Qu’allons-nous manger si la Kabylie devient autonome ?

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ECONOMIE (Tamurt) – L’une des clés de la prospérité des peuples, si ce n’est la plus importante, réside dans leurs capacités à créer des richesses. Une nation acquit la considération, l’admiration et le respect du reste du monde en s’imposant comme étant une pièce qui tire vers le haut, une économie qui sait produire des biens et services. Cela reste valable à une échelle moins étendue, comme dans le cas d’une région, une commune, voir même un village. Les inégalités dans les aptitudes à générer et à cumuler de la richesse ont constitué depuis toujours une source de curiosité et de questionnement somme toute justifiée.

D’ailleurs, en voulant expliquer pourquoi et comment certaines nations sont plus riches que d’autres qu’Adam SMITH, le père de la science économique moderne, a publié en 1776 son ouvrage « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations » (An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations). Son apport fondamental est l’attribution à la division des tâches, une forme organisationnelle, des pouvoirs productifs. Autrement, ceux qui savent se partager les opérations dans le but d’accomplir une mission (construction d’une maison, production du vin, tissage…) font nettement mieux que le reste. En d’autres mots, la richesse est véhiculée par les Femmes et les Hommes. Depuis, les intellectuels sont continuellement à la recherche de la bonne recette qui permet aux peuples d’améliorer leur bien-être. On s’aperçoit que le décollage économique ne relève pas du miracle, et il existe bien des fondements théoriques qui font la clé d’une croissance soutenue. On estime qu’un bon parcours doit se dérouler sur au moins 25 ans. Ne perdons pas de temps !

LES INGRÉDIENTS DE LA RECETTE

L’investissement

Si, sur le long terme, la productivité totale des facteurs reste la seule détentrice du pouvoir explicatif de la persistance de la croissance, sur le court et moyen terme l’épargne et l’investissement sont primordiaux.

L’investissement constitue un moteur dans la croissance actuelle des pays émergents. Mankiw, Romer et Weil (1992), estiment qu’un pays en phase de décollage va parcourir la moitié du chemin qui le sépare des pays avancés en une trentaine d’années en moyenne. Les recommandations des spécialistes indiquent que les taux d’investissement doivent être au moins à hauteur de 25 % du total de la richesse produite. De façon plus commune, sur l’ensemble d’une production d’une année, un quart doit être consacré à l’investissement durant l’année qui suit. Les peuples ayant une culture de réinvestissement verront en cela une bonne nouvelle !

En effet, l’acte d’investir résulte d’un arbitrage entre consommation immédiate et espérance de profit ; c’est un risque de par sa nature, notamment lorsqu’il s’agit de grands investissements. C’est pour cela que, les politiques macroéconomiques, la gestion des projets ainsi que l’environnement forment des gages de réussite. Dans le cas d’une défaillance, les investissements seraient tous vraisemblablement improductifs, sinon inexistants. A fortiori, le problème ne réside plus dans la quantité des investissements qui est au départ nécessaire, mais plutôt dans la qualité de ces derniers. Un espace économique doit alors être préparé à absorber des flux d’investissement. À titre d’exemple, une région où règnent insécurité et criminalité est à coup sûr répulsive. Les investisseurs n’ont pas de préférence régionale, leur intérêt est guidé par le profit.

L’ouverture

Toutes les expériences réussies en matière de développement économique ont un fort lien avec l’ouverture. C’est grâce à cette dernière qu’un pays pourrait rattraper son retard, notamment technologique. Avec l’importation de nouvelles techniques de production, voire même de nouveaux produits sur le marché international, les producteurs locaux seront incités à apprendre et à mieux faire. L’internationalisation d’une économie offre des possibilités aux entreprises locales d’accéder à des marchés de grande taille, de bénéficier par conséquent des économies d’échelle, et d’améliorer leur productivité.

Le rattrapage des pays du Sud asiatique est un exemple sans équivoque ; fruit de l’ouverture, mais aussi d’une politique efficace d’éducation, de formation, d’innovation et d’une politique macroéconomique stable. Avoir un œil sur le monde extérieur permet de se comparer aux autres, confère aux peuples un étalon de valeur et de mesure. Cependant, l’ouverture à elle seule ne peut pas assumer la réalisation d’une croissance à long terme, c’est-à-dire la capacité de produire des biens et services de façon soutenue. La capacité et la volonté des peuples et leurs gouvernants à sortir de la pauvreté demeurent une condition fondamentale dans la réalisation d’un surcroit de richesse. Il faut qu’une confiance règne entre les deux parties, sans quoi les projets sont compromis.

L’intégration sur le marché mondial augmente les capacités de production des nations en leur conférant de nouveaux avantages comparatifs, des capacités que les autres maîtrisent moins bien. Cependant, la construction de ce type d’avantages dépend crucialement d’une politique économique stratégique et l’ouverture à elle seule ne la garantit pas. Parlant d’ouverture, la diversification de l’économie s’impose. Que pouvons-nous espérer si notre économie n’offre qu’un seul bien, notamment s’il était une matière première ? Il serait alors une grossière erreur de vouloir assoir son développement économique sur une ressource naturelle. Ces dernières constituent un avantage qui peut se transformer en une malédiction, connue sous l’appellation du : « dutch disease » (le mal hollandais).

