Ameziane Mehenni : déjà 11 ans

0
MARAGHNA (Tamurt) – Il est de ces personnages, et ce en tous lieux et en tous temps, que même suite à leur décès, celles et ceux qui les ont connus et côtoyés n’arrivent pas à admettre qu’ils sont morts. C’est sans doute que c’est à ces sensation et impression qu’on doit cette célèbre citation : « Il (elle) continue à vivre dans nos cœurs ». Améziane Mehenni figure à coup sûr parmi ces personnages qui « ne meurent jamais ».
Cela fait déjà depuis que ce grand homme a perdu la vie. Nonobstant ce laps de temps, que d’ordinaire on trouve assez long, d’aucuns ressentent la chair de poule rien qu’en évoquant le nom d’Améziane Mehenni, car tous et toutes ont cette impression que cette funeste journée du 19 juin 2004 ne date que d’hier.
Il n’est pas encore neuf heures ce vendredi que déjà une foule compacte a pris tout l’espace de la placette cimentée entourée de maisons dont celle de Ferhat Mehenni. La longue allée, la grande route à cette placette est submergée de véhicules. Certains en stationnement pare-choc contre pare-choc et d’autres en circulation à l’allure à peine plus rapide que celle d’un escargot. Il n’y avait pas assez de place pour que les conducteurs puissent manœuvrer.  La présence de toutes ces femmes et tous ces hommes à Maraghna n’avait qu’un seul but : se recueillir sur la tombe du combattant de la liberté, Améziane M’henni, et lui faire le serment que son combat sera poursuivi jusqu’à la victoire finale du peuple kabyle et que ses assassins seront démasqués un jour ou l’autre, car la thèse avancée par Paris n’a convaincu personne.
Nous devons relever qu’avant que cette marée humaine, venue des quatre coins de la Kabylie, ne prenne le chemin caillouteux menant vers le cimetière, des centaines de femmes et d’hommes dont les cadres dirigeants du Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie (MAK), à leur tête, Bouaziz Aït-Chebib, ont d’abord rendu visite à Na Ouiza, mère de Ferhat Mehenni. Celle-ci, en dépit de son âge relativement avancé, a fait face à ses obligations avec la même dignité et la même détermination qu’elle a affichées quand la Kabylie était en armes contre la France coloniale de 1954 à 1962. Il faut reconnaître aussi le grand mérite des organisateurs (de la famille Mehenni et du village) dont le savoir-faire a permis à tous « les pèlerins » de jouir de la bénédiction de Na Ouiza.
Il est environ midi quand la foule prit la direction du cimetière. Une fois arrivés sur les lieux, une minute de silence accompagnée de l’hymne national kabyle fut observée à la mémoire du martyr. Il serait superfétatoire de noter que la tombe de feu Améziane Mehenni fut « ensevelie » sous des gerbes de fleurs. Des fleurs déposées par amour et reconnaissance sur la tombe de celui qui déclara un jour alors qu’il était encore en pleine croissance physique et mentale : « Quand je serai grand, je ferai tout ce que mon père n’a pu faire ».
La cérémonie de recueillement se poursuivit avec des témoignages et le lever des couleurs nationales kabyles. Le geste du lever du drapeau fut exécuté par Na Aldjia. S’agissant du témoignage, beaucoup de personnes se sont succédé pour souligner la dimension véritable d’Améziane Mehenni. Cependant, c’est Bouaziz Aït-Chebib qui sera pointilleux sur le verbe. En effet, le Président du MAK commencera par anathématiser le pouvoir politique français qui, toute honte bue, a non seulement déclaré que feu Améziane M’henni a été assassiné par des voyous alors que l’enquête n’avait encore démarré, mais caché aussi l’identité du véritable assassin. « C’est le DRS qui a assassiné Améziane Mehenni », a déclaré avec véhémence Bouaziz Aït-Chebib avant de qualifier l’assassinat d’Améziane Mehenni d’ « assassinat politique ». « Oui, je vous le dis, reprend le premier responsable du MAK, Ameziane Mehenni a été victime d’un assassinat politique ».
Bouaziz Aït-Chebib étala ensuite sa thèse : « Le pouvoir algérien s’est attaqué à Améziane Mehenni pour convaincre son père de renoncer à ses objectifs politiques, voire la politique tout simplement. Bien avant cette tragédie, Ferhat M’henni a reçu des menaces de représailles. En le frappant si fort et en ciblant son talon d’Achille,  le pouvoir algérien a cru anéantir Ferhat Mehenni. Erreur monumentale du pouvoir algérien : Ferhat Mehenni n’est pas homme à abandonner ses idéaux quel que soit le prix à payer. La preuve en est donnée ».
Ensuite, le N° 1 du MAK mit en avant le profil réel du martyr Améziane Mehenni. « Il était militant et combattant de la cause kabyle. Ses fréquentations étaient très saines », a assuré Bouaziz Aït-Chebib avant de s’attaquer à un autre volet pour détruire avec facilité une certaine thèse mise médiocrement par des cercles se croyant spécialistes de « l’action psychologique ». « Le 27 octobre 1994,  dira l’orateur, Améziane Mehenni et moi avons animé un meeting à la salle Harcha (Alger) ». « Ceci constitue une énième preuve, poursuit Bouaziz Aït-Chebib, que même Améziane Mehenni a raté l’année scolaire, à l’instar de tous les enfants de Kabylie ».
