Autonomie : le canot de sauvetage

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CONTRIBUTION (Tamurt) – Voici ce qu’écrit un professeur d’université dans El Watan du 7 juin 2011, (page 19) au détour d’une glorification d’Ali Kafi qu’il considère comme “ un des plus valeureux combattants de l’ALN ” :

“ Les écrits et les témoignages, disponibles aujourd’hui, montrent à l’envi que les hommes comme Abane, Krim ou Aït Ahmed se sont battus bec et ongles pour l’éradication de toute velléité berbérophile dans les rangs du FLN/ ALN. Les collaborateurs les plus proches de Abane n’étaient pas des Kabyles (Saâd Dahleb, Benyoucef Benkheda, Larbi Ben Mhidi) ; les 2 complices de Krim au sein du Comité interministériel de la guerre (Abdellah Bentobbal et Abdelhafid Boussouf) étaient originaires de Mila. Quant à Aït Ahmed, il était aussi bien en désaccord avec Ben Bella et Larbi Ben Mhidi qu’avec Abane Ramdane et le colonel Amirouche (les 2 chefs kabyles avaient en commun d’exécrer la délégation extérieure)”.
Plus loin, il ajoute, parlant de Abane : “ c’est l’honneur du concepteur de l’État algérien moderne d’avoir tendu la main à l’ensemble des éléments de la minorité européenne, qui se considéraient, ô combien à juste titre, des Algériens à part entière, une Algérie multiconfessionnelle, multilingue, multiethnique était le rêve de Abane… ”

Vous avez bien lu ! Il existe donc un rêve partagé d’une Algérie multiconfessionnelle, multilingue, multiethnique… à condition que le citoyen Kabyle en soit minoré et qu’elle se garde de toute inspiration berbère.

Ne bougeons d’où nous sommes et rétablissons quelques vérités.

C’est une ineptie de déclarer que Abane Ramdane était antiberbériste. L’architecte de la Révolution a été un adepte du républicanisme irlandais qui revendique à la fois l’indépendance politique et l’instauration d’un régime sans roi. De ce fait, il ne pouvait partager les mêmes valeurs et les mêmes référents que certains de ses pairs plutôt prédisposés à lorgner du côté du Caire. Pour lui, il allait de soi que la question des langues serait réglée équitablement à l’indépendance et s’il ne l’a pas explicitement évoquée, c’est vraisemblablement pour ne pas heurter la susceptibilité du courant arabo-islamiste, qui rechigne à rejoindre le combat et à l’affût du moindre prétexte pour justifier sa défection.
Pour la même raison, s’il s’est entouré de collaborateurs non-kabyles, c’est dans le but de ne pas prêter flanc à l’antikabylisme distillé sournoisement par les arabo-bâathistes incarnés notamment par les ulémas qui ont édicté, pour rappel, dans leur journal El Bassaïr “ que les Kabyles ne seront des Algériens à part entière que lorsqu’ils auront renoncé à baragouiner dans leur patois ”. Ils se suffisaient amplement de la permission d’exercer leur religion.
Devant une telle posture, il était évident pour Abane qu’il lui fallait avaler bien des couleuvres pour se rallier le compagnonnage même symbolique de ce courant, plus enclin à arabiser et islamiser les Algériens qu’à les libérer du joug colonial.
En déclarant d’emblée que la révolution devait se faire avec tous où ne se fera pas, Abane Ramdane, qui n’était ni un entêté, ni un exalté comme ses détracteurs l’ont souvent présenté, mais un véritable catalyseur, s’est résolu à occulter momentanément sa kabylité, pour la bonne cause, pensait-il.

Intellectuellement, les arabo-islamistes se plaisent à faire accroire que leur langue et leur culture doivent prévaloir et tout supplanter. C’est une évidence quand certains aujourd’hui osent, sans gêne, saluer “ l’éradication de toute velléité berbérophile au sein du FLN/ALN ”. Comme si le berbérisme était incompatible avec la Guerre de libération et comme si l’arabo-islamisme en était la panacée, alors que c’est tout le contraire qui a prévalu depuis les balbutiements du Mouvement national, en 1926. Cet aplomb est aujourd’hui étalé au grand jour et relayé par une série sans fin de serviteurs du pouvoir qui alimentent les attaques antikabyles.

