Entretien avec Salima Aït-Mohamed

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Tamurt.info : Madame Salima Aït-Mohamed, votre cas, à savoir les menaces qui vous parviennent par téléphone et les piratages dont vous êtes actuellement la cible est connue en Kabylie. Avez-vous des soupçons sur l’auteur ou les auteurs de ces préjudices?

SAM : J’ai plus qu’un soupçon, une réalité : D’abord je déplore que de telles méthodes soient présentes en Kabylie ou ailleurs. C’est un manquement grave à la liberté d’expression et c’est une atteinte à la vie prive.
Au printemps dernier l’administrateur d’une association de Créteil, je n’ose pas dire culturelle, m’a contactée pour une conférence et une exposition. Ce qui m’arrive souvent. Après quelques vérifications habituelles, mais qui me paraissent pathétiques aujourd’hui, je donne mon accord. Très vite, cet individu entreprend d’investir tous mes espaces Internet et principalement mes pages facebook. Peu à peu, il tente de s’installer dans ma vie. Je commence à trouver alors, son ton inquisiteur et manipulateur et surtout je ne comprenais pas pourquoi il s’acharnait à calomnier, à dénigrer, en ma présence tout ce que la Kabylie a donné de meilleur. D’autant que l’invitation officielle de son pseudo événement ne m’était jamais parvenue. Je tente alors de m’en séparer. Je découvre, horrifiée qu’il est extrêmement au courant des détails de ma vie, de ma famille, de toutes mes relations. Il me cite et me reproche une invitation que j’ai reçue à un congrès du MAK. Invitation qu’il ne pouvait trouver que dans un mail intercepté. Je comprends alors, qu’il avait piraté mon informatique, d’autant que de graves irrégularités et disfonctionnement apparaissaient sur lignes téléphoniques, et dans mes messageries internet.

Déterminée à mettre fin à cette rencontre malheureuse, il refuse d’admettre ma décision et entreprend chantage, menace, harcèlement. Devant son insistance harcelante, je le préviens de porter plainte. Là, il a eu cette phrase sidérante : « Des plaintes, tu peux en déposer dix, aucune n’aboutira ! Je suis là, pour te détruire ! » Il a maintes fois répété, qu’il « est protégé, que je ne pourrais jamais rien contre lui ». A ce moment précis. Je ne donne aucun crédit à ses suggestions de puissance et d’impunité. Je dépose, confiante, le 22 septembre dernier une plainte au commissariat de Cannes. Même durant ce dépôt de plainte, il poursuit son harcèlement téléphonique, ce que l’officier attestera sur la plainte. L’acharnement téléphonique et informatique se poursuit, d’une façon si violente que je prends la décision de me déplacer et de changer mes numéros. Je vis donc loin de chez-moi depuis septembre.
Et depuis ce jour, je suis sans nouvelles de cette fameuse plainte. L’auteur de ces préjudices est un informaticien spécialisé dans la commande à distance et qui réside près de Paris. Il possède les moyens qu’il faut pour écouter, pirater qui il veut, en toute impunité. Voilà ce qui est odieux et inacceptable.

Quant aux instigateurs, curieusement mon « harceleur-hackeur » arrive dans ma vie quand des voisins qui ne cachent pas leur racisme m’ont menacée de faire intervenir leurs puissantes relations pour me faire la guerre. Voilà donc, comment un sombre individu visiblement rejeté par sa communauté, raté, ruminant je ne sais quelle colère, ni quelle haine, a servit les intérêts indignes de mes détracteurs locaux.

Je tiens tout de même à préciser, que ce qui m’arrive ne réussira nullement à altérer ma considération pour ce pays qui m’a offert asile à un moment de grande fragilité. Et que je continue de croire que la France est le pays des droits de l’homme, et je continue à supposer que les autorités feront le nécessaire pour apporter des réponses à mes interrogations, concernant ce lourd préjudice qui touche maintenant tous les détails de ma vie quotidienne. Cet être indigne s’occupe de faire obstacle à mes projets, il gère mes relations bancaires, mon opérateur téléphonique, dirige mes relations avec mes employeurs et lieux où je me produis, avec mes connaissances et toutes mes fréquentations. Il s’occupe même du référencement des sites Internet qui parlent de moi. Je suis un dossier entre ses mains infâmes et destructrices. Je ne peux pas croire qu’il agit seul. Alors, de quel droit le fait-il ? Par qui est-il engagé pour cela ? Suis-je la seule à être menacée ? A-t-il des projets de ce genre pour le reste de la communauté kabyle en France? Toutes ces interrogations légitimes devraient être traitées au plus vite par les autorités.

