le fascisme s’installe dans l’Algérie

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Un policier exhibe un couteau devant des manifestants pacifiques kabyles : c’était à Tifilkuţ, Iferḥunen

ALGERIE (Tamurt) – « Tandis que des bandes de Chemises Brunes déchaînées parcouraient les rues, arrêtant, rossant et parfois tuant qui bon leur semblait, tandis que la police assistait à ces scènes de violence sans même lever une matraque. La terreur dans les rues ne provenait pas de l’effondrement de l’autorité de l’État, comme ç’avait été le cas dans la révolution française, mais au contraire elle avait lieu avec l’encouragement et souvent sur ordre de l’État, dont l’autorité en Allemagne n’avait jamais été plus grande ni plus concentrée. Les juges vivaient dans l’intimidation ; ils craignaient pour leur vie s’ils accusaient ou condamnaient un homme des troupes d’assaut même pour un meurtre commis de sang froid ».William Shirer, Le Troisième Reich, des origines à la chute, tome I, Stock, 1966, p.267.

Pour le moment, nous ne sommes pas encore comme dans l’Allemagne nazie. Cependant force est de croire que les juges algériens subissent les mêmes peurs car, à moins de subir une terrible pression assortie de menaces, comment un magistrat, en conscience, peut-il condamner un citoyen sans aucun antécédent judiciaire à 3 ans de prison ferme pour cause de chrétienté ?

Plus prosaïquement, où est la justice lorsqu’après avoir gagné définitivement un procès, la justice est incapable de le faire exécuter quand le mis en cause fait valoir un appui suffisant pour bénéficier d’un passe-droit outrancier. Des milliers de citoyens vivent actuellement ce déni de justice. Les ministres de l’Intérieur algériens et les directeurs généraux de la police (DGSN) successifs sont en passe de transformer le pays Algérie en territoire de non-droit et de terreur.

Lors d’un meeting le 26 mars 2016 à Iwaḍiyen (Ouadhias), le commissaire local a préparé au MAK un comité d’accueil digne des Chemises Brunes nazies. Les policiers en civil côtoyaient des voyous recrutés pour la circonstance sous l’œil affable de quelques autres policiers en tenue. Forts de cette protection, des repris de justice de la région notoirement connus ont proféré des insultes et des menaces avec armes blanches à l’endroit des militants.

Le 11 novembre 2016, un autre pas est franchi : Bouaziz Aït Chébib, l’ex président du MAK a fait l’objet d’une attaque sauvage menée par le secrétaire général de la zaouia locale au village de Timizar n Sidi Mansur sous l’œil bienveillant de la police et sous un cordon sécuritaire d’encerclement de la gendarmerie en grand nombre. Ce qui s’est passé à Iwaḍiyen puis à Timizar est loin d’être anodin. Elle augure une dérive très dangereuse de la part du pouvoir algérien qui, en pleine dégénérescence politique et morale et gangréné par une corruption pandémique qui a fini par devenir une norme de gouvernance, s’essaye à se défausser sur la Kabylie où il expérimente la forme la plus odieuse du fascisme.

Les attitudes de haine et de mépris de la part de policiers et de gendarmes sont légion. Histoire vécue personnellement : lors d’un contrôle routier au niveau d’un barrage improvisé à l’entrée de Yakuren ; à un gendarme chargé de fouiller la malle de notre véhicule et auquel nous nous adressions naturellement en kabyle, il nous a répondu d’un ton attristé que leur hiérarchie leur a interdit l’usage de cette langue en toute circonstance. Maigre consolation pour nous, il nous l’a dit en kabyle.

À de telles directives s’ajoute l’apprentissage lors de l’instruction que le militaire est supérieur au civil. Alors lorsqu’ils se trouvent en opération, en particulier dans des contrées définies « de plein exercice », des jeunes recrues ont tendance à exercer abusivement de cette « supériorité ». Il s’agit là malheureusement d’un point commun à toutes les républiques bananières et les monarchies absolues héréditaires d’Asie et d’Afrique.

Quand on entend le Premier ministre Sellal ou Ahmed Ouyahia déclarer directement ou que d’autres de leurs sociétaires suggérer que le MAK représente un danger pour l’Algérie, rien n’est plus faux. Le danger réel et de plus en plus imminent vient de la concentration de pouvoirs – sans aucun contre-pouvoir – entre les mains d’un clan qui s’est transformé en caste en perpétuel renouvellement. L’injustice et l’oppression frappe les citoyens de toutes les régions d’Algérie d’est en ouest et du sud au nord ; mais le pouvoir et ses alliés islamistes se focalisent sur la seule Kabylie qu’ils mettent à index en tant que source de tous les maux d’un pays qu’ils ont mis en coupe réglée.

Les services de sécurité informent régulièrement de découvertes de « lots d’armes de guerre » en plusieurs coins de la Kabylie mais le ou les responsables de l’enlèvement et l’assassinat de la jeune Nihal à Aït Toudert courent toujours. Exemple parmi tant d’autres des priorités que se définissent les limiers algériens.

Parce que de tout temps, la Kabylie a été le cœur battant de la démocratie, il fallait l’infecter des épidémies provoquées par le pouvoir lui-même pour mieux la stigmatiser. Sa relégation relève d’une volonté chevillée qui remonte à l’avant-indépendance.

La cession de parcs sauvages et des espaces de stationnements le long de rues entières à des délinquants notoires ont fait de cette catégorie des auxiliaires précieux dans la gestion de l’insécurité au quotidien. La concession de la gestion des mosquées à de virulents salafistes, souvent des repris de justice, qui poussent par leur outrecuidance à des affrontements dans les villages fait aussi partie de la stratégie de pourrissement dans la région. Les commis de l’État tous nommés par le pouvoir (walis, chefs de daïras, secrétaires généraux de communes) insensibles et inaccessibles aux doléances citoyennes complètent ce dispositif de mainmise totale de toutes les institutions.

Pour ne pas être en reste, des maires relevant de certaines formations politiques, vont au-devant des desiderata de leurs tuteurs en s’en prenant à des militants qu’ils spolient de leur droit au travail et du bénéfice des aides sociales dues à leur famille.

Et tout cet arsenal d’encerclement et d’étouffement de la région a produit une nouvelle inspiration au chef du cabinet de la Présidence algérienne qui déclare d’un ton accusateur lors d’un meeting tenu le samedi 12 novembre à Tébessa que la Kabylie veut « importer le printemps arabe ». Chacun d’entre nous est fondé à lui dire oui pour le printemps mais sûrement pas arabe.

Azru Loukad