Côte d’Ivoire : La partition au bout des présidentielles ?

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Étrangement, il n’y a pas plus de violence qui accompagne cet état de fait comme si, pour les Ivoiriens, cela allait de soi d’avoir deux chefs d’Etat. En dehors de la communauté internationale qui, de l’extérieur, veut imposer un président, la Côte d’Ivoire ne s’en porte pas plus mal. En vérité, les deux présidents sont légitimes, chacun pour son peuple. L’un l’est pour le Nord et l’autre pour le Sud. De toutes les façons, la Côte d’Ivoire vit coupée en deux depuis septembre 2002. Ainsi, les élections que l’Occident croyait être un remède à la crise ivoirienne n’ont fait qu’entériner une situation qui prévalait déjà depuis la rébellion du Nord. Au lieu d’attiser les haines entre les deux parties et d’inciter au génocide, ne serait-il pas mieux de prendre acte de cette réalité et de la consolider dans l’intérêt de la paix et du respect des droits humains et du suffrage universel ?

Nous savons que l’Occident ne conçoit pas d’autre moyen que le mode électoral pour trancher les questions de légitimité politique, dans un pays donné. Ceci est d’autant plus évident que son très long chemin vers cette solution lui a valu au moins deux guerres mondiales. Le prix payé pour en arriver là est si cher que cela lui semble évident de ne pas s’égarer dans de nouvelles voies d’impasse.
Or, l’impasse est déjà là. Le problème ivoirien (guinéen ou kenyan, afghan ou iranien) est d’une autre nature que ce que l’Europe et l’Amérique ont dû vivre.

L’Europe s’est faite par ses propres forces internes, l’Afrique et l’Asie par la colonisation qui, à quelques exceptions près, n’a pas réussi à y bâtir des pays viables. Il n’existe pas de nation unique en Côte d’Ivoire comme dans la plupart des pays africains. C’est ce qui explique les échecs des présidentielles kenyanes, guinéennes, gabonaises ou somaliennes, ou les mascarades algériennes, zimbabwéennes ou afghanes de ces dernières années. Les clivages traversant ces pays ne sont pas politiques mais identitaires. On y met aux prises non pas des programmes, des idées ou des partis politiques mais des peuples pour le contrôle du pouvoir. Là est le nœud gordien de cet imbroglio géopolitique dans lequel la décolonisation a mis le monde!

On a donc tort de prendre position en faveur de l’un des présidents ivoiriens. En le faisant, on encourage la guerre alors qu’on est censé rechercher la paix. On participe davantage d’une logique d’affrontement que de celle de l’apaisement. En se comportant comme elle le fait, la communauté internationale, ne résout pas le problème mais l’aggrave. Elle légitime des deux côtés le recours à la violence pour trancher le conflit qui risque de devenir celui entre grandes puissances.

En proclamant Ouattara seul vainqueur des présidentielles ivoiriennes, les pays occidentaux se condamnent à soutenir la rébellion du Nord contre le pouvoir du Sud. Ils ramènent la Côte d’Ivoire à sa case départ où les haines identitaires se sont, entre-temps, décuplées.

Le cas ivoirien n’est, déjà, pas isolé. Il n’est pas inédit non plus. Il ne manquera pas de faire bientôt des petits à travers le monde anciennement colonisé. Si, par de très fortes pressions internationales suite aux présidentielles afghanes, kenyanes, guinéennes ou congolaises, on a stabilisé momentanément la dictature, il n’est pas dit que le succès de cet interventionnisme international sera toujours au rendez-vous. Les seules solutions conjoncturelles, à même d’apporter un minimum de stabilité à ces pays mal faits, sont à chercher du côté du fédéralisme et des autonomies régionales. La Kabylie en revendique une, avant que pour l’Algérie aussi, ce ne soit trop tard.

Toute autre voie mènera immanquablement vers la partition des pays concernés. Ce qui attend de toutes les façons, entre autres pays, la Côte d’Ivoire !

14/12/2010

Ferhat Mehenni
Président du Gouvernement Provisoire Kabyle

Auteur de:
-« Le Siècle identitaire, la fin des États post-coloniaux »,Editions Michalon, Novembre 2010.
-« Algérie : la Question kabyle », Editions Michalons, Mars 2004.