Le Président du MAK saisit l’occasion de sa présence à Maraghna pour souligner, encore une fois, et, preuve à l’appui, que Ferhat Mehenni ne favorisa aucunement ses propres enfants par rapport aux autres enfants kabyles puisque en faisant fuir sa famille en France, et ce à partir du mois de février 1994, c’était pour éviter le danger imminent qu’on fit peser justement sur les siens.
L’intervention de Bouaziz Aït-Chebib a été d’une clarté indiscutable concernant certains faits et gestes historiques. D’ailleurs, aujourd’hui  la Kabylie a disqualifié ces pseudo spécialistes de l’action psychologique lesquels ont tenté de détourner la réalité du combat de Ferhat Mehenni  dans cet épisode connu sous l’appellation de « Grève du Cartable ».
Le drapeau est hissé et la prise de parole est terminée. Et pourtant, la foule ne fut pas encore prête à quitter ces lieux. Et comment ! Au moment où le drapeau fut hissé, une femme poussa un youyou strident. Cette même femme recommença son youyou à deux reprises avant que d’autres femmes l’imitent. L’émotion était déjà à son summum quand la foule entière entama en chœur : « Assa azekka, Ferhat Mehenni yella yella ! », « Assa azekka, Ferhat M’henni yella yella ! », « ( … !) »
Une fois témoigné la légitimité et le grand mérite du Président du Gouvernement Provisoire Kabyle (GPK) et non moins fondateur du MAK, l’assistance retrouva le chemin du retour vers le village. Le programme commémoratif n’était cependant pas encore terminé. En effet, il était question d’assister à une téléconférence de Ferhat Mehenni qui devait intervenir à partir de Paris, et ce par le biais des effets Internet. Hélas, la connexion n’était pas au rendez-vous. Il aura fallu attendre longtemps pour voir cette connexion revenir. Il n’en demeure pas moins que des problèmes techniques, dues à la faiblesse du débit de connexion, surviendront. Toutefois, un palliatif sera vite trouvé. L’assistance nombreuse, qui se tenait coude à coude dans la salle, écoutera l’intervention téléphonique de Ferhat M’henni. A partir de Paris où il est en exil, le Président du GPK abordera les grandes lignes du combat kabyle. Ferhat Mehenni renouvellera également ses appels à la vigilance tout en motivant les Kabyles à ne pas baisser les bras, car leur combat est juste et que tous les peuples ont le droit à la liberté et la dignité. C’est avec le message de Ferhat Mehenni que prit fin le rendez-vous de Maraghna.
Pour la famille militante et patriotique du MAK, la journée n’était pas pour autant terminée. En effet, elle procéda au lever des couleurs nationales kabyles à Tavouda. Plus tard, elle devait exécuter le même geste à Tizit puis Tizi-Bouchène (Azazga).
 
Addenda : résumé fait par le Président du Conseil Régional MAK de Tizi-Ouzou et Boumerdès, Mehenna Mokadem, après avoir fait recoupement de la lecture de plusieurs articles de presse sur cette affaire portant assassinat d’Améziane M’henni.
« Améziane Mehenni est assassiné un samedi soir du mois de juin  dans l’un des endroits les plus fréquentés de la capitale française. Deux semaines auparavant, à l’aéroport d’Alger, son père, Ferhat, est menacé par un individu dans ces termes : « Vous les Kabyles allez payer votre engagement politique contre l’arabo-islamisme et l’autonomie de la Kabylie ne se fera pas, car nous mettrons tout en œuvre pour vous faire regretter vos prises de position contre le gouvernement algérien. » D’un seul coup de couteau fatal reçu des mains de deux agresseurs de type nord-Africain. Ces derniers ont quitté les lieux tranquillement. Précision, sang-froid et transparence, le professionnalisme des auteurs est criant d’efficacité. Trois ans après, les auteurs courent toujours.
L’enquête est dirigée de manière plus que subjective par le Cdt Dieppou pour ne s’intéresser qu’au détail ramenant l’affaire vers un crime relevant du droit commun. Dix jours après dans un rapport remis au procureur de la République, l’enquêteur se plaignait de la rareté des témoins. Dans un autre rapport rédigé par le premier policier arrivé sur les lieux, il est révélé qu’il a dispersé le groupe de personnes pour dégager un périmètre de sécurité.
La famille Mehenni et tous ceux qui luttent pour que soit faite la lumière sur cette affaire et que la justice soit rendue ne prétendent pas s’en prendre aux Etats. Juste aux exécuteurs et aux cerveaux qui ont armé ces mains d’assassins ». « (…) ». De telles révélations prouvent aisément que les enquêteurs français n’ont pas agi selon les méthodes de la science policière pour démasquer les criminels. Pourquoi une telle « incompétence » de la part de la police parisienne sinon qu’elle a reçu l’ordre d’agir ainsi ? Et l’autorité qui a instruit la police de « bâcler » l’enquête a agi pour le compte de qui ? Telle est la question fondamentale de cette affaire.
Said Tissegouine