Entretien avec Boussad BERRICHI autour de Mouloud Mammeri “La politique scolaire du pays a marginalisé Mouloud Mammeri”

5

KABYLIE (Tamurt) – Boussad Berrichi est chercheur-universitaire résident au Canada. Il est auteur scientifique du volume 1 de « Mouloud Mammeri, écrits et paroles » (2 tomes), publié aux CNRPAH d’Alger et réédité en juin 2010. Il a dirigé et publié récemment le collectif Tamazgha (Afrique du nord) francophone au féminin (éditions Séguier). Auteur du volume 1 de « Mouloud Mammeri. Amusnaw », il est chercheur Invité de la Fondation Kastler de l’Académie des Sciences en France depuis 2003.

Mouloud Mammeri représentait incontestablement le dernier maillon d’une lignée d’amusnaw. Comment cet homme a pu concilier les apports des deux mondes, celui de son père artisan-armurier et celui de l’école française, entre lesquels il évoluait avec aisance ?

Boussad BERRICHI : Oui, Mouloud Mammeri est indéniablement un amusnaw. Le milieu familial, surtout son père était un amusnaw, c’est-à-dire un sage (ou philosophe d’une tribu). Son père Da Salem avait assumé longtemps la fonction de l’amin de son village natal Tawrirt-Mimoun, ce qui a durablement formé et préparé M. Mammeri, dès sa prime enfance.

Dans la société kabyle qui est profondément laïque et démocratique, la fonction d’amin n’est attribuée et assurée que par les membres les plus méritants. Et le devoir de l’amin n taddart est la défense des intérêts de sa communauté et doit aussi veiller sur Tamusni et Taqvaylit. Ces deux notions du sens pratique englobent un certain nombre de valeurs telles que : le sens de l’honneur – Nnif, la force du verbe, la connaissance de la sagesse ancestrale, la maîtrise de taqbaylit (la langue, la voie ou le code kabyle de déontologie) et la tamusni. Cette éducation prépare l’individu à l’ouverture sur la vie, et cette ouverture est l’un des caractères importants de la tamusni. Et l’amousnaw considère qu’une sagesse étrangère ne peut pas contredire la tamusni. Et l’amusnaw c’est l’expert en tamusni et en taqvaylit (kabylité).

Donc, Mouloud Mammeri a eu une éducation kabyle au sens classique du terme qui l’a préparé à en acquérir d’autres cultures, langues, savoirs… il est à constater que les amazighs ont cette ample faculté d’accueil des autres sagesses étrangères depuis des millénaires, et c’est dans cette tradition d’ouverture vers l’autre que s’inscrit la pensée de M. Mammeri. Il était l’un des rares de sa génération à avoir fait de brillantes études « les humanités » (grec, latin, lettres françaises classiques), depuis l’école primaire de son village jusqu’à l’université. Contrairement à d’autres écrivains, M. Mammeri ne semble pas vivre, dans l’usage des langues et cultures étrangères, les souffrances de l’exil ou de la blessure. Il a concilié sa langue et culture kabyles avec les autres et n’éprouve d’amour aveugle ni pour l’une ni pour l’autre, mais une sympathie profonde et critique. Et le fait d’avoir participé des deux l’a certainement enrichi, lui a permit de prendre dans chacune ce qu’il y a de meilleur, l’une corrigeant l’autre. L’un des aspects de son œuvre est cette conciliation des apports d’une vision multiple du monde à partir de la cosmogonie kabyle et amazighe en général.

Enfin, M. Mammeri est cet intellectuel lucide et réaliste qui a orienté toutes ses productions littéraire et scientifique sur l’identité, la littérature et la civilisation kabyles et d’une façon plus générale amazighes. Il a usé de différents moyens intellectuels et formes d’expression et de productions écrites pour revivre, ressusciter, réapproprier, témoigner, étudier, critiquer, développer… et formaliser des outils d’approches scientifiques (anthropologiques, linguistiques…) au service de sa langue, culture et société – c’est ce que veut dire Amusnaw moderne.

