Cheikh El Hasnaoui ou le mythe d’un éxil « fortifié ».

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Cheikh El Hasnaoui

KABYLIE (TAMURT) – De son vrai nom Si Mouh N’Amar U Mouh, transcrit au niveau de l’état civil de la commune de Tizi-Ouzou, sous le nom patronymique de Khelouat Mohamed, né le 23 juillet 1910 à Taazibt, un hameau qui relève de l’aarch Ihesnawen, commune de Tizi-ouzou.

Descendant, du côté père, de Si Amar Umouh Khelouat marabout de son état et de Laazib Saadia bent Ahmed sa mère, une algéroise, d’origine de Biskra que son père avait connue en étant ouvrier agricole saisonnier dans la plaine de Mitidja.
Celle-ci, terrassée par la maladie, est morte d’ailleurs deux années après la naissance de Mohamed son troisième enfant, les deux autres, Omar et Ali n’ont pas survécu.
Mohamed a été donc élevé dans un univers familial patriarcal, où l’apprentissage de l’enseignement à l’instar de certains enfants de son âge, se dispensait au niveau de l’école coranique Thamaamarth.
Son père, qui n’était pas régulièrement présent pour divers motifs d’emploi éloigné ou pour avoir été involontairement mobilisé durant la compagne de 1914-1918 n’ayant pu s’en rendre compte de l’impacte négatif que ses absences répétées peuvaient produire sur l’état psychologique de son enfant.

Selon son entourage, sa toute première complainte « Ayemma Yemma » que tous les villageois adoraient fredonner a été chantée aux alentours de 1928. Elle avait fait en 1936, au niveau des cercles chaabis algérois, un succès retentissant.
Une légende, d’expression kabyle et de l’arabe dialectal dont le pseudonyme s’est identifié à toute une région de la Kabylie IHESNAWEN, venait de se frayer un chemin dans le milieu de la chanson chaabi à conotation sentimentale.

Le summum de son art a été atteint entre la fin de la seconde guerre mondiale et 1968, l’année où il a tiré sa révérence pour tenter de terminer le restant de sa vie dans le retrait et l’isolement le plus complet en Côte-d’Azur pour un temps et plus tard au fin fond du pacifique à Saint-Pierre dans l’Île de la Réunion française, où il devait quitter ce monde et y être enterré en 2002.

Cheikh El Hasnaoui a laissé un répertoire très riche composé de 29 chansons kabyles dont 17 en arabe dialectal algérien.
En 1968, il signe ses derniers enregistrements de disques 78 tours comportant Cheïkh Amokrane, Haïla hop, Mrehba, Ya Noudjoum Ellil et Rad Balek, entre autres.

Des noms illustres de la chanson algérienne l’ont côtoyés tels que Mohamed El Kamal, Mohamed Iguerbouchène, Amraoui Missoum, El Hadj M’hamed El Anka, M’rezek, Cheikh Namous et d’autres l’ont accompagnés sur le plan de l’instrumentation musicale tels que Dahmane El Harrachi et le virtuose du banjo le maitre Kaddour Cherchali.

Mon propos n’est pas tant de vous faire (re)découvrir les différentes facettes de ce chantre de la musique chaabi kabylo-arabo-dialectal, mais plutôt pour tenter d’élucider le mystère de son exil volontairement légendaire.

En effet, et contrairement aux différents récits rapportés à son sujet, Cheikh El Hasnaoui, qui n’a pas été gâté par le destin, pour avoir été confronté assez tôt dans sa jeunesse au rejet de sa communauté, a forgé en lui une forme de réticence généralisée vis-à-vis de celle-ci.
La vérité autour de son aversion à tout ce qui est kabyle et par de-là algérien dans l’ensemble ne peut être une forme de décèption sentimentalement mythique comme ont voulu nous le faire admettre les faux récits colportés à son sujet mais beaucoup plus profond que cela ne parait.

Le hasard a voulu qu’il se lia d’amitié et d’affection avec, le seul et unique ami et confident, Dda ferhat Mohammedi du village N’Tfikoult relevant de la Daira de Ain El Hammam, un ancien propriétaire d’un hôtel-restaurant sis au 74, Boulevard Charon à Paris XVe. Selon les propos de celui-ci, rapportés par l’autre chantre de la chanson kabyle des années 1990 en l’occurence Ouazib Mohand Ameziane, l’aventure de Cheikh El Hasnaoui vers Alger a commencé dès l’âge de 9 ans, c’est-à-dire vers la fin de la seconde guerre mondiale.
A cet âge et à cette époque, personne n’est en mesure au jour d’aujourd’hui de prédire les conséquences souvent dramatiques pouvant résulter d’une telle situation d’errance.
Pour atténuer un tant soit peu sa souffrance d’isolement ayant débutée au Square Port-Said où il a mis pied et dont il n’a à aucun moment réalisé auparavant la grandeur de la ville, il se dirigea ensuite vers la Casbah pour se rapprocher d’une éventuelle âme charitable sachant que la majorité de la communauté kabyle venant d’Azzeffoun y avait élu domicile.

