Femme kabyle – