Ça ne nous concerne plus !

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Le chroniqueur l’a déjà écrit: la cause palestinienne souffre d’être trop «arabe» et trop islamiste. Les deux étendards la desservent et en polluent la cause qui n’est plus celle d’une décolonisation qui doit être soutenue, mais celle d’une «aire» idéologique ou confessionnelle qui cherche à y gagner la guerre qu’elle perd ailleurs. C’est connu même: lorsqu’un islamiste ou un panarabiste perd une guerre chez lui, il cherche à gagner la guerre en Palestine et à libérer El-Qods. Ce pays qui n’existe pas n’existe donc que pour servir un convoi d’humanitaires islamistes ou une réunion de la Ligue arabe.

 C’est l’évènement mineur de cette semaine d’ailleurs: une réunion de la Ligue arabe à Syrte pour trouver quelque chose à faire dans le cadre du nouveau cycle de négociations entre l’Autorité palestinienne et Israël. Et presque personne n’en a parlé et pour cause: le panarabisme ne fait plus l’évènement. Cet empire, qui n’est même pas né ou seulement avec la paternité du Baath et de Lawrence d’Arabie, ne veut pas mourir et redonner leurs libertés aux pays qui y sont enfermés par caprice et entêtement à faire vivre une histoire commune qui n’existe pas.

 La Ligue arabe n’est pas seulement l’expression d’une faiblesse endémique que tous les opposants et intellectuels du «monde arabe» mastiquent depuis des décennies, mais surtout une sorte d’instance représentative d’un phantasme tenace de l’histoire: l’empire arabe. Cette sorte de sursaut par défaut qui a, un moment, fait illusion mais qui se retrouve démenti par les évidences: les pays arabes n’ont rien de commun: chacun a sa langue, son histoire, son territoire, ses tuteurs occidentaux, ses intérêts et sa culture. L’arabité n’a pas de monnaie commune, ni armée commune, ni territoires réels, sauf celui de la poésie des années 70, ni populations communes, ni histoire commune. Chacun de ses pays a «décolonisé» seul et par son propre effort, chacun vend ce qu’il peut et achète ce qu’il peut pour survivre.

 La «parenté» des pays «arabes» est une illusion qui devient cruelle à chaque fois que les «Arabes» se prennent pour un seul peuple qui n’a jamais existé en «commun». Cela a servi un moment à chasser les Ottomans ou à se donner l’accolade après les décolonisations, mais cela devait s’arrêter là, pour chacun. Chaque pays aurait dû accepter d’être ce qu’il devient: un pays à part entière, avec une langue et une terre qui ne gagne rien à se revendiquer d’un empire qui n’a jamais existé. D’où la question: d’où vient cette illusion et pourquoi est-elle si persistante? Peut-être des anciens temps: l’empire arabe a toujours été un fantasme qui a voulu donner à son histoire rêvée une géographie rêveuse. Par le poème ou la conquête. Cette vision a persisté et a même pu renaître quand il ne resta rien aux peuplades victimes des anciens empires en rétraction: lorsque les Ottomans sont partis, ainsi que les colons qui les ont remplacés, il ne resta peut-être rien que ce souvenir alimenté par les dernières élites religieuses.

 Certains, comme chez nous, en fabriquèrent une identité par défaut, d’autres en firent un commerce de représentativité internationale qui dure comme en Egypte, d’autres en confectionnèrent des caprices de jeunesse comme Kadhafi. Mais tous ont fini par voir se dissoudre le glaçon inconcevable de ce Sahara des origines. La conclusion? Elle est cruelle: il n’y a rien d’arabe dans les pays arabes. Cela n’a jamais existé que comme utopie de base. Fausses origines communes. Histoire rêvée. C’est ce qui donne aux réunions de la Ligue arabe ce goût détestable d’un arôme artificiel et d’une arnaque frustrante. Les dictateurs des régimes arabes y tiennent car ils n’ont rien d’autre à quoi s’accrocher et qui leur ressemble le plus et qui leur donne ce sentiment de représenter un «empire», une histoire, une géographie mondiale, eux qui ne représentent même pas les volontés de leurs peuples. Est-ce un empire cependant? Oui, un empire qui n’existe pas et qui ne veut pas mourir. On le reconnaît à cette hiérarchie entre «Arabes» de première classe et d’autres de seconde caste (des «Arabes» assimilés), à sa façon de se donner une fausse capitale, Le Caire, ou à sa maladie d’une langue divine qui vit de s’opposer à la langue de chaque pays en les traitant comme des dialectes au nom du sacré, et à son entreprise permanente qui veut réduire les histoires nationales de chaque pays à des épisodes inclus dans sa vaste épopée mythique. Tous les empires de l’histoire de l’humanité ont fini par mourir dans le désastre ou la dignité, sauf cet empire «arabe» qui n’a jamais existé: il ne veut pas crever, laisser la place à l’émergence de nos pays et de nos terres, nous laisser parler nos langues sans nous traiter comme des indiens vaincus et convaincus, respecter nos cultures, nos ancêtres et nos enfants. Il n’y a qu’à regarder, sur Al Jazeera, son armée féroce d’intellectuels et d’idéologues amateurs de l’emphase qui défend encore la langue «pure», traitant avec mépris les cultures autochtones, parlant d’histoire commune là où chacun s’est battu seul, mettant en pièces les territoires arrachés avec le sang au nom d’une sorte de «caisse commune» de l’identité pour comprendre qu’il s’agit d’une maladie, d’une honte de soi, d’une invasion, d’une violence et d’une illusion. Pas d’un patrimoine et d’un héritage. C’est un empire qui vous regarde avec haine et mépris, comme un hérétique et un indigène, à chaque fois que vous ouvrez la bouche pour parler votre langue, réclamer le respect pour sa propre culture ou défendre son pays au non d’un nationalisme qui veut bien partager mais pas s’effacer ou s’incliner. Un empire du verbiage et du déni qui a pris en otage non seulement la Palestine, mais aussi les peuples qui veulent naître chez eux dans leurs propres pays, réellement libérés de toute parenté abusive. La Palestine? Une cause de décolonisation que chaque pays peut mieux servir seul et dans l’élan de son propre rêve de la liberté pour tous. Sans barbe ni discours nassériste. On n’a pas besoin d’être arabe, ni de la Ligue arabe, ni du panarabisme pour aider la Palestine. Bien au contraire. On n’a besoin ni de la Oukhoua, ni de la Assala, ni d’El-Fassaha. Et pour ceux veulent le savoir, Sati Husri, le père du panarabisme du 20e, a été clair: le panarabisme est un empire qui inclut la Jordanie, la Syrie, l’Irak, le Liban, le Hedjaz et le Yémen. Pas l’Afrique du Nord.

Par Kamel DAOUD
Le Quotidien D’Algérie
12.10.2010