Mon attente est précise : je veux savoir ce qu’il est advenu de la plainte que j’ai déposée contre lui voilà 5 mois ? Doit-on laisser cet individu et ceux qu’il représente m’écouter, m’épier, s’immiscer dans mes projets et me harceler impunément ?

Cette affaire pose la question de la sécurité des intellectuels étrangers installés en France. Je crois que la France, qui a reçu de tous temps, des opposants, des intellectuels persécutés ou pourchassés, ce qui est fort honorable, ne peut demeurer insensible quand l’inquiétude gagne l’un d’eux. C’est précisément mon cas. Et l’impunité qui est suggérée par cet homme ne peut y être acceptable.

Tamurt.info : Y a t-il une corrélation entre vos engagements pour la reconnaissance de la culture kabyle en tant qu’intellectuelle et ce que vous subissez depuis des mois ?

SAM : Cette corrélation est plus que probable. Il me semble étrange en effet, que mon arrivée sur les réseaux sociaux, et la médiatisation du travail que j’accomplis autour de la culture berbère coïncide avec l’apparition de cet homme dans une conjoncture où je me battais déjà pour faire reconnaître des propos racistes inadmissibles. D’ailleurs, il ne s’en cache pas du tout. Parmi ses premières œuvres : le dénigrement total et acharné de tous les illustres kabyles que j’admire. Il a dépensé une énergie incroyable pour me démontrer la compromission des uns et des autres. Son propos n’est que délation, calomnie et infamie. C’est l’une des raisons pour lesquelles je l’ai rapidement trouvé suspect. Quel intérêt de venir jusqu’à moi, et de tenter de me dissuader de travailler, de me faire douter de l’utilité de mon travail, de nuire aux relations que je partage avec ma communauté et surtout de me causer tant de tracas ?
Vous le savez, j’ai souvent défendu la réserve que doit, à mes yeux observer l’intellectuel afin qu’il demeure crédible dans son travail. Vous savez aussi que j’ai toujours demeuré loin de la pratique politique. Cependant, quoique je m’en défende, mon travail aura une portée politique déduite de l’engagement que j’ai quant à la défense de notre patrimoine. J’en ai pris conscience tout récemment.

Par ailleurs, j’ai la conscience politique de mes convictions citoyennes et philosophiques: je suis une femme démocrate, progressiste, laïque et je me sens concernée par toutes les causes qui permettent à l’humanité de s’équilibrer et d’avancer. Je suis contre toute forme de discrimination ou d’exclusion. J’ai toujours prôné la pédagogie du dialogue et mon discours a toujours été d’abord culturel. En tout cas, je crois avoir toujours respecté les uns et les autres. Car, je n’ai aucun à priori. Je crois évoluer dans la modération et la mesure.

Le fait d’avoir consacré mon travail d’écriture et artistique à la culture berbère et plus précisément à la culture kabyle dont je suis issue, n’est pas une nouveauté. Cela fait de nombreuses années que je le fais, sereinement. Sans la moindre inquiétude. Pourquoi subitement, ce fait dérange-t-il ? Et qui dérange-t-il ? Je ne peux être radicalement affirmative, mais je devine à présent, que mon travail, bien que je le croie assez modeste, soit observé, car devenu visible et accessible à la majorité. D’autant que l’Afrique du Nord a subit tant de turbulences ces derniers mois, et que nous nous sentons subitement observés et suivis dans nos déclarations.