Vous qui aviez interviewé Mammeri, à l’occasion de votre émission hebdomadaire sur la Chaîne 2 « Adlis Bwass-a», quelle souvenir en gardez-vous? En quoi s’est-il distingué des autres interviewés de marque ?

B.B : Je n’ai pas eu la chance d’interviewer Mouloud Mammeri de son vivant, mais j’ai diffusé certaines de ses interviews inédites dans mon émission « Adlis Bwass-a » à la radio kabyle d’Alger Chaîne 2 entre 1998 et 2000, ainsi que certaines interviews de Tahar Djaout, Kateb Yacine… Et ses interviews, je les ai insérées dans le volume 1 de Mouloud Mammeri, écrits et paroles que j’ai publié en 2 tomes (t.1 : 311p ; t.2 : 278 p) au CNRPAH d’Alger. Ce premier volume couronne plusieurs années de recherche sur l’auteur de La Traversée. C’est un recueil de textes méconnus ou inédits de l’auteur que j’ai réunis, transcrits et annotés dans différentes langues (kabyle-tamazight, français, allemand, anglais et espagnol). Ses écrits et paroles regroupent des études, articles, scénarii, interviews, entretien et entrevues radiophoniques, conférences… depuis 1938 à 1989 et permettent un autre regard perspectif sur l’œuvre, la lucidité et le cheminement de la recherche permanente à laquelle s’est livré M. Mammeri durant toute sa vie et à travers lui sa société.

Ces écrits et paroles retracent la pensée et l’itinéraire de l’auteur dans les domaines de la production littéraire, scientifique (anthropologie et linguistique) et politique, durant les années 1938 et 1945-46, M. Mammeri était l’auteur des communiqués de l’union des étudiants nord-africains à Paris qui luttait pour l’indépendance des peuples colonisés, ensuite en tant qu’intellectuel-écrivain-journaliste pendant la guerre d’indépendance algérienne notamment son rapport pour l’ONU en 1957 (sous son nom de guerre Kaddour), par lequel il dénonçait les tortures et les violations des droits de l’homme par l’armée coloniale. Le 9 juin 1956, le journal L’Espoir Algérie est fondé par M. Mammeri avec d’autres intellectuels et personnalités. Le journal portait en sous-titre « Expression des libéraux d’Algérie ». Il est intéressent pour les étudiants de travailler sur le rôle de cet intellectuel durant la guerre d’indépendance sur la base de ses écrits durant cette période ainsi que sur ses romans tels que L’Opium et le bâton (1965) et La Traversée (1982). Dans ces deux romans, l’auteur aborde le même sujet: l’Algérie indépendante. Or la réalité de l’indépendance est autre que ce à quoi s’attendait l’intellectuel, tel que M. Mammeri, Kateb Yacine… Et dans La Traversée, le romancier explicite largement son regard prémonitoire, après avoir analysé toutes les données (la situation de la femme, l’école, le système politique, l’économie, les Touaregs…). Dès lors, l’auteur apparaît comme un visionnaire qui sent les changements présents et futurs de son pays et de son peuple – et à travers eux les autres.

Enfin, La Traversée est un cri du cœur, lancé par le romancier contre ce qu’est devenue l’indépendance de son pays, publié dix-sept ans après L’Opium et le bâton. L’auteur dit avoir attendu tant d’années avant de l’écrire parce qu’il fallait que les événements prennent sens. Quand on est trop près d’eux, on est myope, on ne voit que les détails, mais il n’y a pas de littérature du détail. On ne peut plus douter du sens que les événements ont pris chez M. Mammeri.

Vous avez pu collecter des citations de Mammeri. Quel est l’aspect qui vous paraît constant dans sa personnalité que l’on dit tourmentée par le destin des siens ?

