Affaire Matoub Lounès – Tribunal de Tizi-Ouzou : les deux mis-en-cause condamnés à 12 ans de réclusion criminelle

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KABYLIE (Tamurt) – Le verdict a été prononcé exactement à 19 heures, soit deux heures après la fin des plaidoiries. Disons-le tout de suite : le procès des deux mis en cause ouvert à partir de neuf heures fut une véritable parodie. Il ne reste même pas un atome de crédibilité dans la justice algérienne. Retenons bien qu’au début, Méhiddine Chenoui et Malik Medjnoun que d’aucuns considèrent comme innocents dans ce qui s’est passé un certain jeudi, 25 juin 1998 à Thala-Bounane, ont été poursuivis pour assassinat de Lounès Matoub. Aujourd’hui, les deux hommes ont comparu sous le chef d’inculpation d’appartenance à un groupe terroriste et complicité dans l’assassinat de Lounès Matoub.

La séance fut ouverte par le refus de la partie civile, à savoir Malika Matoub, la mère de Lounès et la Fondation baptisée au nom de la victime de s’inscrire dans ce procès dès lors que les personnes demandées à être présentes au procès, en l’occurrence l’ex Émir du Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC), Hassane Hattab, et le député du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD), Nourredine Aït-Hammouda ont brillé par leur absence. Nous avons appris plus tard que ces deux hommes n’ont jamais été convoqués par la justice. D’autre part, cette même partie civile a tenu à ce que l’autre « partie civile », en l’occurrence Nadia Matoub, qui a voulu se présenter comme victime ne soit pas reconnue par le tribunal comme telle à l’issue de procès. Aussi, le juge et les « deux parties civiles » se sont retirés dans l’arrière salle d’audience pour négocier sur la forme du procès à tenir et son déroulement. C’est du jamais vu dans les annales de la justice.

C’est aussi après un long moment de négociations qu’un compromis est trouvé. Les « deux parties civiles » pouvaient ne pas s’y reconnaître mais le juge devait engager le procès des deux mis en cause. Suite à des voix de mécontentement dans la salle, le juge a menacé de l’évacuer car « il est impératif que les deux accusés soient jugés aujourd’hui ». C’est ainsi que le procès portant sur une affaire d’assassinat qui dure depuis 13 ans et un mois a démarré sans partie civile ; encore du jamais vu dans les annales de la justice.