L’outrecuidance se manifeste même en dehors des frontières. On célèbre sentencieusement l’ouverture d’une mosquée ou d’une école d’apprentissage de l’arabe dans un quartier d’Île-de-France, on s’insurge contre un tag islamophobe sur le mur d’un lieu de culte ; mais personne parmi ces mêmes pourfendeurs n’a élevé la moindre protestation quand un simple wali (celui de Bougie en l’occurrence) décide la fermeture définitive de 7 lieux de culte chrétien dans la région.
Ce silence, au-delà de l’approbation de cette mesure sert aussi à justifier aux yeux de l’opinion algérienne une reconquista de la Kabylie, prétendument infidèle et égarée.

Cependant, la mise à l’index de la Kabylie par le pouvoir ne trompe plus grand monde. Comme objectif de fixation, elle est largement contredite par tous les observateurs sérieux qui décrivent l’Algérie comme une arche à-veau-l’eau. Une espèce de pays de Cocagne pour les expérimentateurs de tout acabit. Et ce, depuis bien longtemps.

On ne peut même pas parler de décadence ; il eut fallu bâtir pour cela. En 50 ans, le régime algérien n’a rien construit de durable malgré ses richesses financières et ses élites. D’ailleurs, une quinzaine d’années a suffi pour effacer les derniers réflexes du sens de l’intérêt public et de rigueur dans la gestion hérités de l’administration française.
L’ordonnance n° 76-35 du 16 avril 1976 portant organisation de l’éducation et de la formation, voulue et imposée par Boumediène, a précipité le système éducatif dans une vis sans fin de sabordage et de bannissement des élites.

Dernière illustration de la plongée. Selon une information publiée par un quotidien francophone algérien le 1e juin courant, l’équipe algérienne de football a recruté à plein temps un imam qui fait office d’exorciste afin de lui faire gagner ses rencontres. Les milliards de dinars dépensés pour les joueurs, le staff technique et les “accompagnateurs” à chaque campagne ne suffisent plus. Il manquait une ordonnance de thaumaturgie, c’est fait.
Au vu du résultat ramené de Marrakech, le remède n’a apparemment pas fonctionné.

Pendant ce temps, au Sommet du G8 de Deauville, le Président Dmitri Medvedev a déclaré, à propos de Gueddafi, que celui-ci avait “ perdu sa légitimité dès la première balle tirée contre le peuple libyen”.
N’ayant plus rien à perdre et frustré de ne plus assouvir sa soif du sang de ses concitoyens grâce aux bombardements de l’OTAN, il appelle ses comparses à marcher sur les montagnes berbères du sud-ouest et sur Benghazi. Même reclus dans son bunker, il ne peut se départir de sa haine du peuple amazigh de Libye qu’il a torturé depuis 42 ans.

Pendant ce temps, le ministre du Tourisme du nouveau gouvernement égyptien, invité le mardi 7 juin au Journal du soir de France 3 a dit que les révolutions populaires qui ont lieu en ce moment en Libye, en Syrie et au Yémen triompheront, car le peuple, quand il se soulève, est invincible.

Pendant ce temps, le pouvoir algérien rappelle ses affidés pour une discussion sur les réformes politiques qui doivent être soumises à Bouteflika. Lequel Bouteflika a exclu l’officialisation de tamazight lors du Conseil des ministres du 2 mai 2011. Dans le domaine du déni amazigh, la connivence entre Gueddafi et Bouteflika est patente.

En 1994, lors de la Conférence Nationale du Dialogue (CND), la Coordination nationale du MCB – non agréée – a été invitée. Une délégation conduite par M. Ferhat Mehenni s’y était rendue pour déposer un mémorandum le 19 janvier 1994. Elle a été reçue par un général qui fait partie de l’actuelle commission de dialogue sur les réformes politiques. Le mémorandum en question a été publié par la presse le 23 janvier 1994.

En 1994, il y eut un semblant de respect de la forme et des usages.
Aujourd’hui, avec Bouteflika, c’est le mépris et l’arrogance envers la Kabylie qui font office de ralliement national.

Le Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie n’a pas à le subodorer, il le sait depuis 2001. Il reste à espérer que tous les Kabyles s’en rendent pleinement compte. Actuellement, il œuvre sans relâche à l’unification des rangs et projette, dans la suite de la Convention Nationale Kabyle tenue les 1 & 2 avril dernier, l’organisation du Congrès National Kabyle dans un proche avenir.

Kabylie, le 8 juin 2011

Azru