Afrique du nord : la renaissance identitaire

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CONTRIBUTION (Tamurt) – Jusqu’ici, aucun parmi les conviés au dialogue de Bensalah qui ont accepté d’y prendre part, n’a pointé le doigt sur la maladie institutionnelle qui émane des premiers articles de la Constitution.
Art. 2 – L’Islam est la religion de l’Etat.
Art. 3 – L’Arabe est la langue nationale et officielle.
Ces deux artifices imposés depuis 1962 comme des “constantes nationales ” sont les fondements d’une dictature culturelle et linguistique que les peuples premiers d’Algérie considèrent, à juste raison, comme une colonisation du pays par le dernier impérialisme qui sévit encore dans le monde.

L’épistémologie même de l’énoncé exhale une expression de racisme et de discrédit des premiers habitants du pays, de leur culture, de leur passé, de leur existence même. Prosaïquement, c’est l’expression revancharde du courant arabo-islamiste contraint d’enfourcher à reculons le train de la lutte anticoloniale.

Dans une Algérie composée de plusieurs peuples qui ont chacun sa langue et sa propre histoire, l’invention de ce paradigme qui repose sur l’arabe et l’islam est un aveu d’impuissance à faire face au destin. Et le sentiment d’avoir à le partager avec de supposés frères qui essaiment de “l’Arabie à l’Atlantique” a donné l’illusion d’appartenir à une même famille, riche et puissante et capable de la protéger en cas de coup dur. Cette illusion est même incarnée politiquement par une “Ligue” qui n’a quasiment jamais réussi à liguer quoi que ce soit. À cette assise philosophique qui est en vérité une dérobade intellectuelle, s’est ajoutée la cause palestinienne qui est devenue le fonds de commerce universel des despotes arabes.
Et malgré les travers du “monde arabe” lors des guerres contre Israël, malgré les chutes des régimes tunisien et égyptien et bientôt libyen en attendant mieux, les dictatures résiduelles d’Afrique du Nord s’échinent à faire vivre encore un mythe momifié depuis longtemps.

Pour autant, un demi-siècle d’offensives de mensonges d’état, de falsification de l’histoire, d’assassinats politiques et de répression ordinaire n’est pas parvenu à créer un peuple algérien sagement agglutiné autour d’une langue et d’une religion. Pour la simple raison que parmi ceux qui ont usurpé le pouvoir, il n’y a jamais eu un Doktoro Esperanto, ni un mehdi et ni un messie.

L’objectif était de réduire la Kabylie qui a exprimé dès 1962 son refus de se travestir par l’aliénation de ses valeurs propres. Rétrospectivement, il est facile de comprendre le cheminement de la mise en place de cet arsenal institutionnel algérien adoubé par une coalition arabe d’essence confrérique.
Depuis que Bourguiba a prédit le réveil “du vieux démon berbère”, la stigmatisation de l’amazigh est allée crescendo.
Ben Bella, en 1962, sous l’emprise totale des Services égyptiens a décrété hystériquement que les Algériens sont des Arabes.
En 1976, Boumediène a castré le système éducatif auquel il impose de former “des arabo-islamistes à conscience socialiste”. Et les suivants ont sentencieusement abondé dans le même sens.

Aujourd’hui, dès l’entame de leur apprentissage scolaire, les jeunes amazighs subissent un choc en pataugeant dans une langue totalement étrangère à leur environnement familial. Et même les jeunes arabophones sont incapables de rentrer de plain pied dans le système éducatif algérien.

L’Éducation où sévit un ministre depuis 17 ans ne cesse de hachurer rageusement tamazight. Pour preuve, ces épreuves d’examen du BEM proposées cyniquement en trois calligraphies différentes dont celles en caractères arabes farcies de bévues comme seuls des esprits pervers et malveillants peuvent l’imaginer.

Au Maroc, le roi annonce que Tamazight sera une langue officielle de même rang que l’arabe. Sans préjuger du devenir effectif de cette décision historique sur le terrain, nous devons la saluer comme une victoire essentielle de la renaissance de la véritable identité de l’Afrique du Nord. En Algérie, aussi bien les officiels que la presse n’ont relevé de façon significative cette avancée de première importance. À cette occasion, nos défenseurs patentés de tamazight ont perdu la verve des joutes byzantines devant la réalité des choses.

Cette renaissance identitaire d’Afrique du Nord est une réalité qui se construit autour de nous en ce moment-même.
Malgré des siècles de domination, les Quiquegentiani ne sont devenus Romains, pas plus que leur descendants Gaulois ou des Arabes.

Le 10 avril 2011, les Imazighen de Tunisie ont tenu à Matmata leur premier Congrès national à l’issue duquel ils ont créé la première association culturelle berbère du pays, prélude à une revendication politique identitaire légitime.