Quoi qu’il en soit, les deux accusés ont été invités à prendre la parole. Les mots qu’ils prononceront sur les tortures qu’ils avaient subies pendant sept mois de détention dans la caserne du Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS) de Ben-Aknoun (Alger) feront dresser les cheveux. C’est Chenoui qui prendra la parole le premier. Il témoignera dans le moindre détail de son repentir jusqu’à son arrestation par les éléments du DRS. Selon ses dires, il s’est rendu aux services de police de Draâ-Ben-Khedda le 17 septembre 1998 à 22 heures en sa qualité de repenti. La même nuit, la commission rogatoire le reconnaît comme un repenti ; donc exclu de toute poursuite, et ce, conformément à la loi promulguée dans ce sens par le président de la république. Comme il était tard, il a passé la nuit dans les locaux de la police. Le lendemain, il rentre chez lui. C’est le jour même où il rentre chez-lui que des éléments du DRS l’arrêtent et l’envoient à la caserne de Ben-Aknoun. Au passage, il citera le nom de Norredine Amirouche. « Je l’ai trouvé dans la cage d’escalier de notre immeuble en train de m’attendre. Il m’a proposé son aide », dit-il pour ajouter plus tard : « Pourquoi l’ai-je trouvé dans la cage d’escalier ? Pourquoi m’a-t-il proposé son aide alors qu’il n’était ni un ami ni un parent de la famille ». Cependant, Chenoui mettra l’accent sur les terribles tortures qu’il avait subies à Ben-Aknoun pendant sept mois et vingt-trois jours à Blida. En tout cas c’est à Ben-Aknoun que les DRS l’accusera d’avoir assassiné Lounès Matoub. Le récit de Malik Medjnoun n’honore pas non plus le DRS. « J’ai été kidnappé à la Nouvelle-Ville », déclare-t-il. Toujours selon son témoignage, ses kidnappeurs l’avaient mis dans la malle d’une voiture, une Renault 19. Deux autres voitures appuyaient la Renault 19. Quelques instants plus tard, il se retrouvait au secteur militaire de Tizi-Ouzou. De là, on l’emmena à Ben-Aknoun. Pendant sept mois, il subira lui aussi les terribles tortures. De l’électricité sur la partie sexuelle, sans compter l’avalement de l’eau avec le chiffon dans la bouche, l’avalement de la nourriture empoisonnée au détergent, les coups de tuyau au ventre. L’accusé parlera de la Chambre Noire sise dans le sous-sol de la caserne de Ben-Aknoun appelée même par les militaires « Mekebra » (le tombeau) à cause de son obscurité la plus totale. « C’est dans cette pièce qu’on me passait à tabac du matin au soir ». Évidemment, en plus des coups, les suppliciés subissaient la saleté. À la question du juge sur le lieu de sa présence le moment de l’assassinat de Matoub Lounès, Malik Medjnoun dira qu’il était en plein travail dans un restaurant sis à la Nouvelle-Ville. Le restaurant où il travaillait avait la spécialité de la sardine. Pas moins de témoins, à savoir ses collègues et son propre patron appuieront ses dires. Leurs témoignages ont été faits sous serment. Leurs avocats respectifs ont mis en avant cette torture dans leurs plaidoiries, sans compter les différentes irrégularités dont a souffert l’instruction du dossier d’accusation. La défense a lourdement chargé le DRS dans cette affaire. C’est pourquoi, ils ont demandé l’acquittement de leurs clients. Cependant, le représentant du ministère public demandera la peine maximale à l’encontre des deux accusés.

Après deux heures de réflexion, le jury prononça la peine de 12 ans de réclusion criminelle pour chacun des deux accusés. Il leur reste donc 8 mois à écoper ; vu qu’ils ont fait l’objet d’un mandat de dépôt depuis 11 ans et 04 mois. Enfin, le juge n’a pas jugé utile de lire les questions-réponses pour lire la peine. D’ailleurs, dès que le verdict fut prononcé, le juge s’éclipsa. C’est aussi à ce moment que la salle pleine à craquer entonna : « Nous voulons la vraie justice : ». Par ailleurs, nous devons signaler que c’est une véritable armada de policiers qui entoura le box des accusés. Plus d’une trentaine, tous surentraînés. À vrai dire, il y avait plus de policiers que de civils dans la salle du tribunal. Les boys du DRS aussi étaient fortement présents à ce rendez-vous tristement mémorable. Naturellement, ils ont fait preuve d’une grande discrétion.

Addendum :

Dans le hall du tribunal, M. Aïssa Rahmoune, avocat de la partie civile (Malika Matoub, sa mère et la Fondation Matoub Lounès) a déclaré à Tamurt à propos de ce procès : « On n’est pas concerné dans l’affaire, ni dans la procédure, ni sur l’instruction, ni sur l’arrêt de renvoi de 2000. Le pourquoi de la chose ? On a fourni une liste de 51 témoins du monde politique et culturel ; voire des responsables au niveau des autorités alors qu’ils n’étaient pas convoqués. Il manque l’expertise balistique sur le véhicule du défunt. La reconstitution des faits n’était pas effectuée d’une manière logique et juste. On considère que les auteurs, les commanditaires et les bénéficiaires de l’assassinat ne sont pas présents au procès ». M. Rahmoune ajoute : « L’assassinat, les objectifs de l’assassinat, la procédure suivie et la tournure que prend l’affaire ressemblent beaucoup à l’affaire John Fitzgerald Kennedy ».

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