Algérie: Repères historiques

1

B. Ahmed Ouamar

I. Des origines à la chute de l’Empire romain
II. De la chute de l’Empire romain à la régence turque
III. L’ Algérie française et le mouvement nationaliste algérien
IV. Le FLN de 1954 à 1988

Des origines à la chute de l’Empire romain 7000-5000 av. J.-C.: Civilisation capsienne.

« Sur le plan anthropologique, les hommes capsiens présentent si peu de différences avec les habitants actuels de l’Afrique du Nord, Berbères et « Arabes », que les archéologues négligèrent, au début des recherches, de conserver les squelettes découverts dans les escargotières, car ils croyaient qu’il s’agissait d’intrus inhumés à une époque récente. » (Gabriel Camps)
800 av. J.-C.: Les Phéniciens fondent Carthage, une puissance surtout maritime. Carthage tente à partir de 450 av. J.-C. de se constituer un Empire africain recouvrant à peu près le territoire de la Tunisie actuelle. Le reste de l’Afrique du Nord est à cette époque divisé entre les peuples berbères suivants: les Numides au centre (à peu près le Nord de l’Algérie actuelle), le Maures à l’Ouest (à peu près le Nord du Maroc actuel), les Gétules et les Garamantes au Sud (Sahara).

– 203-148 av. J.-C.: Règne de Massinissa en Numidie. Allié aux Romains, il unifie la Numidie et s’empare d’une partie du territoire de Carthage

– 149 av. J.-C.: Destruction de Carthage par les Romains et fondation de la province romaine d’Afrique (nord-est de la Tunisie actuelle).

– 148-118 av. J.-C.: Règne de Miscipa en Numidie

– 118 av. J.-C.: Jugurtha succède à son oncle Miscipa.

Jugurtha avait été élevé à Rome. Comme son grand-père Massinissa, il avait servi dans l’armée romaine en Espagne. « Ayant apprécié les qualités de Jugurtha, le degré de sa romanisation, les liens d’amitié qui l’unissaient à la jeunesse de Rome et à la plupart des familles illustres, Scipion croyait bien faire d’imposer à Miscipa ce prince ambitieux, mais fidèle aux Romains… » (F. Decret et M. Fantar)

À la mort de Miscipa, Jugurtha ne reconnut pas l’arbitrage de Rome, qui voulait partager la Numidie entre lui-même et Adherbal, fils de Miscipa. Après avoir réunifié la Numidie par la force, il se trouva confronté en 112 (av. J.C) à une intervention militaire de Rome. Il mena une guerre patriotique particulièrement dure, mais fut trahi en 105 (av. J.C).par son beau père Bocchus, roi des Maures: Jugurtha fut livré à l’ennemi et mourut dans une prison de Rome.

La Numidie fut partagée en deux Royaumes: Bochus reçut la partie occidentale en récompense de sa trahison. Pas pour longtemps, car la Numidie sera constituée en deux Provinces romaines d’Afrique: en 46 av. J.-C. la partie orientale devient la Province romaine d’Africa Nova, en 42 après J.C. la partie occidentale devient la Province romaine de Maurétanie Césarienne.
100 ap. J. C.: Evangélisation d’une partie importante des Berbères de Numidie.
305- 323: Début du Donatisme. Donat (Donatus), évêque de Numidie, dirige une Eglise schismatique s’opposant à l’Eglise officielle. « Plus populaire que l’Eglise officielle, plus proche des classes les plus méprisées, mieux implanté dans les provinces les moins romanisées, le donatisme, né en Afrique, parait plus africain que l’Eglise de Carthage, soutenue par Rome…De fait, à partir du IVe siècle, celui-ci s’allie officiellement à un mouvement de revendication sociale et de rébellion connu sous le nom de circoncellions. » (Gabriel Camps) 396-340 : Saint-Augustin, évêque d’Hippone (Annaba). Bien qu’il soit originaire du pays (Thagaste), Saint-Augustin combat le donatisme au nom de l’inaltérabilité des sacrements.

– 439: Invasion vandale et décomposition de l’Empire romain.
Sources: Gabriel Camps, « Berbères aux marges de l’Histoire »; Éditions des Hespérides, Paris 1980.