Si l’objectif de tout ce climat de pression et de harcèlement est de m’éloigner de mes convictions et de mes engagements, je vous avoue que ça produit chez-moi l’effet inverse. Aujourd’hui mieux qu’hier, je suis consciente de chaque acte culturel que j’entame et de sa symbolique. Consciente que je dois faire de mon mieux pour produire un travail crédible et utile, pas seulement vis à vis des miens mais vis à vis de tous ceux à qui je m’adresse.

Tamurt.info : Qu’en est-il de la plainte que vous avez déposée auprès des autorités compétentes françaises ?

SAM : A ce jour, je n’ai strictement aucune nouvelle de cette plainte déposée il y a 5 mois, bien que j’aie relancé ces mêmes autorités. Et c’est aussi cela qui devient pesant. Comme si la boucle de l’impunité que cet individu avait suggérée se bouclait… Je n’ose croire qu’un acte grave comme le harcèlement ou des menaces demeurent sans suite. Je suis donc en fiévreuse attente de ces résultats et pressée de voir s’effectuer le travail de justice et de réparation. Ceci m’est nécessaire pour dépasser cette période traumatique. Et pouvoir tourner la page.

Tamurt.info : Est-ce que vous avez ressenti quelque intérêt manifesté par les autorités françaises vis à vis de votre cas ou au contraire, leur réaction est plutôt pusillanime ?

SAM : Aujourd’hui, je peux estimer que le délai raisonnable pour la victime que je suis est dépassé. C’est aussi pour ça que je sors de ma réserve et je vous précise davantage ma situation. Je sais bien que le travail de la justice est souvent long et délicat. Mais comme tout justiciable, l’attente ne doit pas être désespérante. Il importe que nous continuions de croire à l’impartialité de la justice et à l’égalité des citoyens devant la loi.

Voilà dix sept ans, depuis que je vis en France, je n’ai jamais eu à me plaindre de quoique se soit. Bien au contraire, des institutions éducatives, sociales et culturelles m’ont fait confiance et honorée et je ne compte plus le nombre de conférences que j’ai données, pour expliquer mes idéaux, partager mon modeste savoir, et créer des œuvres collectives. Mon action, maintes fois reconnues dans la presse est jugée utile car j’aborde des thèmes nécessaires tels que la tolérance, l’intégration et tout ce qui permet la vie en bonne intelligence.

Cette odieuse histoire qui m’arrive est singulière et complètement inédite. Dès que j’ai pris conscience de sa gravité, je suis allée alerter les autorités. Je fus reçue et entendue. Toutefois, je n’ai eu aucune nouvelle à ce jour de l’ensemble des démarches accomplies. Et je m’interroge sur leur efficacité.

Mais, avant de conclure à l’absence totale de résultat, je préfère sensibiliser davantage ces autorités à m’aider pour faire en sorte que mon combat pour la vérité aboutisse.

Tamurt.info : Comment arrivez-vous à tenir, face à cette épreuve ?

SAM : Au début, je ne comprenant pas ce qui m’arrivait, j’étais très inquiète, je ne voyais pas pourquoi j’étais ciblée et l’effet de surprise a été déstabilisant. Il m’a fallut de la patience et de l’endurance pour faire face à cette situation et à ses douloureuses conséquences, au jour le jour. Puis, sans doute grâce à l’écriture et au soutien des uns et des autres, j’ai développé une espèce d’armure de protection. Aujourd’hui, je « gère » cette situation, comme on peut gérer une besogne, un problème, en attendant sa résolution. Mais, il me faut constamment travailler sur moi, me ressourcer et prendre du recul avant d’entamer ma journée. Avoir la foi en ce que j’accomplis m’aide aussi à me projeter dans l’avenir et espérer la fin de ce calvaire.

Tamurt.info : D’après vos déclarations, vous avez intéressé certains milieux politiques algériens. Peut-on savoir lesquels ?

