Echourouk, une imposture au service du DRS

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ALGÉRIE (Tamurt) – Pourtant, Echourouk a réalisé une percée fulgurante dans le paysage médiatique algérien. Cette brusque ascension est d’autant plus douteuse qu’elle suscite bien des interrogations. Comment un journal qui en 2008 tendait encore la Sébile a-t-il réussi à damer le pion aux poids lourds de la presse algérienne? Comment un quotidien sorti de nulle part réussit-il en moins de dix ans d’existence à se tailler l’image d’un géant médiatique au moment où El Khabar et El Watan, deux journaux de référence, peinent à augmenter leur lectorat? Par quel tour de magie une publication obérée jusqu’au cou atteint-elle, en quelques mois, un tirage de plus d’un million d’exemplaires?

Aujourd’hui, son directeur, Ali Foudil, signe des contrats de sponsoring à coup de milliards, subventionne les associations religieuses et finance le séjour de plusieurs dizaines de prédicateurs venus du Golfe et du Moyen-Orient. Mieux encore, il s’apprête à lancer sa propre chaîne de télévision privée! Avant lui, personne n’a pu réaliser une telle « prouesse » en si peu de temps. Sauf bien sûr Moumen Khalifa dans les conditions qu’on connaît. D’ailleurs, toute proportion gardée, ces deux « success-stories à l’algérienne » ont plusieurs choses en commun.

Depuis sa création en 2000 jusqu’à l’année 2008, Echourouk était une publication somme toute ordinaire. Sa réputation de porte-parole de l’islamisme des maquis et sa ligne éditoriale plus au moins agressive faisaient fuir lecteurs et annonceurs. En 2006, son tirage était de 82 750 exemplaires derrière El Khabar (434 300), Le Quotidien d’Oran (149 900) et El Watan (126 300)*. Le tirage d’Echourouk non négligeable n’est pas toutefois un gage d’une bonne santé financière. Son taux d’invendus dépasserait la moitié de son tirage et ses pages publicitaires représentaient moins de 10 % de l’espace global du journal.

Agression sexuelle

Alors que son journal croulait sous les dettes et faisait face à une asphyxie financière, un désastre est venu s’abattre sur Ali Foudil. À la suite d’une plainte déposée par le colonel Moamar El Kadhafi pour diffamation, il a été condamné, en avril 2007 par la justice algérienne à six mois de prison fermes et la suspension d’Echourouk pour la durée d’une année. Comme pour l’enfoncer encore dans la boue, Foudil a été accusé publiquement d’agression sexuelle contre une femme de ménage originaire de Hadjout. L’accusateur n’est autre que l’ex-directeur d’Echourouk, Abdellah Guettaf.

Dans ces circonstances, Ali Foudil avait besoin d’une protection, mais dans son agenda de plumitif effacé ne figurait aucun haut commis de l’État algérien. Il se contenta de parler à Toufik Khelladi, responsable de la communication à El Mouradia et à Abdelhak Bouatoura, chargé de l’information au ministère de l’Intérieur. En leur qualité d’anciens confrères, ils lui ont promis de transmettre ses doléances à qui de droit.

Le DRS en action

Comme les services de la présidence et ceux du DRS n’ont jamais de secrets, les soucis de Foudil ont fini par atteindre les oreilles omniprésentes de Mohamed Mediene. Ce dernier, par le biais de son bras médiatique, le colonel Fawzi, n’était venu ni en secouriste ni en fossoyeur. Foudil avait besoin d’une protection et Toufik d’un support de propagande. Le premier voulait sauver sa carrière, ses affaires et son journal et le second projetait de mettre Echourouk à la disposition du DRS.

En février 2008, le département de Toufik ordonna à Tayeb Belaiz, ministre de la Justice, d’annuler la suspension qui pesait sur Echourouk et d’alléger la peine prononcée contre son directeur. Pour sauver les apparences, Foudil écopera d’une peine de six mois de prison avec sursis au lieu de la prison ferme. Le casier judiciaire de Foudil décrassé et les comptes de son entreprise renfloués, l’épopée d’Echourouk peut commencer à grands renforts publicitaires.