Les institutions

Une caractéristique commune aux pays riches : une administration publique de plus en plus compétente, crédible et motivée. L’un des volets les plus importants qu’il faut créer dans les régions les moins développées consiste à consolider les fondements institutionnels . Garantir la formation de la richesse sur le long terme et sortir du sous-développement nécessitent une stratégie claire et bien établie par les pouvoirs publics. Si ces derniers ne sont pas crédibles et convaincants, ils n’arriveront pas à associer l’ensemble de la population à leur projet. Si les gouvernés ne sont pas convaincus que les réformes et les bouleversements engagés ne se soldent pas par une amélioration de leur niveau de vie et que les gains espérés ne valent pas les efforts à fournir, l’efficacité économique ne sera pas élevée. Que disons-nous si les gouvernants n’ont aucune intention de bien faire ?

Les annexes, ci-dessous, montrent que l’ensemble des mesures et des caractéristiques qui peuvent mener à réaliser de la richesse sur le long terme est sujet à une forte implication des pouvoirs publics. Sans la mise en place des institutions qui accompagnent les bons résultats macroéconomiques, dictent le rythme de l’ouverture, crédibilisent les actions publiques et régulent le marché, la croissance ne sera a fortiori qu’aléatoire et occasionnelle. Et si en face de nous il y a des institutions sourdes ?

Le rôle des institutions et de l’État ne se limite pas uniquement à un rôle juridique et réglementaire, il est aussi associé entre autres à la fourniture des infrastructures performantes et modernes, à la création d’un système éducatif capable de produire les connaissances dont le marché de travail a besoin, et à la mise en place d’un système de santé publique. En somme, pour réussir sa sortie du sous-développement, il faut que tous les acteurs de la société soient sur la même orbite, visent le même objectif et travaillent l’un à côté de l’autre.

L’efficacité

Si nous observons la figure ci-après, nous trouverons que le rôle assigné à la géographie n’est pas déterminant dans la réalisation de la croissance face au commerce international et aux institutions. La comparaison de trois nations: l’Australie, l’Île Maurice et le Botswana peut servir de leçon. Le premier est le seul pays riche et fait partie de l’OCDE [[Organisation de coopération et de développement économiques ]] qui contient de vastes espaces désertiques et des sols de très mauvaise qualité. Le deuxième pays est prisonnier de sa mono-exportation, et malmené par la détérioration des termes de l’échange, autrement dit à travers le temps on doit exporter davantage pour en importer des quantités fixes. Si la comparaison entre les deux premières économies semble exagérée, elle est grandement justifiée pour les deux dernières. Le Botswana non seulement géographiquement désavantagé, mais n’a pas d’ouverture littorale. Cela ne l’a guère empêché de réaliser de meilleures performances que l’île Maurice. Les deux pays africains ont les mêmes mauvaises conditions initiales ; toutefois, avec de bonnes institutions on peut surmonter les contraintes géographiques. Cela nous fait dire que la richesse est l’œuvre de la réflexion humaine avant qu’elle soit sous-terraine. L’ensemble des études économiques, théoriques ou empiriques, préconise la diversification de l’économie. Un peuple qui aspire à un développement doit accroître sa productivité et diversifier sa production. La problématique de la productivité est au cœur même des pays les plus développés de l’OCDE, les nations se soucient de leur position. La solution se trouve dans le savoir et la connaissance.

CONCLUSION

La réflexion menée dans ce petit exposé a comme mission de libérer les esprits de la question « Qu’allons-nous manger ? » et de les guider à se poser la bonne : « Qu’allons nous produire ? Que pouvons-nous produire ? ». Évidemment, la réponse à la première semble plus facile et cache un sous-entendant d’un droit. Les deux dernières en revanches sont plus complexes, difficiles et cachent un vrai sens d’autonomie, de responsabilité et surtout du devoir. Ceux qui craignent l’absence du pétrole ou toute autre forme de ressources naturelles condamnent l’initiative d’aller vers l’avant. La prospérité des peuples émane des compétences de ses femmes et hommes, et non des condensats. Il serait encore une autre erreur d’explorer son sous-sol afin d’y trouver un nouveau trésor ! La géographie n’est pas fatalité.

ANNEXES :
— Les caractéristiques communes d’une croissance forte et soutenue sur le long terme:
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Source: Traduit à partir de: The Growth Report (2008): Strategy for sustained Growth and inclusive development, World Bank, P 22.

— Créer de la richesse
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Source: Traduit à partir de: Dani Rodrik: institutions, integration, and geography: in search of the deep determinants of economic growth, February 2000. P27.

Par Σadel At Waεrab, doctorant en économie.

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