François Decret/Mhamed Fantar, « L’Afrique du Nord dans l’antiquité, Des origines au cinquième siècle», Payot, Paris 1981

– II De la chute de l’Empire romain à la régence turque 439-647:

Malgré l’invasion vandale et la tentative de Bysance (Empire romain d’Orient) de succéder à Rome, plusieurs petits États berbères (7 d’après Camps) furent constitués sur le territoire de l’ancien Empire romain d’Afrique. Un net recul de la latinité et un renouveau des traditions berbères caractérisent cette période: « Il est particulièrement intéressant de noter que, dans la constitution de ces petits États, les éléments romains et romanisés étaient parfaitement intégrés au sein d’une communauté berbère: ainsi le mouvement d’assimilation se trouvait maintenant renversé. » (Decret et Fantar)

– 647-702: Conquête arabe et résistance berbère dirigée d’abord par Koceila (qui écrase la troupe du prestigieux chef arabe Oqba et tue celui-ci), puis par la reine de l’Aurès Dihya, plus connue sous le surnom El Kahina ( la sorcière/devineresse) que lui ont donné les Arabes).

Après une résistance acharnée et une importante victoire (rejet des Arabes en Tripolitaine), la Kahina meurt au combat en 702.

La mort de la Kahina ouvre la voie à l’islamisation/arabisation de l’Afrique du Nord, selon le processus suivant:

1. Interdiction de traduire le Coran, considéré comme parole de Dieu. Les autochtones doivent apprendre l’arabe pour lire le Coran et réciter leurs prières (5 fois par jour).

2. Plusieurs tribus nomades se joignent aux conquérants pour profiter de leur prestige et du partage des butins de guerre. L’Islam étant considéré au début comme une religion arabe, les premières tribus converties sont « adoptées » par des tribus arabes et leurs chefs reçoivent même le titre convoité de descendant du prophète. (Charles Rizk)

3. « L’Espagne, où une armée de Berbères, commandée par l’un d’eux, Tariq, mit fin en une bataille (711) à l’Empire Wisigoth, fournit un exutoire aux nouveaux convertis. Ce furent eux qui conquirent la péninsule et pénétrèrent en Gaule jusqu’à Poitiers(732). Leur retraite, après la victoire de Charles Martel, fut moins due à l’ardeur des Francs qu’aux révoltes provoquées dans le Maghreb extrême par le partage, au bénéfice des seuls Arabes, des terres espagnoles… » (Charles-André Julien)

750-780: Révolte généralisée contre la domination arabe sous couvert d’une adhésion massive à la doctrine kharidjite. Née d’un conflit de pouvoir entre les descendants du prophète (chiites) et les Omeyades (sunnites), cette doctrine affirme que tout fidèle, fut-il même un « esclave noir », peut être proclamé Calife s’il en est digne: »

Ce soulèvement fut suivi en Algérie centrale de la fondation du royaume de Tahert (Tiaret). Le mode de gouvernement de ce royaume était fortement marqué par la tradition berbère: l’imam peut non seulement être déchu en cas d’abus, mais doit en plus partager son pouvoir avec un conseil permanent. L’arabe n’est pas rejeté, mais la langue berbère est aussi utilisée pour la rédaction de chroniques et de textes religieux.

Tahert, où vivaient en harmonie au milieu d’une majorité berbère Perses, Arabes, Juifs et Chrétiens a connu un tel rayonnement culturel, que des auteurs arabes ont parlé avec agacement d’une chu’ubya (fierté nationale) berbère (T. H. Norris).

– 911: destruction du royaume de Tahert: un prédicateur arabe chiite partisan du Fatimide (descendant d’Ali et de Fatima, fille du prophète) Obeïd Allah, réussit à rallier à sa cause une importante tribu berbère de l’Est algérien et à détruire les royaumes kharidjites d’Afrique du Nord. Après la conquête du Caire, les Fatimides laissent le gouvernement de l’Afrique du Nord à leurs alliés berbères, les Zirides. En trois générations, les Zirides relâchèrent leurs liens de vassalité à l’égard des chiites Fatimides et proclamèrent la suprématie du Calife sunnite abasside régnant à Bagdad. Pour punir les Zirides, les Fatimides livrèrent l’Afrique du Nord à des tribus nomades ayant fui la péninsule arabique et cantonnées jusque là en Egypte.

« Bien qu’ils aient pillé Kairouan, Mahdia, Tunis et les principales villes d’Afrique, bien que Ibn Khaldoun les ait dépeints comme une armée de sauterelles détruisant tout sur leur passage, les Beni Hillal, Beni Sulaïm et bientôt Beni Maqil furent bien plus dangereux par le ferment d’anarchie qu’ils introduisirent au Maghreb que par leur propres déprédations ».(Gabriel Camps)
Malgré des tentatives d’unification (Almoravides, Almohades), l’Afrique du Nord se divise en trois entités distinctes, instables et peu homogènes: les souverains ne contrôlent souvent que la capitale et ses environs, tandis que les tribus nomades arabes et arabisées contrôlent les plaines et que les berbères se retranchent dans les montagnes ou se réfugient dans le désert.

