Entretien avec le docteur ès Lettres Kamal Bouamara: « avec la naissance de Issin, on peut dire que taqbaylit est grammatisée ! »

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Issin de Kamel Bouamara

KABYLIE (Tamurt) – Vous venez de publier Issin, un dictionnaire kabyle monolingue ( taqbaylit s teqbaylit), quel est votre sentiment en tant qu’auteur de cet ouvrage, lequel est le premier en son genre?

Kamal BOUAMARA : au plan matériel, j’avoue que je suis très satisfait du travail fait par les éditions L’odyssée et l’imprimerie Arc-en-ciel que je remercie de tout cœur ; c’est un travail de professionnels. Avec un travail d’une telle qualité matérielle et au prix public, très abordable, de 1250 DA l’exemplaire, on ne peut être que satisfait.
Quant au plan du contenu, je crois qu’il faut laisser les lecteurs en juger par eux-mêmes.

Le processus de « passage à l’écrit » que connaît notre langue remonte à l’époque coloniale française ; au cours de ce processus, beaucoup de choses ont été réalisées et beaucoup d’autres restent à faire. A quelle étape de ce processus situeriez-vous Issin ?

K. BOUAMARA : Le processus de « passage à l’écrit » ou, mieux, de grammatisation de notre langue est à la fois lent et long. En effet, cela fait au moins un siècle et demi que le taqbaylit connaît un processus de grammatisation dont la signification est le fait d’enseigner/apprendre une langue en dehors de son contexte naturel, c’est-à-dire au moyen d’outils de référence, tels que les grammaires et les dictionnaires.
Bien que la grammatisation de taqbaylit ait eu lieu dans un contexte géopolitique où les conditions politiques et autres étaient très défavorables, on peut dire que ce processus a connu plusieurs étapes. Aujourd’hui, on dispose de livres de littérature tous genres confondus, mais également d’ouvrages de référence tels que des manuels d’orthographe, de grammaire, de lexiques et de dictionnaires bilingues, voire monolingues. Il est donc possible d’apprendre à pratiquer taqbaylit, à l’oral et l’écrit, en utilisant seulement ces outils. Selon les spécialistes de la grammatisation des langues, l’existence d’un dictionnaire monolingue est la dernière étape du processus de la grammatisation d’une langue, en l’occurrence taqbaylit. La signification de l’existence d’un dictionnaire monolingue kabyle est la suivante : non seulement on décrit la langue, mais en plus on la décrit dans la même langue. En conséquence, avec la naissance de Issin, on peut dire que taqbaylit est grammatisée !

Vous l’avez intitulé ISSIN et on peut lire sur la couverture « Asegzawal n teqbaylit s teqbaylit » ou encore en français « Dictionnaire kabyle », pourquoi avez-vous choisi de l’appeler ainsi et pas, par exemple, tamaziɣt s tmaziɣt?

K. BOUAMARA : L’appellation « Dictionnaire kabyle » est d’ordre publicitaire et est, pour ainsi dire, purement commerciale ; ce qui est légitime, lorsqu’on sait qu’un livre, quelque qu’en soit sa nature, est avant tout un bien culturel de (large) consommation dans lequel on a investi de l’argent au cours de sa production. En revanche, l’appellation Asegzawal n teqbaylit s teqbaylit est une précision très utile pour le lectorat ; elle est explicative, à partir du moment où un « dictionnaire kabyle » peut être monolingue, bilingue, ou même trilingue. Pourquoi pas « Asegzawal n tmaziɤt s tmaziɤt » ? Parce qu’il s’agit là de « tamaziɤt de Kabylie » que l’on appelle couramment taqbaylit et que j’appelle également « tamaziɤt tazwawt » (voir Introduction), pour signifier que le mot « tamaziɤt » est le terme générique qui subsume un certain nombre de variétés de cette langue-mère que nous dénommons « tamaziɤt ».

A combien d’exemplaires ISSIN sera-t-il tiré?

K. BOUAMARA : le premier tirage est à 3000 exemplaires, mais si la demande s’avérait importante, on procéderait assurément à d’autres tirages. Selon les éditeurs et libraires, tout ce qui a trait au lexique berbère est très demandé et se vend bien, du moins en Kabylie. Je pense que Issin, qui n’est pas seulement un lexique, mais encore mieux, un dictionnaire, est très attendu.

Y a-t-il un organisme étatique qui t’a apporté une aide financière pour lancer ce projet ou pour le publier ?

K. BOUAMARA : Issin, tel que publié aujourd’hui par les éditions L’odyssée en est la N ième version. Les deux premières versions que j’ai produites remontent aux années 2006 et 2007 et elles ont été faites pour le compte du Haut Commissariat à L’Amazighité, dans le cadre du consulting, que je remercie profondément ; ceci a été par ailleurs écrit noir sur blanc au début de l’ouvrage en question. Ceci dit, la dernière version que j’ai remise au HCA en fin 2007/début 2008 ne dépassait pas alors les 3000 entrées. En revanche, la présente version frise les 6000.

Avez-vous pensé à l’enrichissement de Issin périodiquement ? Si c’est le cas, quels sont les moyens que vous penseriez mettre en place pour le faire?

K. BOUAMARA : évidemment, mon souhait est d’étoffer Issin périodiquement, tous les deux (ou trois) ans, par exemple. Il reste beaucoup à faire. Mais pour ce qui est des conditions de faisabilité, c’est une autre paire de manches. En tout état de cause, les moyens de faire s’arrachent.

Avez-vous d’autres projets en cours ?

K. BOUAMARA : Issin n’est pas encore fini, c’est un projet de longue haleine. Pour l’instant, j’ai l’intention et la volonté d’étoffer la présente édition de Issin et de le parfaire à l’avenir, ce qui n’est pas déjà une mince affaire.

Un mot pour conclure?

K. BOUAMARA : j’espère que le lectorat sera un tant soit peu satisfait de ce travail.

Entretien réalisé par Arezqi Ayemmel