Entre le bureaucrate et l’imam, l’Etat pris en otage

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De nombreux analystes (sociologues et politologues notamment) appréhendent la montée de l’intégrisme politico-religieux en pays musulman comme la conséquence directe de l’échec des expériences de construction nationale de l’après-indépendance, tant au plan économique (faillite des plans de développement) que politique (obstacles multiples à la démocratisation des Etats).

Cette hypothèse de base est peu ou pas explorée par les élites modernistes maghrébines (à l’exception de quelques rares mais pénétrantes analyses d’intellectuels tunisiens). Dans l’ensemble, ce qui prévaut chez ces élites, notamment algériennes, c’est une sorte de désarroi devant ce qu’elles considèrent comme une aberration de l’histoire en prise avec « l’irrationnel ». « Pourquoi la conscience de classe cède-t-elle devant l’identification raciale, ethnique et religieuse ? » (1), se demandait l’intellectuel de gauche égyptien, Samir Amin. Cette interrogation se trouve, en filigrane, dans la plupart des discours émanant des intellectuels et militants algériens acquis à l’idée de modernité. Et quand cette interrogation est plus ou moins explicite, elle s’arrête généralement au niveau des lamentations et n’inaugure pas une réflexion vigoureuse sur l’archéologie de cette « régression historique » ; on se contente alors de condamner le « retour du Moyen-Age » tout en évitant de se mobiliser « scientifiquement, politiquement et idéologiquement »(2). Cette inconséquence renvoie, me semble-t-il, au fait que ces élites, surtout quand elles sont aux commandes des Etats (les fameuses technobureaucraties), n’ont pas pu (ou voulu) mener la véritable bataille de la modernité (celle qui consiste à construire la société civile, encourager la laïcité, promouvoir les libertés démocratiques…) ; la seule pugnacité dont elles ont fait preuve, c’est celle de leur maintien au pouvoir ou de leur accession aux faveurs de la nomenklatura. Il ne faut point alors s’étonner que le projet moderniste, qu’elles proclament dans le discours, soit réduit dans la réalité à « une coquille vide » (selon l’expression d’A. Krishen) et battu en brèche par un contre-discours conservateur et religieux qui se présente comme une alternative sociétale. Pourtant, les prétentions « divines » de ce dernier relèvent de rapports de force politique et s’inscrivent pleinement dans les contingences « terrestres ». Telle est l’hypothèse qui doit, à mon sens, guider l’analyse de ce phénomène qui tend à tétaniser la réflexion sociopolitique. Il faut oser l’étudier dans le cadre des méthodes et des grilles d’analyse en vigueur dans les sciences sociales et politiques. Le phénomène technobureaucratique est élucidé depuis longtemps par, entre autres auteurs, C. Castoriadis, J. Habermas (et les travaux de l’Ecole de Francfort) et sanctionné historiquement par la chute du communisme et symboliquement par celle du mur de Berlin ; il s’agit maintenant de démystifier cette néo-idéologie religieuse de même essence totalitaire et dévoiler ses soubassements politiques et tactiques. Le problème dans notre pays est que ces deux idéologies ont trouvé ces dernières années, de façon contractuelle, (en réalité, leur accord est tacite depuis l’indépendance ) un terrain d’entente et font cause commune contre la philosophie des Lumières qui constitue la matrice de la rationalité politique et économique. Mais de prime abord, le politique semble s’effacer devant le religieux. En fait, selon Mohammed Arkoun, l’apparente domination du fait religieux dans les pays musulmans, est factice ; c’est le (ou la) politique qui demeure le facteur dominant. Contrairement aux apparences, le politique est derrière le religieux et l’exploite à ses propres fins. D’ailleurs, soutient ce grand spécialiste de l’Islam, les valeurs spirituelles proprement dites sont en réalité mises sous le boisseau (les signes extérieurs de religiosité tels la pilosité, la fréquentation ostentatoire des mosquées et le vêtement normé, participent de cette facticité) au profit d’intérêts politiques et la logique de pouvoir qui assignent à la religion de nouvelles fonctions qui l’éloignent de la spiritualité contestation politique, refuge identitaire, gestion terre à terre de la vie quotidienne… (3) L’Islam est érigé en levier politique avec lequel des groupes politiques se disputent le pouvoir, après avoir épuisé le capital symbolique de la guerre de libération et de la « révolution socialiste ». De ce point de vue, le bureaucrate et l’imam ne sont rien d’autres que d’anciens acteurs politiques qui tentent de se renouveler à travers de nouveaux comportements et discours, dont la force de légitimation se réfère, désormais, à la liberté de commerce et aux préceptes religieux (ce sont les bureaucrates qui ont défendu la propriété étatique, les nationalisations et le socialisme algérien qui sont devenus, aujourd’hui, les chantres de la propriété privée et du libéralisme le plus débridé, au nom d’une certaine doctrine économique islamique !) (4). Lors des années fastes de l’Etat rentier, les bureaucrates « socialisants et laïcisants » firent bon ménage avec les fonctionnaires de « la gestion du sacré », au nom des « intérêts suprêmes de la nation », c’est-à-dire de leurs propres intérêts bien compris. Suite à l’effondrement de la rente à la fin de la décennie 1980, ces anciens alliés s’opposèrent dans un combat sanglant par catégories de population interposées, sans jamais s’affronter directement. Contrairement aux interprétations de certains, il ne s’agit point