Il est certain que les Imazighen libyens, soumis pour le moment à un état de siège par Khadafi, n’attendent que sa chute pour fonder leur représentation nationale.

En Algérie, la Kabylie est en passe de réaliser son autonomie.

Pendant longtemps, les idéologues du panarabisme et de l’islamisme politique ont inventé une panoplie d’anathèmes, de ruses, de stratagèmes et de caricatures pour contrer les velléités d’émancipation des Peuples Premiers d’Afrique du Nord.
Et, en l’espèce, ils ont inventé ce qu’ils croyaient être une tare indélébile qui nous accablerait de honte en traitant les militants amazighs de Hizb Fransa (parti de la France) et en sous-entendant que cette cause était une création de la France. Rien de moins.
Pendant longtemps, nous avons estimé qu’il n’était pas nécessaire de répondre à pareille ânerie.

Eh bien, le moment est venu de dire qui et où est le véritable Hizb Fransa. L’excellent livre de Amar Ouerdane, La Question berbère dans le Mouvement national algérien, 1926-1980 apporte une réponse édifiante.

En page 13, on y lit sur l’expédition de Bonaparte en Égypte :

“Quel contraste avec la fameuse expédition d’Égypte de Napoléon Bonaparte en 1798 ! Bonaparte n’avait pas dans ses bagages des plans de destruction mais « la première imprimerie en caractères arabes ». Fabriquée à Paris, elle fut installée au Caire par le plus illustre des Français.

“Le professeur égyptien Rouchdi Fakkar affirme que “ c’est avec l’expédition de Bonaparte que la presse a pris naissance en Égypte ”. Le premier tract en arabe fut adressé au peuple égyptien par Bonaparte. Ce tract “fit son apparition le 28 juillet 1798. Il fut la première forme de publication que l’Égypte ait jamais connue jusqu’alors dans sa longue histoire ; la première pierre de l’édifice de la presse que posa Bonaparte”.
(In Rouchdi Fakkar, Aux origines des relations culturelles contemporaines entre la France et le monde arabe, Paris, Greuthner, 1972, p. 13).

Mais outre que les pourfendeurs du “Parti de la France” en Algérie montrent une singulière ingratitude envers la France, ils désignent ses citoyens indifféremment de Gaouri, de Kouffar, d’infidèles, de Croisés pour, pensent-ils, mieux flétrir les Kabyles qui se réclament de la culture française.

La dernière mystification du wali de Bougie (Bougie) qui a ordonné la fermeture définitive de 7 lieux de culte et qui vient de se rétracter participe bien à la stigmatisation de la Kabylie. La promesse de régularisation donnée à l’Église Protestante d’Algérie ne peut pas masquer la volonté de mise à l’index de cette région.
En pure perte puisque la population locale sait très bien que c’est de l’état lui-même que vient le danger d’un prosélytisme religieux soutenu qui menace sa personnalité.

Au niveau de l’état, la chaîne télé censée être celle de l’expression amazighe est un perpétuel festival folklorico-religieux.
À quelque heure du jour ou de la nuit où l’on se connecte à cette chaîne, c’est invariablement des medhs, des hadiths, des chants religieux, des séries religieuses d’Orient ou des discussions religieuses.

Sur un autre front, le quadrillage militaire de la Kabylie se fait plus insistant. Une dépêche de Siwel, l’agence de presse kabyle, rapporte dans une brève datée du 14 juin 2011 : “ Trois hélicoptères de l’armée algérienne ont semé la frayeur ce mardi dans la commune de Tifra distante de 18 Km du chef-lieu de Sidi-Aïch, en bombardant durant une heure de supposés terroristes tout près des villages ”.

Question : hormis de pauvres villageois de Kabylie ou des automobilistes dans des barrages routiers, qui d’autre la glorieuse Armée Nationale Populaire peut-elle impressionner ?

Réponse : c’est un lieu commun des armées suréquipées des régimes arabes. Elles sont destinées à mater leurs peuples comme en Arabie saoudite, au Yémen, à Bahreïn, en Jordanie, en Syrie, en Égypte, au Soudan, en Libye, en Tunisie, en Algérie, au Maroc, en Mauritanie.

Malgré le climat délétère ambiant, la jeunesse trouve du ressort pour s’adonner à la raillerie. En commentant le match Maroc – Algérie de Marrakech, on décide que la Kabylie a battu l’Algérie par 4 buts à 0. Parce qu’à Marrakech, il y avait ce jour-là plus de drapeaux amazighs que jamais il n’y en eut dans un stade d’Algérie.
En quelque sorte, des frères marocains ont un peu vengé la profanation par la police algérienne du même étendard le 1er mai 2011 lors de la finale de la coupe à Alger.

Kabylie, le 22 juin 2011,

Azru

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