Le DRS a remis un cahier de charges à Foudil. Premier point : dénigrer la Kabylie avec ses acteurs, ses chanteurs, ses repères et ses valeurs. Deuxième point : faire la promotion de l’islamisme politique pour entretenir la violence et le terrorisme. Troisième point : s’attaquer aux chrétiens, aux laïcs, aux modernistes et aux intellectuels francophones. Quatrième point : tailler des croupières aux journaux qui n’ont pas accepté de vendre leur âme à Toufik.

Cette feuille de route sied comme un gant aux islamistes d’Echourouk. Insulter quotidiennement la Kabylie avec la bénédiction de Toufik. Que demander de plus? Se découvrant des vocations de soldats… de plomb, ses scribouillards perdent tout sens de la mesure. Leurs écrits diffamatoires n’épargnent rien ni personne et ne connaissent aucune limite : Ferhat Mehenni est un « dangereux séparatiste au service d’Israël », Saïd Sadi un « un traître dont le parti a souillé le drapeau national », Ait-Ahmed « un régionaliste sénile au service de forces étrangères », Oulahlou « un artiste financé par le lobby sioniste pour dénigrer l’islam et les musulmans ». Ces journaleux incultes poussent l’outrecuidance jusqu’à souiller la mémoire des héros kabyles de la Guerre de libération : Abane Ramdane est « un harki », Krim Belkacem a été « exécuté en Allemagne pour avoir fomenté un complot contre Boumediene », Amirouche est un « sanguinaire dont le fils a tué Matoub ».

La JSK à tout prix

Passons sur les manipulations par arouchs interposés, mais restons en Kabylie. La dernière manœuvre en date est le sponsoring de la JSK. Sachant que ce club constitue l’étendard de l’unité kabyle, le DRS a mis en branle un scénario diabolique pour en pervertir l’âme.

Dans un premier temps, les sbires de Toufik ont cru pouvoir mater la JSK en s’achetant les faveurs de Moh Chérif Hannachi qui n’a pas hésité un instant à déclarer Bouteflika « président d’honneur de la JSK ». Ces deux manœuvres visaient principalement à casser la synergie entre le club et ses supporters. Même si la machination avait réussi à un certain point, il fallait au DRS plus d’imagination pour briser définitivement la réputation de la JSK, comme symbole d’une région spécifique. À ce stade, les services de Toufik font intervenir leur nouvelle artillerie médiatique : Echourouk. C’est au moment où Moh Chérif Hannachi mène une compagne de dénigrement contre tous les acteurs politiques kabyles que le sieur Ali Foudil annonce en grande pompe un contrat de sponsoring signé avec le dirigeant de la JSK. Blessé dans sa fierté, le peuple kabyle a accueilli la nouvelle comme une humiliation de trop.

Toufik veut la tête d’El Watan

Alors que le DRS savoure encore sa « grande réalisation » en achetant la JSK à vil prix, il tourne son viseur vers d’autres cibles. Cette fois, il veut en finir avec les organes de presse qui n’ont pas accepté de se soumettre aux barbouzes de Toufik. Ce dernier ordonne à Foudil de descendre en flamme le quotidien El Watan, le seul journal qui n’a pas encore perdu son audace et son autonomie. En moins d’une semaine, Echourouk a publié une dizaine d’articles provocateurs, voire menaçants contre Omar Belhouchet et son équipe. Dans leur guerre contre El Watan, les écrivassiers d’Echourouk ont eu recours à un vocabulaire inusité en dehors de la caserne de Ben Aknoun.

D’ailleurs, qui oserait traiter El Watan de journal bâtard, Ferhat Mehenni de traître et Saïd Sadi de vendu? L’un des rédacteurs d’Echourouk, dans un arabe emprunté aux Égyptiens, a ordonné aux journalistes d’El Watan de se taire faute de quoi la direction de son journal « sortirait les grands moyens »! Renseignement pris, ce jeune apprenti vient juste de terminer ses études en langue arabe. De l’école de Ben Bouzid au maquis d’Echourouk, notre « nouvelle étoile » nous promet une brillante carrière!

Arezki Ben, Journaliste indépendant

* Chiffres du ministère de la Communication