Edwy Plenel : «Nous sommes descendus de l’estrade, les lecteurs sont à notre niveau»

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-«La liberté de la presse n’est pas un privilège des journalistes mais un droit des citoyens». Est-ce cette formule qui fait le succès de Médiapart ?

J’espère que ce n’est pas une particularité de Médiapart, parce que c’est la définition de la valeur fondamentale de notre métier qui est d’être au service du droit d’information, du droit de savoir des citoyens. De ce point de vue, Médiapart défend cette valeur fondamentale au cœur de la modernité, qui est celle de la révolution numérique. Nous avons voulu montrer qu’Internet n’était pas forcément synonyme de journalisme superficiel, de journalisme commercial, de perte de qualité et de contenu. Et ce slogan définit l’identité que nous rénovons, que nous réhabilitons grâce à Internet.

-Il faut que la liberté de la presse soit délestée de tout ce qui peut l’entraver…

La liberté de la presse est un écosystème. Cela suppose toutes sortes de garanties qui permettent aux journalistes de faire loyalement leur métier. Souvent, on nous dit : «A Médiapart, vous êtes courageux». Bien sûr que cela fait plaisir et en même temps cela fait un peu pitié.

-Et pourquoi ?

Quand les journalistes, et il y a des endroits où c’est bien plus terrible que pour nous en France, sont obligés d’être courageux pour faire leur métier c’est que la démocratie va mal, qu’elle est atteinte. Si on crée les conditions de cette liberté, les journalistes feront mieux leur travail, il y a des mauvais journalistes aussi, mais il faut donner les conditions qui amènent la profession à s’élever. Cela suppose le respect de son indépendance, l’absence de conflits d’intérêts, l’absence de pressions du pouvoir politique, le respect de ce rôle du contre-pouvoir qui a le droit d’interpeller le pouvoir politique.

-Vous dites qu’il faut réinventer la presse. Est-ce que cela veut-il dire que la presse traditionnelle, la presse papier est dépassée ?

Cela veut surtout dire qu’il y a une révolution numérique, qui est de la même ampleur que les deux précédentes révolutions industrielles, la première avec la machine à vapeur, et la deuxième avec l’électricité qui a permis la naissance de la presse de masse. Cela veut dire que la presse circule de manière très libre, cela veut dire aussi un ébranlement économique, commercial, des vieux équilibres qui sont ébranlés, de nouveaux qui naissent, de nouvelles nations qui émergent. Pour nous, journalistes, la conséquence en est non pas la mort de la presse papier, mais, à terme, ce sera le numérique qui sera au cœur de notre profession. On fera le papier en plus. Le numérique, avec des degrés différents, selon les équipements des pays, fait trois économies : pas de papier, pas d’impression, pas de distribution. Et c’est supprimer le gros des coûts de fabrication de la presse quotidienne.

Une révolution qui fait cette économie-là et qui en plus permet la diffusion horizontale de l’information a l’avenir devant elle. Il faut bien sûr que le matériel et les équipements suivent, il faut que l’accès des citoyens à Internet et à ses équipements suive, tout cela prend du temps, mais dans un pays comme la France où il existe un équipement à haut débit de qualité, le numérique est au cœur de l’avenir des métiers du journalisme d’information au service du public.
A Médiapart nous avons parié sur l’idée de l’abonnement, sur la fidélisation d’un public et nous avons montré que cela marche, au point que Médiapart est devenu une entreprise profitable et qui construit son indépendance sur ce modèle en ne dépendant que de ses lecteurs.

-Du point de vue éditorial, quel est le plus de Médiapart ?

C’est d’être capable de trouver des informations que les autres n’ont pas, par l’enquête, par ce travail minutieux d’aller chercher des informations qui, autrement n’apparaîtraient pas parce qu’elles sont étouffées par les pouvoirs, par les stratégies de communication, par les mensonges aussi bien des milieux économiques que des milieux politiques. Le cœur de l’identité originale de Médiapart c’est l’enquête. Ce n’est pas un journalisme assis, ce n’est pas un journalisme derrière son ordinateur, c’est un journalisme qui se déplace.

-C’est une façon de bousculer les conformismes, voire une certaine paresse …

Bien sûr. C’est l’idée que dans un monde surinformé où il y a des chaînes d’information en continu, des réseaux sociaux, il faut faire la différence, montrer qu’on a quelque chose en plus. Notre métier, c’est la production d’informations, l’opinion c’est le droit de tout le monde, ce n’est pas le propre des journalistes.

-Médiapart, c’est la contraction de média participatif. Comment cela se passe-t-il concrètement ?

