Arezki Abbout à Tamurt : « Je pense que la jeunesse kabyle sait où elle va »

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Arezki-Abbout
KABYIE (Tamurt) – Serait-ce nécessaire de présenter Arezki Abbout ? Nous pensons que ce serait indécent de notre part de présenter cet homme qui a passé toute sa vie à militer pour la reconnaissance de tamazight et à la défense des droits humains. Toujours est-il cependant que nous dérogeons à la règle cette fois-ci quitte à ce que nos mots soient  exagérément superfétatoires.
Arezki Abbout, était un animateur très actif du mouvement d’avril 1980. Son implication dans cette lutte lui a valu l’emprisonnement. Son nom figure sur la liste des 24 détenus. L’homme a même subi la torture physique et morale dans les geôles de l’ex-Sécurité Militaire. Le nom d’Arezki Abbout est indéniablement indissociable des grands acteurs et animateurs d’avril 1980 et même de précédente et longue action militante de sensibilisation sur la réalité identitaire et culturelle. Car, l’interdiction manifestée à feu Mouloud Mammeri d’animer une conférence à l’université de Tizi-Ouzou portant aujourd’hui son nom n’a été que la goutte qui a fait déborder le vase ; autrement dit, le travail fait longuement en amont par Arezki Abbout et tant d’autres camarades a atteint sa pleine maturité au printemps 1980. Avec notre insistance, Arezki Abbout a accepté de répondre aux questions de Tamurt.
 
 Tamurt : Monsieur Arezki Abbout,  vous avez été un animateur et un acteur très actif d’avril 1980 et de, de par votre statut d’universitaire, vous êtes un observateur et un témoin non des moindres de la scène actuelle. Voulez-vous nous parler des acquis obtenus par cet événement d’avril 1980 et de e qui reste à acquérir ? 
Arezki Abbout :  Avant de répondre à cette question, permettez-moi d’abord de vous dire combien je suis gêné, mais aussi, et pour être franc, combien je suis sensible à tous les qualificatifs dont vous gratifiez quelqu’un qui ne fait qu’essayer, et pas toujours avec succès, de ne pas évoluer en marge de la société dans laquelle, il évolue.
 Ceci étant dit, et concernant les acquis d’avril 80, je crois que chacun peut, aujourd’hui, mesurer et apprécier ce qui a pu être arraché à un pouvoir immergé dans la culture arabo-islamique depuis le Mouvement National. Et pour ne pas être trop long, je me contenterai de souligner les tabous et les interdits que ces événements ont fait voler en éclats , notamment sur les plans linguistique et identitaire, deux volets qui ont toujours été revendiqués par le MCB, mouvement créé moins d’une année après notre libération.
En effet, tout le monde sait, aujourd’hui, que le déclenchement de ces événements fut l’interdiction d’une conférence sur les « Poèmes Kabyles Anciens » que devait animer M.Mammeri, à L’université de Tizi-Ouzou. Trente six ans après, Tamazight est rentré dans le système éducatif et est consacrée langue officielle.
  Pour avoir vécu l’époque où l’on arrêtait et torturait les jeunes lycéens parce qu’ils étaient en possession de l’alphabet berbère, je dois reconnaître que cela constitue des acquis non négligeables, sur lesquels il faut sans cesse veiller, et veiller aussi à ce que le prix à payer pour d’autres conquêtes ne soit pas trop élevé, comme ce fut le cas pour 2001.
Pour ce qui reste à acquérir : Je ne vous apprends rien en vous disant que le chantier est tellement vaste et que, par moments et dans certains domaines,  j’ai l’impression que les choses ont regressé. Mais pour rester uniquement dans le domaine de la langue, il y a lieu  de consolider d’abord ces acquis, continuer de se mobiliser pour que Tamazight ait un même statut que la langue arabe, et  exiger  les moyens nécessaires pour réparer les injustices dans elle a toujours été victime. 
Tamurt : La consécration de tamazight comme langue « officielle » est considérée par certains militants de la cause berbère comme « un grand leurre.» Quel est votre avis sur cette question ?
 
– A.A : Beaucoup de militants se sont exprimés sur la question de la consécration de Tamazight comme langue officielle, et certains n’ont, effectivement, pas hésité à qualifier ça de « leurre ». J’avais moi-même exprimé mon point de vue sur cette question, et sans aller jusqu’à le considérer comme tel, j’avais émis quelques réserves sur la sincérité du pouvoir. Des réserves que je maintiens encore. Aussi, et pour veiller à ce que cette constitutionnalisation ne soit pas un leurre, nous devons veiller sur cet acquis et faire en sorte qu’il nous permette de l’utiliser pour en arracher d’autres encore.
Tamurt : Bien des intellectuels et non moins grands acteurs d’avril 1980 s’alarment de la dichotomie intellectuelle et militante entre la génération 1980 et celle d’aujourd’hui. Justifiez-vous vous aussi cette alarme? Si c’est oui, comment la justifiez-vous ?
A.A :  J’avoue que je n’aime pas trop cette manière de présenter les choses. J’ai l’impression qu’on a tendance à mythifier un peu trop le passé. Je crois même que c’est ce que nous disions nous-mêmes de la génération qui nous précède. Pour ma part, j’avoue franchement ne pas être inquiet quant à cette dichotomie, si tant elle existe vraiment. Car je pense que la génération d’aujourd’hui est en train de réussir de belles choses et dans beaucoup de domaines, même si je dois reconnaître aussi, qu’elle dispose d’un moyen que nous n’avions pas à notre époque : l’outil informatique.
Tamurt : Que proposez-vous pour que la Kabylie retrouve sa voie ? Autrement dit, comment créer un climat devant inciter la jeunesse kabyle à manifester une curiosité scientifique et intellectuelle comme l’a fait son aînée d’avril 1980 ?
A.A :  Dois-je comprendre à travers votre question que la Kabylie a perdu sa voie ? Si c’est le cas, permettez-moi de vous dire que je ne partage nullement ce point de vue. Pour moi, je pense au contraire que la jeunesse Kabyle sait où elle va, sait ce qu’elle veut et comment l’obtenir. Pour cela, il suffit de regarder son dynamisme, le nombre d’associations qui se créent dans tous les domaines et toutes les activités qu’elles organisent. C’est vrai qu’elle n’a pas toujours le tact et la forme est souvent absente, mais je considère que cela est surtout dû à la fougue et à l’énergie de la jeunesse qu’à autre chose d’autre.
Tamurt :  Le Dr mouloud Lounaouci, dont les travaux scientifiques en linguistique font référence, a déclaré que la langue française est en réalité la deuxième langue des Algériens. Partagez-vous ce constat ou aimeriez-vous que ce constat soit vrai ?
A.A :  Je ne sais pas s’il y a une quelconque étude sur laquelle s’est appuyé Dr M. Lounaouci pour affirmer ça. Mais, me concernant, j’ai toujours adhéré à ce qu’avait déclaré Kateb Yacine, à savoir que « La langue française est un butin de guerre ». Aujourd’hui, Dr Lounaouci nous informe que cette langue est la deuxième langue des algériens. Cela, non seulement me réjouit, mais me permet aussi d’ajouter que, pour moi, la langue française est une belle langue, n’en déplaisent à tous ces hypocrites et autres patriotards qui envoient leurs rejetons dans les meilleures universités européennes pour nous soûler, ensuite, avec leur arabisation.
Au risque d’aggraver encore mon cas, j’ajouterai que cette langue n’aurait jamais dû perdre la place qui a été la sienne dans les premières années d’indépendance.    
Propos reccueillis par Said Tissegouine