Finalement, si l’adhésion à l’islam s’est vite généralisée, l’arabisation a progressé surtout chez les tribus nomades et dans les centres urbains.
Après la Reconquista espagnole, les menaces des pays européens deviennent de plus en plus alarmantes. Sur la côte algérienne, les Espagnols essayent de s’implanter dans les ports, à Mers El Kebir (1505), à Oran (1509) et Bougie (1510) notamment. C’est pour faire face à ces menaces que les autochtones font appel à des corsaires turcs, qui – avec l’aide des autochtones – réussissent à chasser les Espagnols. L’Algérie et la Tunisie sont placées sous la protection de l’Empire ottoman et deviennent des régences turques, gouvernées par un Bey s’appuyant sur une caste militaire. Le Maroc maintient son indépendance en devenant une sorte de zone tampon entre l’Empire ottoman et l’Espagne chrétienne.

Sources:

– Gabriel Camps, « Berbères aux marges de l’Histoire »; Éditions des Hespérides, Paris 1980.

– Charles André Julien, « Histoire de l’Afrique de Nord», Tome 2 (De la conquête arabe à 1830); Payot, Paris 1972.

– François Decret/Mhamed Fantar, « L’Afrique du Nord dans l’antiquité, Des origines au cinquième siècle », Payot, Paris 1981.

– Jeremy Keenan, « The Tuareg, People of Ahaggar », Penguin, Londres 1977
H.T. Norris, The Berbers in the Arabic Literature; Londres 1980.

– Charles Rizk, « Entre l’Islam et l’Arabisme », Albin Michel, Paris 1983

Belkacem. Ahmed-Ouamar

– III L’Algérie française et le mouvement nationaliste algérien

– 1830: Prenant prétexte d’un incident diplomatique – le Dey d’Alger avait frappé d’un coup d’éventail le consul de France qu’il soupçonnait de prévarication – la France décide de monter une expédition contre la Régence d’Alger: une armée forte de 37 000 hommes débarque le 14 Juin à Sidi-Ferruch et prend Alger le 5 Juillet.

Ni les autochtones, ni le Maroc et la Tunisie ne s’en étaient inquiétés outre mesure: « …alors que l’appétit de conquête gagnait toute l’Europe(…)nul n’avait envisagé qu’elle pourrait se transformer en conquête. Perçue comme punitive et subséquemment sans péril religieux, elle n’a éveillé aucune crainte… ».(Aouli/Redjala/Zoumernoff)

Le pouvoir turc s’étant effondré en deux semaines, les tribus de la région d’Alger se réunissent le 23 Juillet pour décider si elles feront la guerre ou la paix. Hamdane Khodja, conseiller du Dey, écrit à ce sujet: « Les Arabes et les Kabyles s’étaient réunis autour d’Alger, avec l’intervention de leurs marabouts; ceux même qui vivaient en mauvaise intelligence oublièrent dans cette circonstance leurs anciennes querelles pour s’unir et faire cause commune. »

– 1832: Abdelkader est élu « Sultan des Arabes » par 3 grandes tribus de l’Ouest algérien et – avec l’aide des Français – engage le combat contre le pouvoir turc.

– 1835: Début de la résistance d’Abdelkader contre les Français

– 1843: Mainmise sur les biens publics et religieux. Les terres des tribus prenant les armes contre la France sont confisquées en partie ou en totalité, les biens des indigènes en fuite ou en exil sont mis sous séquestre. Les terres en jachère et les terres de parcours (utilisées par les éleveurs) sont considérées comme vacantes.

– 1847: Reddition d’Abdelkader après une guerre acharnée contre l’occupant français.

– 1851-1857: Conquête de la Kabylie par les Français.

– 1860-1865: Soulèvement en Kabylie.

– 1863: Sénatus-consulte du 22 avril stipulant l’établissement de la propriété individuelle entre les paysans indigènes vivant en état d’indivision. But: permettre aux individus de vendre leurs parcelles sans l’accord de la tribu.

– 1863-1869: Insurrection dans les régions de l’ Ouest et du Centre.

– 1865: Sénatus-consulte du 14 Juillet: L’indigène musulman est déclaré « français ». Toutefois, les indigènes voulant devenir citoyens français doivent renoncer à leur statut civil musulman.

– 1870: Le décret Crémieux déclare français tous les juifs indigènes (30 000 env.). Ce décret entraînera un important mouvement anti-juifs parmi les colons (Français de souche, Espagnols, Italiens, Maltais …), réalisant ce qu’ils appellent « l’Union des races latines ».

– 1870-1872: Soulèvement général en Kabylie.

Le chef de l’insurrection, El Mokrani, mobilise 200 000 hommes et met en péril la présence française en Algérie. Répression féroce et confiscation de 450 000 ha de terres fertiles qui seront redistribuées aux colons.. Les Kabyles sont en outre condamnés à payer une amende de 36 millions de Francs.

