Arezki Bakir : « Nous laissons les demandes de  »repentance » à ceux qui n’ont pas fait la guerre »

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DIASPORA (Tamurt) – Ces victimes étaient majoritairement les ainés de la communauté des émigrés Kabyles qui s’étaient massivement mobilisés pour protester contre l’instauration d’un couvre feu discriminatoire et humiliant.

Les émigrés kabyles ont constitué, en France, la base d’appui politique et matérielle essentielle du combat contre le colonialisme. Outre leur engagement patriotique pour la conquête de la souveraineté, la revendication de leur identité de kabyles a été un puissant ressort de mobilisation en faveur d’une société démocratique et plurielle dans laquelle ils espéraient une intégration de leur culture et de leur langue séculaires.

Arezki Bakir, ancien président de l’ASKAF (Association des Kabyles de France) et tout nouvellement appelé en tant que responsable du Haut Conseil de la Diaspora Kabyle (HCDK) au sein de l’G.P.K., travaille pour l’autonomie de la Kabylie, est membre de ce collectif. Il répond à nos questions:

Tamurt.info : Monsieur Bakir, avant de parler de l’évènement organisé par le collectif « Les Kabyles de France commémorent le 17 octobre 1961 », nous souhaitons revenir sur le Haut Conseil de la Diaspora Kabyle (HCDK), créé par l’G.P.K. le 15 Aout 2010 et dont vous avez été nommé le président. Pouvez vous nous expliquer le rôle de ce HCDK ?

Arezqi Bakir : Le rôle de cette structure est de sensibiliser et d’informer la diaspora kabyle des enjeux qui concernent leur région d’origine. Beaucoup de kabyles ne s’intéressent que peu, ou de loin, à la chose politique ce qui les empêchent de réellement comprendre notre action. Rendre visible les communautés kabyles établies à l’étranger et les faire participer aux débats politiques permettra à ces Kabyles de mieux s’identifier à notre cause et de mieux la comprendre.

Comme les Kabyles de Kabylie, les Kabyles de la diaspora sont victimes de la désinformation. Les médias et les intellectuels en vue insistent beaucoup sur la menace que font peser les autonomistes sur l’unité nationale, provoquant chez certains kabyles un malaise, voire une véritable culpabilisation. Nous devons donc contrebalancer cela en leur expliquant directement que nous avons un régime algérien qui piétine toutes les libertés : individuelles et collectives. Et que l’autonomie régionale, avec donc la décentralisation des pouvoirs qui va avec, permettra de frapper le régime là ou ça fait mal : la concentration de tous les pouvoirs entre ses mains est sa principale force.

Le Haut Conseil de la Diaspora doit s’appuyer sur la diaspora kabyle et la faire participer au processus qui doit mener la Kabylie vers son autonomie, dans le cadre de la République Algérienne.

Tamurt.info : Revenons sur cet appel à la mobilisation pour le 17 octobre. Quelle en est la finalité ?

A.B : Il y a bien entendu un processus, des étapes historiques, qui ont mené l’Algérie vers son indépendance. Que ce soit les révoltes de El-Mokrani en 1871, en Kabylie, la création de l’étoile nord-africaine par des Kabyles, le déclenchement de la guerre en novembre 1954, le congrès de la Soummam qui devait dessiner l’architecture de la future Algérie etc… les Kabyles ont joué un rôle d’avant-garde à chaque étape. A l’indépendance, ils ont été exclus de la définition de l’identité du pays.

En France, la fédération de France du FLN était dirigée quasi-exclusivement par des kabyles, à l’image d’Omar Boudaoud. Les évènements d’octobre 1961, qui ont vu des algériens, majoritairement kabyles, jetés à la Seine ou pendus au bois de Vincennes, nous interpellent en tant que Kabyles de France. Des organisations proches du régime et antikabyles commémorent ces évènements avec un manichéisme confondant. En les écoutant il y aurait les méchants colonialistes français et les gentils algériens. Or la réalité et que nous avons un système colonial français qui a été vaincu et un régime algérien corrompu, autoritaire et illégitime qui a pris sa place et qui impose une idéologie arabo-islamique afin de détruire la diversité culturelle du pays et toute capacité de réflexion et d’analyse. Les Kabyles sont les dindons de la farce. Nous allons donc commémorer la mort de nos anciens et rappeler qu’ils ne sont pas morts pour que des généraux se goinfrent sur le dos du peuple. Nous avons fait la guerre au colonialisme français. En 1962, cette guerre a pris fin. Ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est de regarder l’avenir et non d’avoir une guerre anti-coloniale de retard. Les Kabyles ont libéré l’Algérie. Aujourd’hui, ils veulent se libérer, libérer cette identité qu’on veut maintenir sous terre.

Tamurt.info : Vous parlez de réappropriation du patrimoine mémoriel et identitaire.
En quoi cette réappropriation est-elle importante pour le peuple Kabyle ?

