H’NIFA, une femme rebelle

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H'nifa
H'nifa

CONTRIBUTION (TAMURT) – Un nom au destin tragique ayant jeté son dévolu sur cette âme bien née. Douée et pétrie de grandes qualités sur le plan de la résonnance vocale, le timbre de sa voix est merveilleusement mélodieux au risque de vous envoûter, il sagit de H’nifa, la chanteuse kabyle.

Qui de nous peut demeurer insensible à l’écoute de ses chansons complaintes, empreintes le plus souvent d’amertume et de rancoeur face à un sort contre lequel sa vie durant elle n’a cessé de lutter.
Il s’agit en fait d’une tradition machiste aussi stricte que rigide considérant encore la femme kabyle non pas comme un être au même titre que l’homme avec ses peines et ses joies, mais plutôt une créature destinée à assurer le prolongement de l’espèce, dans l’honneur et la dignité de la tribu.

De son vrai nom Zoubida Ighil-Larba, née le 4 avril 1924 à Ighil-Mahni, un petit hameau maritime relevant de la commune d’Aghribs, daira d’Azzeffoun dans la Wilaya de Tizi-Ouzou. Pour rappel, cette localité à elle seule, a fourni à l’arts et à la culture de prestigieux noms tels que El Hadj M’hamed El Anka, Boudjemaa El Ankis, El Hadj M’Rezk, Rouiched, Mohamed Hilmi, Said Hilmi, Mohamed Iguerbouchen, M’hamed Issiakhem, Amar Ezzahi, Mohamed Fellag et tant d’autres.
Issue d’une famille composée de 7 enfants, dont 5 filles et 2 garçons, Zoubida a néanmoins baigné durant sa tendre jeunesse dans une ambiance de tolérance et d’amour prodiguées par son père, lequel selon certains témoignages était plutôt tolérant et particulièrement affectif à son égard pour avoir été la cadette de la fraterie.

Elle a été l’objet de soins particuliers de la part d’un père compréhensif et chaleureux, qui ne manquait pas à certaines occasions de la combler de petits cadeaux, une poupée n’étant point à la portée de toutes les petites filles de son âge à cette époque.
Zoubida appréciait bien la sollitude pour jouer toute seule et en même temps à fredonner des airs de chansons. Ce qui n’a pas été du goùt de ses parents, qui commencèrent à s’en inquiéter à son sujet. Pour s’en rassurer, une visite au médecin leur a permis de la savoir en bonne santé, selon le témoignage d’une de son entourage. Mais le doute persistait toujours pour sa maternelle, laquelle pour s’en convaincre définitivement de son état de santé lui a fait arranger une rencontre avec cheikh Said N’Aith Mokrane de Cheurfa dans la région d’Azazga.

Le vénérable marabout lui a prédit un avenir sombre semé d’ambuches et une vie emplie de tourments. Sa mère qui n’a pas manqué de saisir la destinée de sa fille, n’a à aucun moment pensé qu’elle deviendrait une chanteuse. Sa famille à l’instar d’autres familles rurales algériennes a préféré s’installer à Alger dans l’espoir d’améliorer un tant soit peu sa situation meurtrie par l’hostilité et l’adversité des aléas d’une vie de montagne. Mais le destin en a décidé autrement, puisqu’au lendemain de la seconde guerre mondiale la situation sociale présentait des signes de précarité alarmante ayant poussé son père à envisager le retour au village pour s’assurer d’un meilleur réconfort sécuritaire en ces temps de disette.
Mariée contre son gré à l’âge de 16 ans à un ami de son père, commerçant de son état, un homme nous dit-on sévère et au tempéremment très dure. Ne pouvant supporter indéfiniment cet affront de maltraitance et d’humiliation, après un an de vie commune, elle décide de le quitter.
De retour à la maison de ses parents, elle se rendit vite compte qu’elle n’est pas vraiment la bienvenue au regard du climat d’animosité et de malveillance à son égard. Elle décide contre toute attente de rejoindre Alger, une étape qui débute dans un long processus de bouleversement et de retournement de situation ayant indubitablement marqué la suite de son parcours. En retrouvant son ancienne maison située au lieu dit Zoudj Aayoun, Zoubida qui était une très belle femme, ne passait pas inaperçue au regard des hommes.

C’est ainsi qu’en se rendant un jour chez son oncle maternel demeurant au Leveilly a été courtisée par le chauffeur de tramway de la CFRA d’Alger, pour ensuite lui proposer de l’épouser. Au courant de l’année 1947, Zoubida en a élu domiciliation dans la nouvelle demeure de son second mari sise à la Cité Brossette à El Harrach.
De cette union est née une première fille qu’elle a nommé Leila mais la maladie a eu raison d’elle pour n’avoir pas survécu longtemps.
Le 16 mars 1950 elle donne naissance une seconde fois à une fille à laquelle elle a attribué le même prénom Leila que celui de son premier enfant, un secrêt qu’elle seule en savait garder. Mais Zoubida n’en était pas à son ultime malheur, puisqu’elle découvre la vérité que ne lui a pas divulgué Oukacha Marzoug, son mari concernant son passé d’homme marié et père de deux enfants.
La rencontre avec cette femme n’a pas été amicale pour l’avoir traité de voleuse de mari. Zoubida en digne femme qu’elle était, a pris sa fille et quitté cet homme pour retourner à la maison de ses parents.
Son père qui a toujours voulu qu’elle fonde un foyer pour mener une vie familiale stable était dans tous ses états en apprenant cette enième escapade de sa fille.