– 1873: Adoption de la loi Warnier visant à « franciser » la terre indigène en faisant tomber l’obstacle de l’indivision de la propriété, qu’elle soit tribale ou familiale: « un spéculateur adroit, un notaire complice, un tribunal complaisant suffisent pour démanteler une communauté et acquérir à bas prix de vastes domaines. » (Robert Ageron).

– 1895-1898: Crise anti-juive chez les colons. Création de ligues et de journaux antisémites. Développement d’une littérature tendant à légitimer l’Algérie « latine » et chrétienne: « en rentrant en Algérie, nous n’avons fait que récupérer une province perdue de la latinité (…)En face de l’Arabe usurpateur et même de l’indigène refaçonné par lui, nous représentons les descendants des vrais maîtres du sol… » proclame l’écrivain colonial Louis Bertrand.

– 1930: Célébration du Centenaire de la colonisation de l’Algérie par la France. Bilan: 7,7 millions d’ha de bonnes terres « prélevées » d’une façon ou d’une autre, création de 700 villages coloniaux, une partie de l’Algérie façonnée à l’image de la France.

Toutefois, les années 30 représentent un tournant dans l’histoire coloniale par l’accroissement de la population indigène (5 millions env. en 1930, 9 millions env. en 1954), le reflux des colons (dont nombre total est de 700 000 env. en 1930, 1 million env. en 1954) vers les grandes villes du littoral.
En effet, à partir de 1890 se produit une mutation profonde de l’agriculture coloniale: passée aux mains de groupes financiers, elle est restructurée en agriculture spéculative travaillant principalement pour l’exportation vers la métropole. Cette mutation passe par un processus de concentration ayant comme conséquence l’exode des petits colons vers les villes.

En 1930, 20% des colons possèdent 75% des terres agricoles coloniales. 80% de la population européenne vit désormais dans les villes. Cette évolution modifie sensiblement la relation des colons avec la terre et les indigènes: le mythe du colon héritier du soldat-paysan romain perd de sa signification, les indigènes ne sont plus perçus comme une menace, mais plutôt comme une réserve de main d’oeuvre bon-marché.

Des transformations importantes se produisent aussi dans la société indigène. La déstructuration de la société traditionnelle et l’accroissement de la population poussent les indigènes à aller travailler chez les colons et – à partir de 1911 – en France. Le nombre d’émigrés (travailleurs temporaires en France métropolitaine) passe de 10 000 en 1914 à 92 000 en 1923. Cette évolution, due essentiellement à la différence importante des salaires payés en Algérie et en France, inquiète les colons. En 1920, ceux-ci essayent de l’enrayer par des mesures administratives, mais sans succès durable.

A cette expatriation volontaire, s’ajoute une expatriation forcée:
173 000 indigènes sont envoyés au front durant la première guerre mondiale. En 1918, un tiers de la population masculine en âge de travailler se trouve au total – travailleurs et soldats -en France.
Par contre, les colons réussissent à freiner la scolarisation des indigènes. De

– 1877 à 1911, seuls 266 indigènes ont obtenus le baccalauréat ou un diplôme universitaire.

A un niveau inférieur, 7 605 certificats d’études primaires ont été décernés aux indigènes entre 1883 et 1913. Ces diplômes et certificats ouvrent aux indigènes une foule de métiers « modernes »: ouvrier qualifié, petit employé de bureau, instituteur, infirmier etc… Beaucoup moins nombreux, les indigènes commencent à exercer les métiers d’avocat, de médecin, de pharmacien, d’enseignant du secondaire etc…

Enfin, l’armée française forme pour ses besoins les premiers sous-officiers indigènes. Ceux-ci joueront un rôle déterminant durant la guerre de libération.
C’est ainsi que l’éveil de l’action politique moderne chez les indigènes a eu lieu dans les années 30. Cette action a été le fait de trois courants principaux:
un courant francisant et moderniste issu de la bourgeoisie citadine (le mouvement des Jeunes Algériens, par analogie aux Jeunes Turcs, soutenu par l’association des Instituteurs Indigènes et la Fédérations des Élus Indigènes avec comme leader Ferhat Abbas, un pharmacien de Sétif), un mouvement arabisant et islamiste issu de la même bourgeoisie citadine (l’association des Ouléma, dirigée par Ben Badis, puis par le Cheikh Bachir El Ibrahimi), un courant révolutionnaire issu de l’émigration ouvrière en France (100 000 travailleurs env., originaires essentiellement de Kabylie), dirigé par Messali Hadj (originaire de Tlemcen). Le parti représentant ce courant a changé plusieurs fois d’appellation en raison de dissolutions: Etoile Nord Africaine (ENA, 1926), Parti du Peuple Algérien (PPA, 1937), Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD, 1947).