d’excès de fièvre des « dernières pathologies du Tiers-Monde » (5), mais de la continuation, sous des formes idéologiquement renouvelées des luttes pour le pouvoir, lesquelles, dans le cas algérien, ont toujours caractérisé depuis le mouvement national et anticolonial, « les crises » étatiques. En d’autres termes, il n’y a guère en Algérie de confrontation entre des modèles de sociétés, mais des affrontements pour le contrôle du pouvoir ; le bureaucrate et l’imam, quelles que soient leurs obédiences politiques formelles (ou leur affiliation à tel ou tel parti), ne sont en fin de compte mus que par la recherche d’une parcelle de pouvoir. Si tel n’est pas le cas, comment expliquer le fait qu’ils gouvernent ensemble de façon durable, dans une alliance structurelle et qu’ils arrivent toujours à surmonter leurs différents conjoncturels ? Dans l’affaire, les dindons de la farce sont ceux (« démocrates » ou « conservateurs ») qui se rangent derrière l’un ou l’autre, croyant défendre un modèle de société, moderne pour certains et modèle de société islamique pour d’autres. La preuve, évidente, est qu’ils sont les seuls à y laisser des plumes dans la bataille ; les « metteurs en scène » de la tragédie s’en sortent toujours sans égratignure. Le bureaucrate, civil ou militaire, se moque des idéologies ; il peut passer d’une à l’autre sans état d’âme, pourvu qu’aucune ne s’aventure à remettre en cause son pouvoir et ses intérêts. Il en est de même pour l’imam qui, obnubilé par le même objectif, s’affaire à lui disputer le commandement de la société et, se lançant de façon frénétique dans la compétition pour le pouvoir, oublie d’imaginer et de construire un modèle alternatif (6) ; il s’agrippe alors aux « distorsions » qui hantent son imaginaire (la conduite de la femme, les normes morales et vestimentaires, l’observation de certains rites religieux…). Ce faisant, il s’éloigne de l’état objectif de la société (selon une expression de J. Berque) et sa vision se trouve complètement décalé des réalités du monde contemporain. Dans les deux cas de figure, l’institution centrale de gouvernement de la société, l’Etat, est enrôlée et instrumentalisée dans la gestion d’intérêts de groupes ou de clans et finit par devenir une entité exogène par rapport à cette société. L’Etat est, de ce fait, perçu par les groupes sociaux comme un « beylik », tout juste considéré pour certains subsides qu’il peut procurer. La principale fonction qui lui est reconnue est celle de « vache à lait » qu’on n’hésite pas à piller ou à dilapider à la moindre occasion. Puisque les détenteurs du pouvoir et leurs clientèle
s se servent sans vergogne, clame le premier quidam rencontré dans la rue, pourquoi se gêner et ne pas saisir la moindre opportunité qui se présente. C’est ce qui explique ce qu’on appelle, avec une dose de moralité, l’incivisme et l’inclination des jeunes (ou des moins jeunes d’ailleurs) à la destruction et au détournement des biens publics et bien au-delà, le grouillement « d’amis” autour de parrains haut placés et la mutation soudaine de contestataires en serviteurs plus ou moins zélés. Soit, en deux mots, la corruption et la prévarication. Il y a lieu de relativiser la thèse courante de l’hypertrophie de l’Etat dans certains pays du Tiers-Monde. Ce dont souffrent ces pays, dont l’Algérie, c’est moins de l’excès d’Etat que de sa phagocytose ou de sa privatisation par des groupes d’intérêts qui, à leur corps défendant d’ailleurs, tarissent petit à petit la source nourricière qui les abreuve. En conséquence, ce n’est pas un hasard si, en Afrique surtout, les Etats s’effondrent au fur et à mesure qu’ils sont vidés de leur substance, c’est-à-dire de leurs capacités budgétaires et financières ; car ils ne sont rien d’autre, en définitive, que des puits de pétrole, des sources de minerais ou des plantations de cacaoyers et de bananiers ou encore des enclaves du Club Méditerranée. Construire un Etat est, sans doute, l’œuvre la plus difficile qui soit pour toute société, a fortiori pour les pays sans expérience étatique ou nouvellement indépendants ; le développement économique, la construction de la démocratie, la bonne gouvernance et la justice en dépendent. En confier le projet à des acteurs politiques et sociaux, tels le bureaucrate et l’imam, qui n’ont de culture philosophique et politique que celle émanant de leurs conclaves où s’élaborent des stratagèmes (faute de stratégie), c’est s’interdire toute perspective de construction d’un Etat moderne. La gouvernance d’une société n’est pas l’affaire d’apprentis-sorciers mais de philosophes au sens grec ou confucéen du terme. En termes modernes, cela s’appelle des hommes d’Etat ; mais pourquoi cette catégorie d’hommes (ou de femmes) est-elle systématiquement marginalisée dans notre pays ?

Notes de renvois

1)S. Amin, cité par Ah EI Kenz, in Au fil de la crise, quatre études sur l’Algérie et le monde arabe, Bouchène, Alger 1989.
2)Cf Aziz Krishen, La fracture de I’intelligentzia, problème de la langue et de la culture nationale, in Tunisie au présent, sous la direction de M. Camau, CNRS 1987.
3)Cf l’interview de M. Arkoun, in revue Tiers-Monde n° 123, juillet-septembre 1990.
4)Le bazar de Téhéran et l’économie de casino des monarchies pétrolières du Golfe deviennent en Algérie des modèles après avoir été voués aux gémonies. Un marché algérois ne s’appelle-t-il pas Dubaï ?
5)Cf F. Burgat : L’islamisme au Maghreb, Karthala, 1988.6)- Le cas iranien est admirablement analysé par Daryush Shaygan in Le regard mutilé, Albin Michel, Paris 1989.

Saïd DOUMANE

Article paru au journal El Waten du 11/04/2006