Les lecteurs peuvent contribuer, intervenir, nous critiquer ou nous prolonger. Au départ, on ne savait pas comment cela allait se passer, nous avons été très agréablement surpris, car cela crée une relation de confiance. Quand nous étions dans la presse traditionnelle, nous étions au-dessus de nos lecteurs, nous ne les connaissions pas vraiment.
Aujourd’hui, ils sont là, ils font des contributions, nous avons une relation avec eux qui nous permet de moduler, de comprendre s’il y a un malentendu. Pour moi, c’est une seconde jeunesse de notre métier, puisque nous sommes descendus de l’estrade, les lecteurs sont à notre niveau, respectent ce que nous faisons mais à condition que nous respections aussi leurs attentes, leurs questionnements.

-Il n’y a pas de sujet tabou ?

Il y a une charte éditoriale qui donne un cadre de la conversation. A Médiapart, il n’y a pas de modération a priori, nous parions sur la responsabilité des lecteurs qui revendiquent leur liberté.

-Qu’est-ce qui vous a amené à créer Médiapart ?

Nous sommes plusieurs fondateurs, nous avons créé Médiapart à cause de la crise d’indépendance de l’information en France, après la normalisation qu’a subie un journal comme Le Monde, et également Libération. Et donc, nous nous sommes dit qu’on ne pouvait pas rester sur ce constat de défaite, notre profession avait perdu en indépendance. Il ne suffisait pas de cette volonté de bataille pour l’indépendance, il fallait aussi avoir une conviction sur la révolution numérique et le modèle de Médiapart. Si on avait fait simplement un journal selon le modèle des autres, un journal gratuit avec nos quelques articles, cela ne nous aurait pas distingués, il fallait donc à la fois cette volonté sur l’indépendance mais une réflexion sur quel type de journal. C’est pourquoi avec un peu de prétention, nous prétendons à Médiapart inventer la presse du XXIe siècle.

-Quel est le regard de Médiapart sur la campagne présidentielle ?

Médiapart a un engagement pluraliste qui est un engagement critique vis-à-vis de l’actuelle présidence de la République, puisque notre lectorat va des Gaullistes de gauche à l’extrême-gauche en passant par les socialistes, les communistes, le Front de gauche, les écologistes. Ce qui rassemble notre lectorat, c’est le souhait d’en finir avec cette présidence qui a été une présidence de dégradation nationale, et qui a, quelque part, fait ressurgir les pires fantômes de l’histoire nationale française, la désignation de l’étranger, la chasse à l’immigré, les pires refrains coloniaux, les civilisations supérieures, à mille lieues des valeurs fondamentales que nous défendons et qui pour nous sont celles d’une République vivante. C’est un engagement pluraliste, parce que Médiapart ne va pas arbitrer dans les sensibilités de son lectorat. Nous accompagnons une alternance dont les contours seront définis par les électeurs, mais en souhaitant qu’elle soit aussi une alternative.

-Vous appelez à une sixième République ?

Nous appelons à une démocratisation de la République et à sortir de ce pouvoir personnel et à la revitalisation de la République. Nous voulons une opération vérité-réconciliation par rapport à notre propre histoire, à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie. Pour nous, c’est essentiel. Il y a des millions de Français qui sont concernés par cette histoire. Il est temps de dire la vérité et de réconcilier les mémoires. Oui, cette guerre était injuste, oui l’indépendance de l’Algérie était un droit légitime, oui nous avons commis des actes qui ne sont pas dignes de nos valeurs républicaines pendant la période coloniale. Il suffit d’énoncer cette vérité, et sur cette base, dire que cette histoire nous a fait ce que nous sommes dans notre diversité.

La production éditoriale de ce cinquantenaire le montre. Médiapart sert à cela, Médiapart c’est un lieu de rencontre démocratique.
Ce qui est indigne, c’est d’entendre de la part du pouvoir sortant ce refrain terrible sur l’Islam, sur les musulmans, sur les étrangers. Mon analyse, c’est que Nicolas Sarkozy représente une rupture au sein de l’histoire de la droite. Le sursaut dont a besoin la France n’est pas seulement un changement de président, il faut un sursaut du pays par rapport à ses déchirures, ses divisions, il faut que le pays retrouve une respiration parce qu’il a étouffé ces dernières années et qui en même temps lui permette de renouer une conversation en son sein et avec le monde, avec le Maghreb, et plus particulièrement avec l’Algérie ; c’est une conversation essentielle pour l’histoire de notre pays.

*Cet entretien a été réalisé le 12 mars, soit quelques jours avant le déclenchement de la tragique affaire de Toulouse et Montauban

Nadjia Bouzeghrane