Les Jeunes Algériens réclament l’intégration et l’égalités des droits entre indigènes et Français, les Oulémas rejettent l’intégration et plaident pour le respect de la personnalité arabo-musulmane des indigènes. Leur action se situe essentiellement sur le terrain culturel: Ils créent une presse en arabe et une chaîne d’écoles libres pour enseigner la langue arabe et l’islam. En 1954, les Oulémas font état de 50 000 élèves, répartis dans 239 écoles. Créée en 1928 à l’instigation de l’Internationale communiste, L’ENA s’émancipe rapidement de la tutelle du Parti communiste français et revendique l’indépendance immédiate de l’Algérie.

« Si l’on considère leurs tendances politiques, c’est du côté de l’ENA que les Oulémas devraient chercher alliance puisque, comme elle, quoique moins catégoriquement, ils condamnent la situation politique existante et en souhaitent la transformation de fond en comble. Or c’est avec les élus que les Oulémes cherchent et parviennent à s’entendre, bien que leurs idéaux soient très éloignés les uns des autres, sinon contradictoires. Comment expliquer ce paradoxal compagnonnage? Ne serait-ce pas qu’élus et Oulémas sont les uns et les autres des bourgeois, alors que les gens de l’ENA sont presque tous des prolétaires? ». (Roger Letourneau, cité d’après Harbi).

– Mai 1945: A l’appel des mouvements nationalistes encouragés par les proclamations des Alliés au lendemain de la victoire sur le nazisme, des manifestations pour l’autodétermination sont organisées à Alger et dans les dans les principales villes de l’Est. Des provocations policières sont suivies d’émeutes. L’armée française, qui avait perdu son prestige lors de la guerre, veut donner un exemple. Une répression féroce (arrestations et exécutions massives, bombardements aveugles de villages etc…) se solde par des milliers de morts (10 000 selon les Français, 45 000 selon les nationalistes algériens).
1947-1949: Crise dite berbériste au sein du MTLD :

Des intellectuels kabyles s’opposent à la définition arabo-musumane de l’identité algérienne imposée par la direction du parti. Ils seront exclus sans débat démocratique:

« Mêlant étroitement les problèmes politiques et la question berbère, la crise de 1949 a de lourdes conséquences pour l’avenir du nationalisme populaire. En France, la fédération du PPA perd son autonomie. Ses dirigeants sont désormais nommés et non élus. (…) Il n’y a pas de scission ethnique dans le parti. La majorité demeure encore berbère, mais la suppression des structures démocratiques va empêcher l’émigration ouvrière de s’exprimer librement et de peser sur ses orientations » (Harbi)

– 1954: Création du Front de Libération Nationale (FLN) par des militants du MTLD et déclenchement de la guerre de libération nationale. La décision est prise sans l’accord de Messali, qui s’oppose au déclenchement de la lutte armée. Messali créera le Mouvement National Algérien, dont l’action principale sera de combattre militairement le FLN, y compris avec l’aide de la France. Le FLN fait pression sur les Oulémas et le parti de Ferhat Abbas (l’Union Démocratique du Manifeste Algérien) pour qu’ils rejoignent la lutte armée. Ils ne le feront qu’en 1956, après l’organisation d’attentats contre leurs dirigeants.
1962: Indépendance et exode massif des Français d’Algérie.
Sources:

D. Aouli, R. Redjala, Ph. Zoumernoff, Abdelkader, Fayard, Paris 1994
« L’Algérie des Français », divers auteurs, présenté par Charles- Robert Ageron, Seuil, Paris 1993.

Mohamed Harbi, FLN, « mirage et réalité, des origines à la prise du pouvoir » (1945-1962), Paris, 1980

– IV Le FLN de 1954 à 1988

a: La guerre d’indépendance

– 1954: Création du Front de Libération Nationale et déclenchement de la lutte armée Le Front de Libération Nationale est créé en 1954 sur décision de 22 membres de l’Organisation Spéciale, l’organisation paramilitaire clandestine du PPA-MTLD, sans l’accord du chef du parti (Messali Hadj).