A.B : Les Kabyles sont dans un processus d’affirmation de leur identité. Ce processus doit s’appuyer sur des réalités historiques. Rappeler aux kabyles le rôle déterminant et décisif qu’ont joué les kabyles dans l’histoire, dans la libération de l’Algérie et dans le combat pour sa démocratisation depuis l’indépendance est important. Et rendre hommage à leur action, dans la communion et autour de nos valeurs, permettra de consolider tout cela. En dernier, lieu il s’agit évidemment de parachever leur combat.

Car n’oublions pas que la falsification de l’histoire par le régime algérien a brouillé la lecture des évènements par le peuple kabyle. Cela participe donc également à un rétablissement de la vérité historique.

Tamurt.info : Lorsque vous parlez de dénonciation de la récupération par les forces obscurantistes, à quoi faites vous allusion ?

A.B : En premier lieu au pouvoir algérien, qui fonde sa légitimité sur la guerre d’indépendance et sur l’action du FLN. Quand on connait la réalité de cette guerre, c’est un hold-up historique. L’unité nationale et la fierté d’être algérien sont sans cesse invoqués par ce régime afin de masquer son inconséquence politique et son incapacité à gérer le pays. Or, hormis cette guerre, la fierté d’être algérien ne s’appuie sur rien, sinon sur l’orgueil, ce qui peut être malsain. Il faut donner aux algériens des raisons concrètes d’être fiers de leur pays. Et pour cela, il faut leur redonner le pouvoir. Le pouvoir d’agir, d’être et de penser. Ce sont eux qui vont construire l’Algérie, lui donner l’architecture qu’ils veulent. Certains « intellos » nous emmerdent en nous bassinant avec le fait que les martyrs de la guerre sont morts pour toute l’Algérie… Ils se sont d’abord sacrifiés pour des questions de justice et de dignité. Ensuite effectivement ils nous ont légué ce territoire qu’on appelle « Algérie ». Ce territoire, on en fait ce qu’on veut. Une ou plusieurs entités peuvent y être autonomes. Le modèle français, qui convient à la France car il s’agit d’un état de droit, avec un peuple unifié autour de la langue française et de valeurs universelles, ne peut pas se transposer à l’Algérie. Il y a plusieurs peuples en Algérie, plusieurs mode de vie, des sociétés autonomes et un territoire gigantesque. Il est étrange de constater que ceux qui ne cessent de nous qualifier de « harkis », ou de « suppôts du colonialisme français », ce qui est risible qu’on est kabyle, sont les mêmes qui sont incapables de rompre avec le schéma administratif français. Ils sont encore colonisés mentalement.

Ce régime possède des relais en France. Il s’agit du MRAP, des indigènes de la République, de certains mouvement d’ultra-gauche et d’organisations diverses. Ces structures sont chargées de veiller à ce que le patrimoine historique algérien reste dans le giron du pouvoir. Nous allons mettre fin à cela. Dimanche, à 15h, nous seront à Saint-Michel, pour affirmer notre identité kabyle. A 17h, nos adversaires seront là pour continuer à souiller la mémoire de nos anciens en les « arabisant » à titre posthume.

Tamurt.info : Par rapport à l’état français qui a reconnu en 1998 le massacre du 17 octobre 61, cette mobilisation est elle un acte de mémoire ou de revendication ? 

A.B : Ce n’est pas un acte de revendication, c’est un acte de mémoire. Les Kabyles constituent un peuple fier, avec le sens de l’honneur. Nous ne sommes pas des victimes, nous sommes des résistants. Nous avons combattu le colonialisme français lorsque celui-ci prétendait nous soumettre. Nous faisons aujourd’hui de même avec le pouvoir algérien.

Nous laissons les demandes de « repentance » à ceux qui n’ont pas fait la guerre lorsqu’elle faisait rage, et qui cherchent à se donner bonne conscience en faisant la guerre chaque année à la France. Eux seuls sont suffisamment indignes pour aller quémander la repentance de gens qu’ils n’ont pas combattu.

Tamurt.info : Revenant sur la déclaration d’Olivier LeCour Grandmaison, historien Français, professeur de sciences politiques à l’Université d’Evry Val d’Essonne et enseignant au Collège International de Philosophie aussi président de l’Association 17 octobre 1961 qui déplorait qu’il ne soit pas fait allusion à la notion de crime contre l’humanité. Quelle aurait été le vœu de l’G.P.K. ? N’est-ce pas là le procès contre ce que fut la colonisation ? En quoi la démarche du peuple Kabyle se distingue t-elle de la démarche algérienne ? 

A.B : Les Kabyles sont un peuple fier. Nous voulons d’abord construire une Kabylie démocratique et débarrassée de la bureaucratie algérienne. Créer les conditions du développement de la région. Exploiter l’énorme potentiel économique de la Kabylie et de ses habitants. Faire entrer la Kabylie dans le 21e siècle est notre objectif principal.

Pour le reste, je laisse les historiens faire leur travail et les élus du peuple kabyle, lorsque l’autonomie sera acquise, étudier les modalités de la collaboration entre la Kabylie et la France. Ces liens ne peuvent être que privilégiés, eu égard à cette diaspora kabyle, principalement installée en France et qui a grandement participé au développement économique de la France. En faire profiter leur région d’origine serait tout à leur honneur.