SAM : Il m’est délicat d’en parler. Sachez déjà, que je n’ai donné suite à aucun rapprochement politique. En effet, je revendique énergiquement mon indépendance par rapport à l’exercice politique, ce qui permet l’objectivité dans mon approche et dans ma critique. Mais ceci ne nie aucunement la sympathie et l’affinité que je peux avoir vis à vis d’une pensée ou d’un courant politiques. De nouveau, je vous dirai que ce qui guide cette sympathie sera toujours le souci de l’égalité et la dénonciation de l’abus. Donc, tout politique soucieuse de l’équilibre et de l’égalité aura spontanément ma sympathie. J’ai déjà défini maintes fois mes opinions. Mais pour autant, je ne suis d’aucun parti politique ni d’aucun clan. Je n’aime pas d’ailleurs aborder la question. Car, je crois vraiment qu’elle relève du domaine privé, c’est comme parler de sa foi. Ca devrait, à mon sens, demeurer intime.

Ce que je peux vous dire, c’est que je préfère les politiques qui construisent leurs projets de société sur des valeurs humaines, sur l’importance de la culture, de l’art et qui oeuvrent pour limiter la fuite des cerveaux, et qui reconnaissent les uns et les autres dans leurs différences.

En définitive, qu’est ce que la politique sinon l’art de gouverner la cité ? Il serait souhaitable que des artistes, des poètes, des philosophes soient écoutés ou au moins considérés dans la gestion des cités. Bien entendu, je ne me fais pas d’illusion sur les possibilités de ce souhait !

Tamurt.info : Madame, vous êtes intellectuelle et en tant que telle, votre position vous situe dès lors au-dessus de la pratique politique. Il n’en demeure pas moins que vous connaissez la chose politique. Dans ce cadre précis, que pensez-vous de la demande de l’autodétermination formulée par le peuple kabyle ?

SAM : Croyez-moi, je ne sais que très peu de chose de la politique. Et je suis tellement éloignée de la pratique politique : Avec mon caractère affirmé, entier et peu enclin à la concession, je suis une piètre cliente de la politique ! D’ailleurs, ce caractère effraie et intrigue, beaucoup plus qu’il n’attire les politiques. Les poètes, comme vous le savez sont des gens sauvages et très solitaires. Ils ne sont pas très doués pour composer avec ce qui les dérange ou heurte leur moralité.

Tout ce que je sais de la politique est d’ailleurs philosophique. Aristote avait défini l’homme comme étant naturellement un animal politique, cela signifie que l’envie d’évoluer en société, est innée chez-lui. Je suis assez adepte de ce point vue là. Car, il me semble que tous les peuples poursuivent ce même dessein : construire la cité. La question cruciale réside dans le choix de cette cité.

Nous avons tous besoin de nous sentir en liberté, en harmonie et en sécurité. Idéalement, la cité est forgée de rêves de justice, nourrie de l’envie de liberté, ces deux principes me semblent être le moteur de toute révolution. Mais dans la réalité les cités se font au prix du compromis et des concessions. C’est justement la concession qui s’oppose au rêve d’absolu que nourrit le poète. C’est là que réside mon appréhension de la politique. De ce fait, tout ce que je vous dirai de politique sera fade et sans intérêt pour la simple raison que la chose politique ne me passionne pas beaucoup.

Par contre, le sort de la Kabylie m’intéresse au plus haut point. D’abord parce que c’est mon lieu de naissance, j’y ai de la famille et des amis. Sans parler du fait que je suis préoccupée comme tout écrivain, par mes origines et la sauvegarde de ma culture. D’ailleurs, tout mon travail en est emprunt. Cependant, dois-je le préciser, je n’y vis pas, ça me paraît déjà insuffisant pour adopter un point de vue tranché sur la question de l’autonomie de la Kabylie. Car, je considère que c’est aux Kabyles de Kabylie de se prononcer sur leur sort, sur leurs projets et sur leurs opinions. Par ailleurs, je ne me suis pas penchée sur les possibilités de cette autonomie, il me faudrait pour cela écouter le point de vue spécialisé : économique, social et politique.