Malheureusement, il se rendit vite compte qu’il valait mieux pour lui qu’il parvienne à survivre autrement, car le sentiment de rejet viscérale dont il avait fait l’objet lui avait fait comprendre qu’il n’était pas le bienvenu chez-eux.
A 9 ans, encore enfant, le rejet des Kabyles de la casbah, de l’époque, dépassait l’entendement. Ils sont allés jusq’à lui interdire de converser avec leurs enfants.

Tel un pestiféré, Cheikh El Hasnaoui n’a dù son salut qu’auprès de la communauté juive d’Alger qui le nourrissait et par suite l’employait comme coursier. Au fil du temps, eu égard à son honnéteté et son caractère plutôt bon enfant, elle lui a permis de passer ses nuits sous les marches d’escaliers.
A l’âge de l’adolescence, il s’initia à la musique après s’être fait connaître dans le milieu de la chanson populaire, en compagnie des grands noms d’interprètes du style chaabi à savoir Cheikh Nador et Cheikh Namous entre autres.

Bien avant de s’expatrier de manière définitive vers la France, il fit un bref retour au village, une manière de jauger quelque peu la situation que l’on savait déjà pas du tout reluisante sur le plan social notamment.
C’était lors d’une rencontre avec une de ses anciennes à laquelle il confia d’ailleurs son intention de s’établir là où son destin le mènerait tel ce papillon qui sautillait d’une fleur à l’autre sans pour autant appréhender la fin de son parcours.
Et c’est sans compter sur la hargne et la volonté de toujours aller plus loin qui anima depuis la flamme du jeune montagnard qu’il était, afin de parvenir à courtiser le summum de la perfection.

En effet, il quitta Alger au cours de l’année 1937 pour s’établir provisoirement à Paris, à la recherche du succès et d’une vie meilleure.
Mais c’est vers la fin de la seconde guerre mondiale qu’il connut sa pleine progression dans le domaine de la production, non sans difficulté, mais grâce au concours de circonstance lui faisant connaitre un ami, le seul qu’il l’ait aidé à faire écouler ses disques qui se vendaient alors au compte d’auteur.
Cheikh El Hasnaoui, en savait qu’au fond de lui-même, qu’il était aimé et estimé pour son talon et son charisme de chanteur d’un genre bien particulier. Seulement, le poids d’un passé juvénile rempli de décèption, et dont il n’est pas le seul à en souffrir, a accentué son isolement jusqu’à devenir j’allais dire pathologique.

Pour conclure, nous pouvons dire sans risque de nous tromper qu’à la lumière des propos échangés avec ses invités, une espèce d’amertume envahissait encore son visage blème et usé par le temps.
Etait-il pleinement heureux dans sa situation ? Personne ne peut le vérifier, mais une forme de regret et de nostalgie conjuguées nous permet d’avancer l’hypothèse d’une vie déchirée, pleine de remords loin des siens, et c’est ce qui ressort des deux dernières rencontres filmées qu’il a eu avec ses compatriotes, et qui sont parvenus à lui faire briser le carcan dans lequel il s’était muré, pour lui faire comprendre qu’il y a toujours un public qui ne cessera jamais de l’admirer.
Qu’il repose en paix.

Rezki Djerroudi

2 COMMENTAIRES

  1. Je suis vraiment navré de vous savoir quelque peu surpris de cette nouvelle réalité que j’assume pleinement puisque basée sur des faits authentiquement vérifiables. L’exile volontaire de Cheikh El Hasnaoui a été le plus souvent présenté comme étant dù par une déception sentimentale, ce qui n’en est pas le cas. Quant à sa mère elle ne s’est jamais remarié jusqu’à sa mort par maladie, et ce 2 ans après la naissance de son fils Mohamed Khelouat nom patronymique de Cheikh El Hasnaoui. Pour ce qui est de sa grand mère maternelle, certes elle habitait Alger, personnellement je n’en ai aucune souvenance qu’elle ait pu jouer un rôle quelconque dans la vie de Cheikh El Hasnaoui qui a passé le plus clair de son jeune âge à se débrouiller en solidaire. Il n’avait aucune connaissance en dehors de la seule personne que j’ai cité dans mon article. Je vous remercie d’avoir voulu apporter un éclairage pour l »émergence de la vérité.

    Rezki Djerroudi

  2. Je regrette mais moi qui l’ai connu et pris soin de lui et de sa femme Denise, ce n’est pas ce qu’ils nous ont souvent raconté. Il nous avait dit qu’il n’avait plus de famille et qu’il était enfant unique tout comme sa femme Denise. Il nous a raconté le début de son histoire ; son père était déjà mort quand sa maman était enceinte de lui, un jour son papa était parti à la pêche avec sa barque accompagné de quelqu’un qui l’aidait de temps en temps. Ce jour là, la barque a chaviré et son père s’est noyé tandis que celui qui était avec lui, a pu rejoindre le rivage en laissant derrière lui son père. Cette personne a épousé sa mère quelque temps après et deux ans après sa naissance sa mère mourut sans avoir eu d’enfant avec cet homme. Cet homme ne sait pas occuper de lui comme un père et ni de sa mère, et plus tard il est allé vivre chez sa grand mère à Alger…La disparition tragique de son père et de sa mère plus tard, lui a marqué profondément. Désolé mais nous on crois à sa triste histoire voilà…

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