Son encambrante présence dans sa maison était synonyme d’inquiétude quant à la difficile prise en charge sur le plan financier de deux autres bouches à nourrir, elle et sa fille. Quatre mois plus tard, elle s’était volée en noce en compagnie d’un homme matériellement aisé nous dit-on, mais sans compter sur la destinée qui en a décidé autrement et une fois de plus, cette énième union n’ayant pas fait long feu.
Pour ne pas pouvoir affronter les remontrances de son père qui ne pouvait supporter la vue de sa fille dans sa situation d’instabilité et de déchéance, elle s’est rapprochée de sa soeur Fetta auprès de laquelle elle trouva refuge.
Par l’intermédiair d’un certain Mohand Ouamaar, Zoubida est parvenue non sans peine à dénicher un petit logi au Clos-Salombier, un abri de fortune pour elle, sa fille et sa mère qui l’avait rejoint par la suite, le temps de voir passer l’orage.
Elle réussi à trouver un emploi dans un cabinet d’avocat sis au Boulevard Dru où travaillait l’autre Diva Chérifa, laquelle lui a d’ailleurs insufflé l’idée de se présenter à la radio, connaissant son goùt pour la mélodie.
« N’est pas artiste qui veut » dit-on, et de surcroit pour une femme de pouvoir percer les remparts de cette institution réservée exclusivement aux chanteurs hommes chevronnés de la trempe de cheikh El Hasnaoui entre autres.
Sa première audition avec Cheikh Nordine a eu lieu en septembre 1952, qui lui a immédiatement proposé un contrat avec la radio, pour avoir sucombé au charme de sa voix et c’est ainsi qu’est né l’épopée de la prestigieuse chanteuse H’nifa.

Ayant rejoint l’émission « Nouva El Khalath » juste après son admission à la radio appelée « This Snath » en compagnie de 15 autres monuments de la chanson ayant fait partie de la Chorale kabyle notamment Lla Yamina la doyen, Lla Ounissa et Djamila…
H’nifa qui a su se frayer une place parmi les ténors de la chanson Ourar kabyle, s’est produite en compagnie de Amar Ouyaakoub, Cheikh Nordine, Cheikh Arab Ouzellaguen et parfois avec Cheikh M’hamed El Anka.
La majeure partie des chansons interprétées par H’nifa dans sa carrière de chanteuse reposent toutes particulièrement sur son vécu et son sort.
« Dharrayiw, ezzahriw anda thanzid, Machi dhleghna itsghanigh dhayen iaadan felli » pour ne citer que ces morceaux qui ont fait sa renommée et frayer un chemin néanmoins plein d’ambùches tout au long de son parcours dans la chanson « mélo-dramatique »
H’nifa part en 1953 en France pour un enregistrement audio chez « Pathé Marconi » de trois (03) disques sous le titre « Allah ya rabi farradj », suivis de cinq (05) autres en 1955 dont Chah « dhirariw amchoum » et « Anadhi n’tmoura ».

En juillet 1956, elle décide de retourner en France pour fuir un environnement hostile où la guerre s’était répandue à travers le territoire national presque mais également pour rejoindre Mustapha Hasni un homme avec lequel elle s’était mariée. H’nifa au même titre que toutes nos femmes kabyles de l’époque n’ont pas lésiné un seul instant à se sacrifier pour l’indépendance de l’Algérie en tant que Moudjahida ou Moussebela.
H’nifa à apporté sa contribution dans la collecte de fonds et du ravitaillement en vêtements ainsi que la distribution de tracts pour sensibiliser une partie importante des indécis.

H’nifa qui se voyait ainsi menacée pour son activité militante en Algérie, décide de s’établir à Saint-Michel, un quartier qui a servi de lieu de ralliement de la plupart des Nord-africains et particulièrement les kabyles mais également un endroit propice à l’activité des arts et de la chanson. H’nifa devait déménager au 21 rue de la Harpe dans le Ve arrondissement de Paris dans le but de se rapprocher professionnellement parlant de certaines icones de la chanson algérienne telles que Amraoui Missoum, Cherif Keddam et Kamal Hamadi particulièrement qui lui a dédié plusieurs de ses titres.

La vie d’errance et de déchirement à laquelle a été destinée notre Diva dont la lame de fond d’une vie de trame a jallonné son parcours et ce, jusque dans l’ultime moment d’avoir tiré sa révérence.
Il y a lieu de relever que sa dernière apparution en public a eu lieu lors d’une fête à la Mutualité de Paris en date du 2 novembre 1978 en compagnie de (Idir, Ferhat et Slimane Azem…).
Terrassée par la maladie et les déboirs de la malvie, elle rend son dernier souffle dans sa chambre d’hôtel à Paris le 23 septembre 1981 laissant derrière elle, un répertoire composé de 63 titres conservés à la discothèque de la chaîne II

Novembre de la même année, sur l’initiative d’Abdeslam Abdennour, et avec l’aide de Cherif Kheddam, son corps a été rappatrié pour être inhumer au cimetière d’El Alia à Alger.
Par contre, Allaoui Zerrouki dénommé le « Rossignol kabyle » n’ayant pas eu cette opportunité de reposer en paix car ses restes ont été insinérés pour n’avoir pas pu honnorer la concession de sa tombe, information rapportée depuis longtemps par Malika Doumrane.
Il en est de même du grand tenor de la chanson chaabi Cheikh El Hasnaoui lequel a volontairement choisi de s’établir à l’Île de la Réunion, où il meurt et enterré en 2002.

Sources :
– Dans la narration des faits je me suis basé sur le récit documentaire dans sa version entièrement en kabyle.
– Ayant obtenu plusieurs prix au festival international Amazigh de Sétif et d’Agadir
– Réalisation : Sami Allam, Ramdan Iftini
-Texte : Rachid Hamoudi.

Rezki Djerroudi

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