« Le groupe fondateur du FLN estime qu’il existe en Algérie une situation révolutionnaire depuis 1947 et que la politique de la direction du PPA-MTLD se refuse, par peur du risque et par réformisme, à l’exploiter. Cette appréciation ne peut être comprise indépendamment de l’itinéraire de ses membres. Dans leur écrasante majorité, ils ont adhéré au PPA par réaction contre les massacres du 8 mai 1945 et ils ont souvent tendance à généraliser leur expérience. »

Les événements de Mai 1945 sonnent en effet le glas de l’espoir de parvenir à l’abolition du régime colonial par la voie pacifique.
Le but essentiel du FLN est donc de parvenir à la libération de l’Algérie par la lutte armée. Les partis sont sommés de se dissoudre et leurs militants appelés à rejoindre individuellement le FLN.
Ce ralliement ne s’effectuera en ce qui concerne Ferhat Abbas (UDMA) et les Oulémas que – sous la menace – en 1956.
La lutte de libération est supportée essentiellement par les paysans, ce qui expose la campagne à la dure répression de l’armée française. Afin de priver le FLN du soutien de la population, les villages isolés sont détruits et les paysans entassées dans des « camps de regroupement ». Dans les villes, des groupes terroristes du FLN s’attaquent à la population civile européenne, ce qui provoque des réactions hystériques de celle-ci contre la population musulmane.

– 1956: Congrès de la Soummam

Réuni en Kabylie sous la protection des maquisards du Colonel Amirouche, le premier congrès du FLN se fixe pour tâche de rationaliser et de structurer le mouvement insurrectionnel.

Alors qu’il était en prison au moment du déclenchement de la lutte armée, l’artisan de ce congrès, Abbane Ramdane, s’impose comme la tête pensante du FLN. Il se heurte toutefois à la méfiance des militaires, aux prétentions du groupe fondateur (surtout Ben Bella, qui représente le FLN au Caire) et à l’hostilité de l’Egypte nassérienne. Originaire de Kabylie, Abbane Ramdane était – à l’opposé de Ben Bella – peu sensible aux thèses panarabistes prônées par Nasser.

Le congrès adopte un programme et certains principes, dont les plus importants sont:

– La primauté de l’intérieur sur l’extérieur

– La primauté du politique sur le militaire.

– 1957: Assassinat d’ Abbane Ramdane:

En décembre 1957, Abbane Ramdane est assassiné au Maroc par le FLN. Harbi écrit: « Boussouf (le chef des services secrets du FLN) sera le seul à assumer sans complexe la responsabilité de sa liquidation. Il assurait « avoir sauvé la révolution », ce qui fait de lui pour une année l’interlocuteur privilégié des Egyptiens ».

L’assassinat d’Abbane Ramdane a une autre conséquence immédiate: désormais, ce sont les chefs militaires qui dirigeront la révolution, malgré la création d’un Gouvernement Provisoire de République Algérienne (GPRA) dont la présidence est confiée pour des raisons diplomatiques à Ferhat Abbas.
Un conflit latent opposera les chefs militaires de l’intérieur à ceux de l’extérieur établis au Maroc et en Tunisie.

Dans les maquis de l’intérieur, le manque de stratégie politique et la toute-puissance des chefs militaires entraînent une méfiance accrue à l’égard des intellectuels francophones. Cette méfiance est exploitée par les services psychologiques de l’armée française qui se lancent dans un travail d’intoxication faisant croire à des trahisons massives. Plus de 2500 intellectuels seront ainsi « liquidés », la plupart en Kabylie.

Pendant ce temps, l’armée de l’extérieur se structure et se renforce grâce à l’afflux de réfugiés et aux armes provenant des pays socialistes via l’Egypte.
1958: Complot anti-kabyle, dit complot Amouri:

Après l’élimination d’Abbane Ramdane, les services secrets égyptiens tentent par l’intermédiaires d’officiers algériens acquis à leur cause d’éliminer les chefs kabyles (Krim Belkacem surtout) qui se trouve à la tête de l’Armée de Libération Nationale (ALN), la branche armée du FLN.

Les comploteurs sont arrêtés et jugés . Harbi écrit: « Le rôle exact de Boussouf n’est pas évoqué au cours de ce procès. L’enquête est menée par son ami Ben Tobbal et le tribunal présidé par son « client » Boumedienne. Les conjurés ne l’ont pas mis en cause. On peut s’interroger sur leur silence. Auraient-ils reçu des assurances et lesquelles? »

Toujours est-il que trois ans après l’indépendance, tous les conjurés – à part ceux qui ont été exécutés sur le champs – seront nommés par Boumedienne (officier arabisant formé en Egypte) aux postes-clefs de l’Etat…

– 1959 Mort du colonel Amirouche

En 1959, le colonel le plus prestigieux de la résistance intérieure tombe avec le colonel Si Haoues commandant la région saharienne dans une embuscade de l’armée française alors qu’il se dirigeait vers la frontière tunisienne afin de faire prévaloir la primauté de l’intérieur sur l’extérieur.

– 1960 Le GPRA accuse l’Etat-Major de l’extérieur commandé depuis 1959 par Boumedienne d’abandonner les combattants de l’intérieur

b:L’Algérie indépendante

– 1962: Indépendance de l’Algérie.
Affrontement entre l’armée de l’extérieur et les combattants de l’intérieur.