Par contre, je suis au courant des peines, des difficultés, des inégalités dont souffrent les Kabyles. Et là, je me sens évidemment dans mon rôle légitime de les dénoncer, et de réclamer une meilleure considération de cette région et une meilleure répartition des richesses qu’offre le pays. Nous avons assisté, depuis nos exils, effarés et très inquiets pour les nôtres, récemment, à l’épisode désastreux de l’enneigement qu’a connu la Kabylie. J’ai dénoncé fermement le manque d’assistance et l’absence de l’Etat durant les premiers jours de cette catastrophe qui a fait des victimes, rappelons-le. Je l’ai fait spontanément, en tant que Kabyle, mais aussi en tant citoyenne préoccupée par le sort d’une population en proie aux aléas de la nature et en manque sérieux de moyens et d’outils pour faire face à une calamité. En ce sens, le sort de tout humain fragile me préoccupe, a fortiori celui des miens.

Encore une fois, permettez-moi d’insister : le fait de se prononcer pour ou contre l’autonomie d’une région relève de la légitimité. Je considère que j’ai une certaine légitimité pour vous parler de la culture kabyle, mais je n’en ai pas une pour parler de l’avenir politique des Kabyles. Je vous promets que lorsque ma tourmente sera dépassée, je consacrerai du temps à lire et à comprendre toutes les contributions de ceux qui ont travaillé sur les possibilités de cette autonomie, afin de me faire une idée juste et précise, car bien entendu, il faut songer à l’avenir de La Kabylie avec maturité et responsabilité. Après quoi, je vous livrerai mon opinion.

J’aimerai préciser aussi que le rôle de l’écrivain n’est pas d’être porte-parole d’un mouvement politique, mais de se faire l’interprète et le passeur de ce qui traverse son peuple, dans l’inquiétude comme dans l’espérance. Le rôle de l’écrivain est de témoigner de l’état de son peuple, devant d’autres cultures, d’autres peuples.

Ceci étant dit, convaincue que chacun de nous doit exercer sa liberté d’opinion et d’expression, je défendrai naturellement et toujours l’idée que le Kabyle ait ce droit qui me semble fondamental et déterminant parmi tous les autres. Et que ce droit lui soit respecté.

Tamurt.info : vous avez étudié l’ethnologie à l’université. Pouvez-vous nous souligner un tant soit peu certains cas d’ethnocides survenus dans le monde, hormis celui des Aztèques connu de tous ? Et quels sont selon vous les facteurs qui peuvent être à l’origine d’un ethnocide ?

SAM : Question indélicate à poser à celle qui vient de recevoir des menaces, mais je vais essayer de vous répondre. J’ai croisé au tout début de mon exil, quand je fus reçue par les organisations de défenses de droits de l’homme et des peuples en dangers, des kurdes, bosniaques, des Rwandais. J’ai pris conscience du caractère universaliste de l’exode des populations et des ethnocides. Je ne suis pas spécialiste de la question, mais il semble admis que les ethnocides s’opèrent dans l’abus et le totalitarisme, souvent par une majorité pour des raisons politiques, religieuses, culturelles ou historiques. Le but étant « le nettoyage ethnique », établir la suprématie d’une « race » par rapport à une autre. L’ignorance, l’inculture, la folie, la démesure, la haine raciale, sont autant de facteurs qui prédisposent à ces crimes contre l’humanité. Les génocides les plus importants, autour desquels j’ai lu des choses sont assez connus, mais encore menacés de négationnisme : L’éradication des Juifs à travers l’Histoire et plus douloureusement durant le nazisme, les Indiens d’Amérique, lors des conquêtes européennes, celui des Arméniens. Et j’en oublie certainement. Aujourd’hui, on peut encore observer des peuples en danger comme les Tibétains, les Touaregues et les Roms.

D’une manière générale, il me semble que tout peuple à qui l’on dénie le droit à l’existence, tout peuple dont on ne respecte pas, la culture est en danger. La puissance financière est souvent un frein à la reconnaissance de ces peuples et à leur protection. D’où la nécessité d’une vigilance quant au respect des droits de l’Homme par nous tous et en tout territoire.

Tamurt.info : Jusqu’à maintenant, il semble que l’élément purement économique jouit de plus d’importance que les éléments culturels et identitaires. Ne pensez-vous pas que c’est cela même qui est à l’origine des sous-développement économiques des peuples spoliés de leurs droits identitaires ?

