Elections législatives algériennes du 10 mai : est-ce vraiment un 2ème Premier Novembre 1954 ?

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ALGERIE (Tamurt) – Dans son discours du 24 février dernier tenu à Oran, le président de la république algérienne, M. Abdelaziz Bouteflika, a comparé le rendez-vous électoral du 10 mai prochain au Premier Novembre I954. Le détenteur du fauteuil d’El Mouradia, fort connu pour ses déclarations énigmatiques avec lesquelles il a toujours fait mordre la poussière à ses adversaires les plus farouches et les plus avertis, a donc, encore une fois, réussi à mettre une épine dans la gorge aussi bien de la classe politique que du simple observateur.

Toujours d’après M. Abdelaziz Bouteflika, l’urne programmée pour la fin de la première décade du mois de mai décidera si l’Algérie basculera dans le vide ou plutôt retrouvera la voie tracée par les femmes et les hommes de Novembre.

C’est principalement cette question qui a été débattue, avant hier soir, à l’occasion de l’émission Hiwar Essaâ (dialogue de l’heure) de Farida Belkassam par MM. Djamel Ben Abdelkader, président du Front Algérie Nouvelle (FAN), Abdelkader Merbah, président du Rassemblement National Républicain (RNR) et Abdelaziz Belaïd, président du Front d’Avenir (FA) ainsi que l’académicien Mohamed Taïeb en sa qualité d’observateur et critique.

Nous jugeons utile d’annoncer dès maintenant que la donne que constitue le Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie (MAK) est présente dans toutes les équations mises en avant aussi bien par les détenteurs réels du pouvoir politique que par les acteurs politiques publics. Toutefois, personne n’a osé jusqu’à maintenant prononcer le nom du MAK. Même Farida Belkassam n’a pas osé le faire. Il n’en demeure pas cependant que chacun y pense avec le plus grand sérieux. Ce qui permet donc de poser l’équation ainsi : Partis dits « islamistes » – partis démocrates – MAK : Comment sera l’Algérie d’après dix mai ?

En parfaite connaisseuse de son métier, et surtout, femme connaissant parfaitement les mœurs politiques algériennes, Farida Belkassam demande aux invités de son émission de faire part de leurs interprétations du dernier discours du président de la République. C’est le président du FAN qui en saisi le premier. M. Djamel Abdeslam, couvert d’un burnous kabyle, commence par révéler son identité idéologique avant de « positiver » le discours de M. Abdelaziz Bouteflika. Il dira effectivement comme le président de la république que le rendez-vous du dix mai prochain sera de la même dimension que le Premier Novembre I954. Avec une sérénité d’un chef d’un temple de moines, le premier responsable du FAN avoue qu’il représente aujourd’hui le courant islamique algérien tel que dessiné par feu Bachir Ibrahimi après avoir été d’abord conçu dans le moule des Frères Musulmans de Hassan El Banna. « J’ai longtemps, notamment dans le milieu universitaire, continue-t-il, œuvré dans le cadre de la pensée des Frères Musulmans avant de me soumettre à une nouvelle réflexion qui m’a poussé à prôner l’islam de nos aïeux ». M. Djamel Ben Abdeslam a estimé toutefois que la construction de l’Algérie ne peut se faire que « dans le cadre de la continuité de la ligne islamique tracée par nos parents et grands-parents ».

Pour sa part, le président du F A, peut-être plus subtil dans la phraséologie, mettra en avant l’échec de la politique algérienne mise en avant depuis l’indépendance à ce jour à travers des questions. Après 50 ans, qu’avons-nous réalisé en matière sociale telle que voulue et décidée par la révolution de Novembre I954 ? Qu’avons-nous réalisé en matière de démocratie depuis 50 ans telle que voulue et décidée par la révolution de Novembre I954 ? Qu’avons-nous réalisé en matière économique telle que voulue et décidée par la Révolution de Novembre I954 ? », fera remarquer M. Belaïd Abdelaziz ? Pour le premier responsable du F A, ça ne fait aucun doute : il est temps d’opérer un changement radical si n’est pas déjà trop tard. S’agissant enfin du président du RNR, tout ce qui a été fait depuis I962 à ce jour n’a été qu’une succession de supercheries. Du coup, il se transformera pour un moment en un panégyriste professionnel de M. Abdelaziz Bouteflika. En effet, M. Abdelkader Merbah affirmera : « M. le président de la république est en train de nous dire aujourd’hui : « finie à présent les quotas pour les sièges de l’APN. M. le président de la république est en train de nous dire aujourd’hui qu’il est temps de laisser la démocratie faire son chemin en laissant la volonté populaire s’exprime ». Le premier responsable du RNR ne ratera pas sa présence à l’émission Hiwar Essaâ pour « dénoncer » les pratiques du Front de Libération Nationale (FLN) en vigueur depuis l’indépendance à ce jour. M. Abdelkader Merbah affirmera également que c’est à cause d’absence de toute rationalité au sein du FLN qu’il a été contraint de le quitter. M. Belaïd Abdelaziz avait lui aussi forgé ses premières armes politiques au FLN. Toutefois, cet homme qui a réussi à voler de ses propres ailes n’est pas allé jusqu’à cracher dessus.

