfin humaine ne sauraient être les
peuples eux même.

Quel constat ?

Il faut en finir avec les réflexes du siècle passé. L’avènement des
démocraties modernes aurait dut bâtir un monde de paix et de fraternité.
Il n’en a rien été. Pourquoi ? Parce que les « États modernes » ne
répondaient qu’au seul dynamisme de puissance. Puissance économique,
puissance militaire, rayonnement mondiale. Les états installés dans cette
logique de compétition, et donc de rivalité, ne considèrent la
démocratie que comme un label agrémentant leur rang de puissance. Qu’on
se le dise, nous sommes là bien loin des idéaux humanistes. Pour ainsi
dire, nous en sommes aux antipodes. De Platon à Voltaire, de Montesquieu
à Socrate, de Aristote à Rousseau, l’Occident n’a t-il pourtant pas
cherché à bâtir un monde meilleur ? Chacun de ces auteurs est longuement
étudiés depuis des siècles et décennies dans les universités
européennes. Chacun des États occidentaux tend à sacraliser ces idées
humanistes depuis le siècle des Lumières ? Quelles en sont leurs
interprétation politiques ? Esclavage, colonisation, guerres mondiales,
proliférations des armes de destruction massives, armes nucléaires, armes
chimiques, armes bactériologiques…armes sismiques ? Le 20ème siècle a
été le siècle le plus violent et le plus meurtrier de l’Histoire. Les
inégalités n’ont jamais été aussi importantes et aussi flagrantes que
depuis 50 ans. En hydraulique, trois grands groupes européens se partagent
le « marché mondiale de l’eau ». Comment peut-on justifier des
chiffres d’affaires de plusieurs dizaines milliards de dollars face à ce
chiffre de 3000 décès par jours imputables directement à un manque
d’eau potable ? Cette fin de 20ème siècle aura mis à nu l’humanité,
(ou plutôt l’inhumanité !), forgée par l’occident au cours de ces
trois derniers siècles. Le civilisé s’est avéré n’être que le plus
grand des barbares.
Seule la démence nous ferait poursuivre dans la même direction. Mais
force est de constater que l’idéal humaniste n’a pas disparu. Il
existe toujours au sein des peuples. Le Monde s’agite quotidiennement à
se dissocier des visions capitalistes imposés par les états occidentaux.
Que ce soit en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud ou même en Europe,
avec ce magnifique mouvement des Indignés, ce nouveau siècle s’ouvre
donc aux peuples, dans leurs humanité. La proximité, la cohésion et la
détermination sont leurs premières « armes ». L’Azawad le prouve
parfaitement et son Indépendance, acquise en ce mois d’avril, annonce la
révolution attendue, le réel « printemps des peuples ».

Quel avenir ?

L’enjeu est de taille. Rompre avec des décennies d’imposture
démocratique. Sortir du discours nationaliste pour se réapproprier sa
sincère appartenance social. Aller vers plus d’échanges sur des bases
de dialogues sereins. Aller vers plus de proximité entre le pouvoir
décisionnel et les peuples. Replacer l’humain, dans sa sensibilité, au
cœur des préoccupations. La course effrénée vers le « toujours plus »
de consommation, de puissance, est à abolir pour aller vers « toujours
plus » de solidarité et d’égalité. Sortir des logiques de profit pour
tresser des liens d’entraide. Le siècle passé à été celui de
l’excitation, celui à venir doit être celui de la modération. Ceci
passe d’abord par le refus de la fatalité, par l’action et par la
prise de responsabilités. Ceci passe par une reconfiguration des cartes,
qui garantira alors la souveraineté des peuples ainsi stabilisés. Ceci
passe également par une refondation des institutions politiques à toutes
les échelles, régionales, nationales et internationales. Il faudra
soumettre l’Économie à l’État, et soumettre l’État aux peuples.
Il faudra institutionnaliser les référendums et favoriser la démocratie
de proximité. Ne plus se satisfaire de la misère environnante et se
donner les moyens d’y remédier en se fixant des objectifs et des
impératifs. L’enjeu est bien de reconquérir l’idée de citoyenneté
et de la vivifier, par la solidarité, par l’implication et par la
participation.

En ce beau printemps 2012, j’ose croire que le Monde est assez mûr pour
savoir rêver d’un nouvel ordre social.

Hand Amestán FELLAG

Universitaire Kabyle