SAM : Toute minorité me paraît fragile, et toute ethnie minoritaire est fragile. Et il me semble que plus cette ethnie minoritaire vit recluse, fermée sur elle-même, plus elle se fragilise davantage. Mais la peur de disparaître favorise en même temps l’enfermement sur soi. Quelle choix adopter dans ce cas-là ? L’ouverture me paraît une exigence de continuité. Je l’ai dit tout à l’heure, La puissance financière fait obstacle à la reconnaissance de certains peuples et de certaines cultures. L’exemple le plus emblématique concerne la Chine qu’aucun partenaire économique ne veut froisser, en invitant le Dalaï Lama, par exemple. La finance est la première puissance qui conditionne toute relation entre les peuples et entre les Etats. Hélas, la culture subit cruellement ce dictat.

Travailler dans le culturel et l’identitaire ne rapporte pas grand chose, je le sais assez. Mais il permet sa propre survivance et sa pérennité. A mon sens, le seul rempart pacifique et pertinent que l’on peut opposer à toute crainte de spoliation et d’abus c’est la juste connaissance de soi et de ses capacités, en s’ouvrant aux autres. De l’échange avec les autres, on acquiert ce qui nous manque et peut faire notre force. Et même si, je n’aime pas le dire, investir le milieu économique est inévitable. Aucun peuple ne peut se projeter dans l’avenir sans compter sur des acquis économiques forts. Mais à tout cela, il faut l’accompagnement du savoir. Par conséquent, ce qui menace les minorités c’est d’abord l’ignorance. L’ignorance de soi, de ses richesses et de ses possibilités.

Tamurt.info : Il semble que votre rêve suprême est de vivre définitivement dans un monde juste et paisible. Que pouvez-vous préconiser comme solution pour que la réalité soit au maximum proche de votre rêve ?

SAM : J’avais précisé que je crois ce rêve est irréalisable. Quand on regarde l’état de notre monde, on est accablé par sa violence, sa fragilité, son incertitude. Dans mon histoire personnelle, il y a eu de nombreux épisodes douloureux dont l’exil, qu’il a fallu traverser avant d’envisager la vie avec un sourire franc et confiant. Mais, me voilà, de nouveau très inquiétée. Je trouve cela très injuste que certains d’entre nous subissent la bêtise et la haine de certains autres. Le monde est profondément agité. Pourtant, nous tenons à lui.
L’actualité nous rappelle constamment que nous sommes cernés par l’instabilité. Que faire pour pérenniser la paix et la justice, en ce monde ?

On ne peut que prêcher inlassablement ces deux belles valeurs, espérant entendre leur écho ici et là. Œuvrer du mieux que l’on peut pour la paix. Eviter que ne règne l’abus.

Tamurt.info : Justement, que peut la littérature face à l’abus ?

SAM : Dans sa Lettre à Hetzel, Victor Hugo propose de « réveiller le peuple ». La littérature nous montre les souffrances des individus et des peuples, leurs révolutions, leurs exploits, leurs espoirs et leurs incertitudes. Pensez à la résonance des romans comme « Le Journal » d’Anne Frank, « l’Opium et le Bâton » de Mammeri, « Les chercheurs d’Os » de Djaout, « L’Archipel du Goulag » de Soljenitsyne, au fameux « J’accuse » de Zola, dans l’éveil des esprits et les réforme qu’ils ont suscitées. Songez à la portée des écrits de Fadhma Ait-Mansour Amrouche, de Rosa Luxemburg, de Louise Michel et de Nadine Gordimer, dans la compréhension de certaines réalités et la progression des idées, des luttes et des acquis sociaux et politiques.

Tous ces écrivains ont dénoncé des situations d’errements, d’abus, de discrimination, d’oppression, d’injustice, d’occupation et de violence. Ils ont donc œuvré pour la réparation des préjudices et l’élaboration des Etats justes. En cela, ils ont écrit l’Histoire du monde de manière fort émouvante. D’ailleurs, je crois que c’est cette Histoire que nos consciences retiennent.

Entretien réalisé par Said Tissegouine

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