Après la signature des accords de paix avec la France, l’Etat-Major de l’extérieur accuse le GPRA d’avoir cédé aux visées néo-coloniales de la France et prétend incarner le pouvoir du peuple. Il se heurte aux combattants de l’intérieur. Après quelques mois de conflit, Boumedienne réussit à rallier à lui la plupart des chefs militaires, à l’exception des Kabyles. Isolée, la Kabylie, déjà très éprouvée par la guerre et les purges internes, renonce à déclencher une guerre civile à caractère ethnique.

Boumedienne prend le pouvoir et en confie la direction politique à Ben Bella. Celui -ci est nommé chef du parti et du gouvernement.

Programme de ce gouvernement:

Construction d’un Etat socialiste et réalisation de l’unité arabe sous la direction d’un parti unique : le FLN. L’Islam est proclamé religion d’Etat. L’arabisation (enseignement de l’arabe classique à la place du français) est déclarée priorité stratégique pour réaliser l’unité arabe.

Le programme d’arabisation est de fait confié aux Oulémas et aux anciens maîtres des écoles coraniques, bientôt renforcés par un grand nombre d’enseignants venus du Moyen-Orient.

Durant la période de confusion ayant précédé la formation de ce gouvernement, les ouvriers des anciennes terres coloniales se constituent en comités d’autogestion. Parallèlement, les méthodes autoritaires de Ben Bella poussent ses anciens compagnons Boudiaf et Ait-Ahmed à créer leur propre parti. Boudiaf sera sequestré puis expulsé. Ait-Ahmed dirigera une révolte armée à partir de la Kabylie.

– Juin 1965: Coup d’Etat de Boumedienne contre Ben Bella

C’est sous le prétexte de rétablir l’ordre que Boumedienne prend le pouvoir en 1965. Prenant directement la tête du gouvernement, Boumedienne installe un régime militaire fort, s’appuyant sur des technocrates.

Son projet de construire un État socialiste et une industrie ultra- moderne financée par les hydrocarbures est en contradiction avec son programme d’enseignement axé essentiellement sur l’arabisation. Sa conception d’un socialisme autoritaire le rapproche de plus en plus des pays du bloc socialiste et lui vaut à partir de 1968 le soutien du Parti Communiste algérien, rebaptisé Parti d’Avant-Garde Socialiste.

Bien qu’il ne soit composé principalement que de bureaucrates et d’étudiants, ce parti pro-soviétique joue un rôle prédominant dans les années soixante-dix au détriment des cadres du FLN, de plus en plus réticents.
La révolution agraire (collectivisation des terres et des troupeaux) suscite des réactions violentes ou sournoises de certains dignitaires du régime (cadres du parti FLN ou de l’armée).

La nationalisation du commerce extérieur et intérieur est par ailleurs de plus en plus mal supportée par la bourgeoisie traditionnelle, acquise depuis longtemps aux Oulémas.

Dans la propagande anti-socialiste qu’ils commencent à mener, le respect de l’Islam, qui selon eux serait opposé au socialisme, occupe une place de choix. Le renforcement de l’arabisation devient un cheval de bataille aux mains de ceux qui veulent lutter contre les influences extérieures (Les étudiantes qui participent activement aux campagnes d’explication de la révolution agraire sont particulièrement visées.)
Inflexible sur l’application de son programme socialiste, Boumedienne pense couper l’herbe sous les pieds de ses détracteurs en multipliant les mesures en faveur de l’arabisation et de l’Islam.

– Décembre 1978: mort de Boumediennne.

C’est dans un climat de crise et de mécontentement général suscité par la bureaucratisation de l’économie, les pénuries, le manque d’eau, de logements et de transports (la population est passée de 9 millions en 1962 à 18 millions en 1976) que meurt Boumedienne en décembre 1978.

– Janvier 1979: Le colonel Chadli Bendjedid est désigné par l’armée pour succéder à Boumedienne

Sous l’impulsion de Chadli, le FLN élimine progressivement les éléments du PAGS qui se sont infiltrés dans la haute administration et les « organisations de masses » (union des travailleurs, union de la jeunesse etc…). Abandonnant le discours socialiste, il met de plus en plus l’accent sur le respect des valeurs arabo-musulmanes. Une campagne de moralisation des moeurs (interdiction de l’alcool, chasse aux couples non mariés…) est lancée dans les grandes villes. Malgré la situation catastrophique de l’enseignement, le FLN décide en 1980 l’arabisation totale des universités, de l’administration et de l’ »environnement » dans un délai de quatre ans.

– 20 Avril 1980. Manifestations en Kabylie et à Alger en faveur de la culture berbère.