L’animatrice vedette de l’ENTV pose ensuite la terrible question, à savoir les impressions de chacun sur la visite en Algérie de la secrétaire d’Etat américaine, Mme Hillary Clinton, où elle l’a rappelé aux hauts responsables algériens les valeurs universelles auxquelles son pays (les USA) tiennent beaucoup dont un Etat juste, la démocratie et l’économie par laquelle se dégage la vraie valeur du travail.

M. Djamel Ben Abdeslam, conforme à son idéologie islamiste, dira haut et fort que l’Algérie n’a pas à faire, en aucune façon, adapter à ses enfants des règles qui sont valables et propres aux Etats-Unis. « D’ailleurs, ajoute-t-il, l’Algérie n’a pas à s’imprégner ni du modèle oriental ni du modèle occidental ».

Cet avis n’est partagé ni par le président du F A ni par le président du RNR et ni par l’académicien, M. Mohamed Taïbi. Pour ces trois hommes, les Américains, par la bouche de leur secrétaire d’Etat, n’ont fait que rappeler les réalités du monde. En sa qualité d’observateur, donc contraint à la neutralité, l’académicien Mohamed Taïbi ne fera quand même pas dans la dentelle. Avec des arguments scientifiques, il développera les questions portant sur le nouvel ordre mondial où la question d’ordre géopolitique a changé, la politique extérieure américaine qui suit l’évolution des temps et des mentalités ainsi que la prise en considération de l’espace géographique etc. En clair, l’académicien Mohamed Taïbi a prouvé qu’il n’y a pas lieu du tout de jeter la pierre sur les Américains mais c’est à l’Algérie de se débrouiller pour suivre l’évolution du monde et s’y adapter.

Encouragés par la grande brèche ouverte M. Mohamed Taïbi, les présidents des F A et du RNR se lancent dans « le procès contre le régime algérien » qui a poussé les jeunes algériens jusqu’à s’immoler faute de perspectives. M. Belaïd Abdelaziz ira jusqu’à révéler que le chômage a atteint 21% des jeunes universitaires. Il avouera également que pour bon nombre d’Algériens, une somme de 100, 00 DA vaut son pesant d’or car avec cette somme, il doit faire des calculs pour acheter quelque chose comme la pomme de terre etc. Pour M. Belaïd Abdelaziz, l’indigence matérielle d’une frange importante des Algériens a atteint un seuil de l’intolérable et, par conséquent, on ne peut exiger d’eux la dignité et l’amour pour la patrie.

Pour Farida Belkassam, son aisance dans son rôle est aussi vraie que la présence de son nez au milieu de la figure. Alors, elle pose sa question sur le politique et l’argent, surtout, l’argent en provenance de l’extérieur. Une question à double tranchants. C’est à travers les réponses de ses invités politiques que l’ombre du MAK planera sur le plateau. Le MAK a constitué une véritable arlésienne pour MM. Ben Abdeslam, Abdelaziz et Merbah. Naturellement, dans leurs discours respectifs, ils ont fermement condamné l’utilisation de l’argent sale et, au même temps, ont dévoilé leurs craintes de voir un taux d’abstention important au rendez-vous du 10 mai prochain.

Sans l’avouer ouvertement, en pensant à l’abstention, ils ont pensé au rejet des élections décidé par la famille militante et patriotique du MAK. Mais au lieu de parler du MAK, ils ont préféré suivre en aval le clin d’œil de l’animatrice, donc de continuer à parler d’un éventuel argent sale des politiques qui risque de décourager l’électorat d’aller voter. C’est aussi ce moment que choisira M. Djamel Ben Abdeslam pour tendre sa perche à l’important électorat de Kabylie en citant en kabyle un passage d’une chanson qu’il avouera de Lounis Aït-Menguellet.

D’aucuns vous diront qu’il n’y a jamais eu d’utilisation d’argent sale dans les élections algériennes. Pourquoi en parler alors maintenant ? Pourquoi comparer les élections législatives prochaines au Premier Novembre I954 ? Pourquoi crier sur tous les toits que le rendez-vous du 10 mai décidera si l’Algérie sera propulsée dans la sphère de la modernité ou la plongera dans les abysses de l’enfer ? Pourquoi de tels signaux d’alarme ? Pourquoi après l’avoir longtemps isolé et interdit d’antenne, le Front des Forces Socialistes (FFS) est aujourd’hui supplié de participer aux élections ? Pourquoi est-ce que les partis islamistes lesquels comptent sans la Kabylie se contentent seulement d’exiger la transparence dans les élections et le jet à la poubelle de la fraude ? Pourquoi crier aujourd’hui que le bonheur des Algériens dépend fondamentalement de la participation massive des électeurs le jour « J » si ce n’est une tentative désespérée de faire barrage au MAK ?

Selon des observateurs, ce n’est pas tant les islamistes qui font peur au pouvoir car la confiscation de leur victoire prochaine à l’urne sera aussi simple que se mouiller le gosier d’un verre d’eau fraîche mais la non participation de la Kabylie à cette élection qui signifiera, encore une fois, qu’elle lui échappe désormais d’où l’impossibilité de continuer à fermer les portes du dialogue sur l’autodétermination qu’elle revendique depuis juin 2001.

Said Tissegouine

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