Emeutes en Algérie : Un régime inamovible

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ALGÉRIE (Tamurt) – Les événements d’octobre 1988 ont, en apparence, mis fin à un régime totalitaire conduit par le trio Ben Bella, Boumediene et Chadli dans l’espoir d’instaurer enfin en Algérie une démocratie qui permettra a chaque citoyen algérien de jouir de ses droits et de respecter les lois de la République. En d’autres termes : vivre dans un État de droit tout simplement.

En tous cas, pour la grande partie des observateurs et politiques algériens présents, toutes tendances confondues, ces événements d’octobre ont été perçus comme le prélude à une ère de démocratie qui sera d’ailleurs concrétisée par la constitution algérienne de 1989.

Effectivement, le FLN grâce, ou à cause, de cette constitution sera théoriquement dans l’obligation de partager le pouvoir politique avec d’autre acteurs et partis politiques dans le cadre d’un système de multipartisme.[[Dans son article 40, la constitution algérienne de 1989 met fin au parti unique, en instaurant le multipartisme.]] Malheureusement, la réalité sera toute autre.

Le régime algérien, depuis l’Indépendance jusqu’aux événements d’octobre 1988, était un « régime totalitaire »[[Le régime totalitaire est l’emprise de tous les pouvoirs entre les mains d’une seule personne ou une oligarchie. La vie politique n’existe pas vraiment, en raison de l’absence d’opposition puisqu’il n’existe qu’un seul parti et la ou l’opposition n’existe pas la démocratie non plus n’existe pas.]], géré par Boumediene au départ et par une oligarchie à la fin. La constitution algérienne du 23 Février 1989 n’a fait que modifier un régime dictatorial à caractère totalitaire en un régime dictatorial à caractère autoritaire.[[Le régime autoritaire permet la création de partis politiques, mais qui n’ont aucun point sur la gouvernance de l’État. En réalité c’est une façade qui permet au régime autoritaire de soigné son image envers l’opinion international.]] De ce fait, le régime algérien a réussi l’impossible ou ce qu’on pourrait qualifier communément : faire d’une pierre, deux coups.

Pour l’opinion internationale, l’Algérie, avec sa nouvelle constitution, a fait un grand pas dans le chemin qui mène vers la démocratie; et pour les révoltés d’octobre 1988, c’est une lueur d’espoir qui, finalement, ne durera que le temps d’un rêve furtif. Les exemples à ce sujet ne manquent pas. La guerre civile qu’a connue l’Algérie, qui est à la fois le fait du régime en place et des islamistes, fut une guerre civile dont la Kabylie continue encore de payer le prix fort. En effet, la Kabylie est actuellement le terrain de jeu préféré du régime et des terroristes islamistes, et vient confirmer que l’Algérie souffre à ce jour « d’un vice de forme et de fabrication ».[[Dans son livre « Le siècle identitaire : la fin des États post-coloniaux » paru aux éditions Michalon fin 2010 Ferhat MEHENNI, démontre dans son analyse que les Pays issus de la colonisation souffre, d’un vice de forme et de fabrication. Ce qui explique, selon l’auteur, l’échec de ces Pays. « Chapitre 4 : vice de forme et de fabrication des pays issus de la décolonisation ».]]

Les événements actuels qui embrasent certaines grandes villes d’Algérie, à commencer par l’algérois, démontrent à mon sens que les événements d’octobre 1988 n’ont pas servi à changer grand chose dans la sphère décisionnelle du régime et dans le rapport des gouvernants et des gouvernés. Pour la simple raison que les événements avaient une teinte revendicative sociale qui n’était pas suivie d’une revendication politique basée sur des principes universels fondamentaux, à savoir, la démocratie, la laïcité, et surtout le partage du pouvoir en respectant le principe de l’alternance[[La révision de la constitution algérienne en 2008, à mis fin a la limitation du nombre de mandat du président, ce qui a permit à Bouteflika de briguer un troisième mandat, ainsi, un principe de la démocratie qui est l’alternance du pouvoir a été transgressé.]].