Premières manifestations populaires contre le régime depuis l’indépendance, elles dureront plusieurs semaines malgré la répression et la campagne de presse contre les dirigeants du mouvement berbère, présentés comme des agents du néo-colonialisme français…

En plus de l’enseignement de la langue berbère, les manifestants réclament la liberté d’expression, le respect des droits de l’homme et de la femme, la démocratisation de la vie publique et, surtout, une redéfinition de l’identité nationale.

Abandonnant le programme d’édification du socialisme et les projets de développement économique de Boumedienne sans pour autant remettre en cause l’étatisation de l’économie, Chadli Bendjedid utilise les richesses de l’Etat provenant essentiellement de la vente de pétrole pour corrompre les cadres du parti unique, de l’armée et de l’Etat.

Sur le plan culturel, le régime adopte un langage obscurantiste et xénophobe, dominé par le souci de marginaliser les courants démocratiques.
En 1984, l’assemblée nationale composée des députés du parti unique FLN adopte un code de la famille inspiré de la charia islamique, qui fait de la femme algérienne une mineure à vie.

Mal formée, trop nombreuse, la jeunesse perd peu à peu l’espoir de parvenir un jour à une vie normale. Pendant ce temps, elle assiste à un étalage sans précédent de biens de luxe importés plus ou moins légalement. Cette situation conduit à plusieurs révoltes spontanées: à Oran en 1982, à Constantine et Sétif en 1986, à Alger en 1988. Ces dernièrav. J.-C.estations, qui ont fait au« oins 200 morts, incitent le régime à mettre fin au système de parti unique.

– 1988: Fin du système de parti unique

Sources:

– Mohamed Harbi, FLN, « mirage et réalité, des origines à la prise du pouvoir (1945-1962) »

– Hocine Aït Ahmed, « Mémoires d’un combattant »; Messinger, Paris 1983
Messali Hadj, Mémoires de Messali Hadj, 1998-1938, Paris 1982.

– Jean-François Lyotard, « La guerre des Algériens », Ecrits 1956-1963, Galilée, Paris 1989.

– Benjamin Stora, « La gangrène et l’oubli, la mémoire de la guerre d’Algérie », Paris 1992.

Belkacem Ahmed-Ouamar
Histoire d’Algérie: bibliographie succincte

Avertissement

L’Histoire ancienne de l’Algérie doit être abordée avec une grande précaution, car elle a été presque exclusivement écrite par des étrangers, conquérants pour la plupart: les Romains, les Arabes et enfin les Français. En ce qui concerne l’Histoire récente (Colonisation et guerre de libération), elle a beaucoup souffert, lorsqu’elle a été le fait d’Algériens, de la censure et de l’autocensure dûes à l’autoritarisme imposé dès les premiers jours de l’indépendance par un régime surtout préoccupé de se légitimer. Ce n’est que récemment que des chercheurs algériens, travaillant essentiellement en France, ont publié des ouvrages d’Histoire à la fois valables scientifiquement et représentant le point de vue des autochtones.

– I Histoire ancienne

Gabriel Camps, « Berbères aux marges de l’Histoire »; Éditions des Hespérides, Paris 1980

– Charles André Julien, « Histoire de l’Afrique de Nord» ,
Tome 1 (Des origines à la conquête arabe), Tome 2 (De la conquête arabe à 1830); Payot, Paris 1972

– François Decret/Mhamed Fantar, « L’Afrique du Nord dans l’antiquité, Des origines au cinquième siècle », Payot, Paris 1981

– Jeremy Keenan, « The Tuareg, People of Ahaggar », Penguin, Londres 1977

– H.T. Norris, « The Berbers in the Arabic Literature »; Londres 1980

– II Conquête française

– Hamdane Khodja, « Le Miroir, Aperçu historique et statistique sur la Régence d’Alger »; Paris 1833 (reédité par Sindbad, Paris 1985).

– E. Aouli, R. Redjala, Ph. Zoumernoff, Abdelkader, Fayard, Paris 1994
« L’Algérie des Français», divers auteurs, présenté par Charles- Robert Ageron, Seuil, Paris 1993.

– III Mouvement nationaliste et guerre de libération

– Mohamed Harbi, « FLN, mirage et réalité, des origines à la prise du pouvoir (1945-1962)».

– Hocine Aït Ahmed, « Mémoires d’un combattant »; Messinger, Paris 1983
Messali Hadj, Mémoires de Messali Hadj, 1998-1938, Paris 1982

– Jean-François Lyotard, « La guerre des Algériens », Ecrits 1956-1963, Galilée, Paris 1989.

– Benjamin Stora, « La gangrène et l’oubli. La mémoire de la guerre d’Algérie », Paris 1991.