D’Allemagne, Uli Rhode rend hommage à Matoub

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ULI RHODE

ALLEMAGNE (Tamurt) – Uli Rohde,, jeune femme allemande qui milite pour la cause amazighe en général et kabyle en particulier, a surpris ses invités lors de la commémoration du 18e anniversaire de l’assassinat de Matoub Lounes, en s’habillant, elle et ses copines, en robes kabyles pour la circonstance. 

Donc depuis Hambourg, en Allemagne, Uli et ses amis ont rendu hommage ? à Matoub pour le 18e anniversaire de son lâche assassinat, en reprenant en chœur quelques unes de ses chansons. Uli chante merveilleusement bien en kabyle. Outre les chansons, elle donnera un aperçu sur la vie kabyle dans le but de faire connaitre davantage les us et coutumes de ce peuple aux allemands. D’ailleurs c’est l’un des buts de l’association d’amitié kabylo-allemande qu’elle préside.

Par ailleurs, après avoir écrit, symboliquement, une première lettre à feu Matoub, elle récidive en ce 18e anniversaire de son assassinat en lui envoyant une seconde lettre dont nous reproduisons, ci-après, intégralement le texte.

Deuxième lettre à Matoub Lounès de Uli Rohde

25.06.2016

Azul a Matoub,

une année est passée depuis ma dernière lettre à toi. J’attends toujours ta réponse. Je ne veux pas te déranger, ni t’inquiéter. C’est juste que j’ai tellement de choses sur le cœur et je ne trouve pas les réponses à mes questions, ni en moi, ni chez les miens.  Est-ce que ton silence veut dire, qu’on est sur la bonne voie ? On a gagné pas mal de batailles depuis ma dernière lettre. La langue kabyle est devenue une langue officielle en Algérie. Et maintenant le pouvoir veut, que le jour de ton assassinat soit une date officielle en Algérie, il veut la même chose avec le vingt avril. Alors, on tue et après on rend hommage ou quoi ? On sait que c’est de la poudre aux yeux, mais pour nous ça reste une victoire qu’on voudrait te dédier avec toutes nos prochaines victoires. Mais cela nous suffit-il, ou il faut toujours revendiquer ? À la fin on est certain, que le pouvoir n’a rien a offrir a son peuple et encore moins aux Kabyles.

N’est-il pas le moment de parler à tout le monde de la misère kabyle ou amazigh et de chercher la solution avec les autres, au lieu de rester enfermé sur nous-mêmes et de nous apitoyer sur notre sort. Tout le monde doit savoir ce que l’état nous fait subir, non ? Apres le monde ne pourra plus dire qu’il ignorait ce qui se passait. S’il ferme les yeux il sera complice de ce génocide culturel. En révélant notre existence au monde entier, en parlant de notre lutte pacifique contre cet ennemie, peuvent-ils agir autrement qu’on nous soutenant et défendant avec nous notre cause, ou de tout simplement nous aimer ? On n’est pas aimable, Matoub ? Nous avec notre innocence ? Nous qui croyons toujours que la paix peut emprunter un chemin pacifique ? Nous, les pauvres naïfs ? Au moins ils ne pourront pas dire que ils ne savaient pas ! Oh Matoub, tu n’imagines pas, combien tu m’es cher, combien mes pensées sont fortes pour toi. Tu nous manques tellement. C’est pour ca, qu’il n’y a pas une minute qui passe sans qu’on te rende hommage, partout où l’on se trouve. C’est ta semaine… en ce moment on voit des hommages partout. La vérité est, qu’on ne peut pas arrêter de penser à toi. Et on se demande, que-ce que on serait devenu si tu t’étais encore parmi nous.

On chante tes chansons pour continuer à résister, pour dire au pouvoir assassin que tu n’es pas mort, pour nous faire à l’idée que tu nous a jamais quitté. C’est parce qu’on ne pourra jamais te remercier assez comme tu mériterais. Sans toi ton peuple est orphelin, mais on à pas le choix, nous sommes obligé de grandir sans père. Il faut grandir quand même, n’est-ce pas, Matoub ? Je suis contente de voir les enfants de la Kabylie porter ton nom avec fierté, de les voir respecter ta parole jusqu’à la sacraliser. Mais j’ai l’impression que tout ce qu’on fait n’est pas suffisant. Nous donnons ton nom à nos fils pour glorifier ta mémoire, Mais cela me parait insuffisant, nos efforts doivent-il se limiter à ça ? Eh oui, on parle toujours de nos valeurs, mais sont-ils encore valables ? Où c’est nous, qui sommes devenus « in-valables » ? Où est passé notre fraternité ? Où est passé tout ce qui fait notre fierté ? Où est-elle la partie ? La base de notre identité, notamment le courage, la fraternité, l’égalité, les entraides entre frères et proches, ou vit le partage ? Je nous trouve bizarres des fois. Quand on veut faire référence à notre démocratie, on ne cesse pas de parler de la position de la femme chez les Imazighen en général. On ne cesse pas de dire comment on traite bien nos femmes. Sans arrêt on répète l’histoire de Dihya, la femme qui a dirigé un peuple, une femme charismatique, qui a combattue des hommes. Mais nous on demande à nos filles, de rester à la maison, de ne pas salir l’image de la famille, de se taire. Mais on sait, que c’est bien la femme qui fait chaque jour des efforts pour nous grandir, nous nourrir, pour nous motiver, qui nous aime sans attendre rien en retour. C’est elle qui a participé aussi à la guerre contre la France, n’est-ce pas Matoub ? On la laisse à la maison, parce qu’on n’a pas le courage de la défendre ailleurs ? Ou peut être encore pire : on ne veut pas confirmer qu’elle est capable de se défendre elle-même ?

Notre « infatigabilité » de répéter l’histoire et de se parer des plumes du paon, de la reine des Aurès, de Dihya, est vécue aujourd’hui comme une farce pour nos femmes. Mais je souhaite de nous réapproprier cette histoire et de la faire notre, je souhaite tant que la femme se libère pour qu’on se libère nous aussi à travers elle. Quand on manifeste pour notre chère Kabylie, on laisse nos femmes à la maison. En scandant « ulac smah ulac » on oublie que nos mères, nos sœurs, nos tantes et femmes ont aussi perdu des fils, des frères, des maris et des pères. N’ont-elles pas le droit d’exprimer leur douleur et leur rage en dehors de la maison ? Je sais que tu ne peux pas répondre à ma lettre, mais tu pourras revenir dans la nuit qui nous endorme, réveiller nos cœurs et hanter nos rêves. Tu peux nous faire rêver à nouveau tes rêves à la fois merveilleux et puissants, qui effaceront nos plus profondes douleurs. Un rêve que partageront tous les kabyles, tous les imazighen, tous ceux qui t’aiment. Ce rêve unificateur qui nous donnera la force de continuer de rêver encore notre liberté, et toutes les nobles idées qui nous aideront à continuer d’aimer et nous sentir nous-mêmes. En finissent lettre, il a commencé a pleuvoir. Une pluie forte, qui ressemble à un déluge… est-ce un message ? Est-ce un cri du ciel ?

Je t’embrasse très fort.

Uli Rohde