La Kabylie n’a pas pris part aux événements d’octobre 1988, non pas par indifférence ou par manque de solidarité avec les autres régions, mais parce que le mal de la Kabylie est politico-identitaire et prime largement sur le social.

D’ailleurs, lorsque Matoub Lounes fut à cette période mitraillé par la gendarmerie algérienne, il était en possession de tracts appelant la Kabylie « au calme » pour la simple raison que les revendications de la Kabylie ne peuvent se réduire à une révolte sociale en rapport avec le prix de l’huile ou de la farine.

La preuve en est que toutes les révoltes de la Kabylie, depuis le conflit armé de 1963 en passant par le Printemps Berbère de 1980, le boycott scolaire 1994, l’assassinat de Matoub Lounès en 1998 et enfin le Printemps Noir de 2001, étaient des révoltes politiques et identitaires et non des révoltes sociales. La nature des revendications, des mots d’ordres et des slogans sont plus que significatifs.

Cette différence des causes et des objectifs entre les événements d’octobre 1988 et les révoltes kabyles explique pourquoi les autres régions ne se sont pas impliquées ni de près ni de loin dans ces événements kabyles férocement réprimés par le régime algérien. Ces révoltes se sont cantonnés à l’espace kabyle et ne se sont inscrites dans la durée qu’en Kabylie.

Quand bien même les conditions sociales seraient des plus favorables en Algérie, toujours est-il que le déni identitaire du régime à l’encontre du peuple kabyle sera toujours omniprésent et se manifeste de façon de plus en plus sévère.

Actuellement en Kabylie, notamment sur Internet, une question occupe et préoccupe les esprits des kabyles : La Kabylie doit-elle prendre part à cette révolte sociale que connaissent certaines régions d’Algérie ?

Je reste convaincu que le temps des révoltes est révolu en Kabylie. Cette dernière, de par la nature de ses révoltes successives pour son existence en tant que peuple et territoire se trouve propulsée dans une phase historique révolutionnaire qui dépasse de loin une simple révolte du pain.

Les origines de « La révolution kabyle » sont, sans doute, toutes les luttes depuis l’indépendance de l’Algérie. Elle atteint son point culminant au Printemps 2001, avec la naissance du MAK[[MAK : Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie. Créé en juin 2001.]] : Un mouvement né dans la douleur et la braise portant en priorité le devoir de défendre les intérêts du peuple kabyle et la mise en place d’un Gouvernement en exil, l’G.P.K.[[G.P.K. : Gouvernement Provisoire Kabyle, installé à Paris, le 1 juin 2010 dont le président est Ferhat MEHENNI.]], qui a pour objectif, non seulement de protéger les kabyles du régime algérien en sensibilisant la communauté internationale, mais aussi de permettre à la Kabylie de bénéficier de tous les moyens nécessaires pour réussir son épanouissement politique, économique et sociale en ce dotant d’un État régional autonome.

La Kabylie doit rester vigilante par rapport à ce qui se passe en Algérie vis-à-vis de ces émeutes dues à la cherté de la vie. Elle ne peut être diluée dans une revendication purement sociale qui la rendra fragile et vulnérable et surtout, elle mettra en danger ses enfants. La Kabylie ne doit pas être détournée de son combat libérateur et doit continuer sa révolution pour son existence en tant qu’entité régionale autonome.

Les kabyles doivent plus que jamais s’impliquer dans le combat que le MAK et le Gouvernement Provisoire Kabyle mènent pour la liberté du Peuple Kabyle. Ce qui leur permettra par ailleurs de se donner les moyens de se solidariser plus efficacement avec leurs concitoyens algériens car comme le dit un proverbe kabyle : « Win yevɣan lewqam, ad yizwir deg at wexxam », « Qui veut la prospérité pour tous, doit commencer par assurer la sienne en premier lieu » ou encore « Wwet‑it ghef alim ad yettu timzin », « Prive-le de paille, il oubliera l’orge ».

Yacine CHERAIOU