B.B : Toute sa vie renvoie à la défense de l’identité, la culture, la langue et la civilisation amazighes. À 19 ans déjà, il a publié une étude (devenue une référence) intitulée « la société berbère ». Cet article paru dans la revue Aguedal (en 1938), n’est pas seulement prémonitoire, il donne déjà la substance de ce qu’allait être sa pensée toute sa vie dans ce domaine-là. L’amazighité, du moins la kabylité constitue le creuset de son œuvre au pluriel, à savoir ses œuvres littéraires (romans, nouvelles, théâtre, poésies…) et ses travaux en anthropologie et linguistique. Il est l’auteur de travaux scientifiques de références, dont : Poèmes kabyles anciens, L’Ahellil du Gourara, Les Isefra de Si Mohand, Inna Yas Ccix Mohend…

Malgré les avatars des périodes douloureuses qu’il a traversées, la suspicion ou l’incompréhension des siens, l’injustice dans laquelle on l’a souvent enfermé sans que le découragement ou le désir d’abandonner ne l’atteignent, M. Mammeri a adopté une position courageuse depuis son premier article écrit à l’âge de 19 ans et n’a pas varié jusqu’à la fin de sa vie : il critique sa société sans ménagement et en analyse les blocages parfois avec férocité. Notre écrivain s’en distingue, non seulement par son ancrage particulier, mais par son extrême sobriété toute classique (apologue, satire, sottie, tragédie). Il est parfaitement à l’aise dans ces genres venus du fin fond des âges et qu’il adapte à cette forme plus moderne qu’est le roman réaliste. C’est aussi une manière de garder ses distances, de résister et d’affirmer la civilisation amazighe et à travers elle les autres.

La littérature a quelque chose à voir avec la vie des hommes, leurs angoisses et leurs rêves. Et dans son dernier roman, M. Mammeri signale le désespoir qu’il ressent vis-à-vis de la scène socio-politique de son pays à travers son héros (Mourad, ancien maquisard durant la guerre d’indépendance, journaliste et militant de la cause amazighe) et d’une manière qui sied à l’enracinement. Mourad de La Traversée met fin à ses pérégrinations et retourne mourir, vers la fin du roman, au point de départ, au village de Tasga (nom du village dans son premier roman La Colline oubliée). La boucle est bouclée pour M. Mammeri : le retour à Tasga symbolise un retour aux sources, un enracinement profond et radical – et pour l’auteur de faire ses adieux, à l’écriture romanesque, puisque cette écriture épouse nécessairement la structure socio-politique de la région de son origine la Kabylie, et donc n’est jamais tout à fait dépourvue de commentaire sur cette structure.

L’œuvre de l’écrivain a-t-elle eu la place qu’elle méritait dans le programme scolaire ou du moins dans le programme de « militants de la cause berbère » qui ont essayé de s’approprier le mythe mais non pas l’œuvre, négligée ?

B.B: Mouloud Mammeri est un écrivain, poète, dramaturge, anthropologue et linguiste de classe internationale et parmi les écrivains de sa génération des plus en plus étudiés dans les universités des pays développés. Ses textes sont enseignés dans les écoles de certains pays en Europe, en Amérique du nord et en Asie, – et ses livres sont traduits dans pas moins de 15 langues (anglais, allemand, arabe, chinois, espagnol, italiens, japonais, russe…). Son roman L’Opium et le bâton est traduit en chinois et publié par une grande maison d’édition d’État en Chine.

Or son œuvre n’apparaît pratiquement jamais dans les programmes scolaires de son pays. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de projet de société moderne depuis 1962 à nos jours sur lequel veilleront les institutions, dont l’École. C’est l’école qui doit apprendre aux élèves à réfléchir, à acquérir un esprit critique. Mais la politique scolaire du pays a marginalisé les écrivains lucides tels que M. Mammeri, Kateb Yacine, Jean El Mouhoub Amrouche, Tahar Djaout…

Aujourd’hui, un élève ou un apprenant, ayant achevé son cursus scolaire, peut n’avoir aucune connaissance des œuvres d’écrivains de son pays. Une école laïque ouverte sur le monde se doit d’enseigner d’abord ses écrivains, ses poètes, ses philosophes.

Il fut un temps, les livres de Mouloud Mammeri étaient interdits de vente en Algérie, des « universitaires » incultes de la faculté d’Alger interdisaient même à leurs étudiants de faires des recherches sur ses romans. Donc, la responsabilité incombe aux responsables du système éducatif et non les militants de la cause amazighe.

M. Mammeri a su conceptualiser le vécu quotidien de son peuple et il soulève des questions gênantes. C’est là le devoir de vérité de l’écrivain. Il n’empêche que l’écrivain indique implicitement une direction possible pour l’avenir du pays. L’auteur a toujours proposé dans ses livres l’édification d’une nation au pluriel, d’une culture dépouillée de son côté rétrograde. Ses romans servent cependant, tout au long de sa carrière, d’une forme d’opposition à un type de société, à des orientations politiques précises, considérées comme déviantes, à une manière d’exercer le pouvoir, de gérer l’État, de conduire la nation. Est-ce pour toutes ces raisons (et autres considérations) que ses textes n’ont pas eu la place qu’ils méritaient dans les programmes scolaires ?

Le pays pourra-il un jour donner naissance ou du moins accepter cette race de chercheurs qui se battent pour la cause sans tomber dans l’excès de militants politiques qui ont renié le combat ?

B.B: De tout temps, il y a eu des écrivains, penseurs, poètes, imusnawen (pluriel de Amusnaw), et Mouloud Mammeri a été pleinement un Amusnaw (sage, philosophe, savant, visionnaire, intellectuel lucide) – d’une honnêteté irréprochable et d’une dignité intellectuelle indéniable – un penseur majeur du XXe siècle. Il n’a jamais eu d’état d’âme dans ce rapport multilingue et multiconfessionnel qui a été la vocation des amazighes depuis des millénaires et qu’il revendique comme richesse et humanisme.

M. Mammeri ne s’est pas laissé embrigadé dans aucune idéologie ou religion. Il a affirmé son identité amazighe durant les périodes difficiles, dont il est devenu le symbole de l’amazighité et de la kabylité d’une façon particulière, sans être inquiété directement par les autorités politiques et policières. M. Mammeri a poursuivi ses activités d’écrivain et de chercheur avec ténacité et d’une façon brillante en toute liberté dans une totale indépendance d’esprit et avec la foi profonde de voir triompher la vérité et la liberté contre l’ignorance et l’inculture. Et il l’explique clairement dans son entretien avec Tahar Djaout (1987) qui était au fond de lui le terme d’un véritable testament depuis son jeune âge :
« Les tenants du chauvinisme souffreteux peuvent aller déplorant la trop ouverture de l’éventail. Hannibal a conçu sa stratégie en punique ; c’est en latin qu’Augustin a dit la cité de Dieu, en arabe qu’Ibn Khaldoun a exposé les lois des révolutions des hommes. Personnellement, il me plait de constater dès les débuts de l’Histoire cette ample faculté d’accueil. Car il se peut que les ghettos sécurisent, mais qu’ils stérilisent c’est sûr. C’est par là que je voudrais finir. Le nombre de jours qu’il me reste à vivre, Dieu seul le sait. Mais, quel que soit le point où la course m’atteindra, je partirai avec la certitude chevillée que, quels que soient les obstacles que l’Histoire lui apportera, c’est dans le sens de sa libération que mon peuple (et à travers lui les autres) ira. L’ignorance, les préjugés, l’inculture peuvent un moment entraver ce libre mouvement, mais il est sûr que le jour inévitablement viendra où l’on distinguera la vérité de ses faux-semblants. Tout le reste est littérature.»

Enfin, la voie reste ouverte aux nouvelles générations qui se reconnaitront dans la vision mammerienne du monde au sens multiple.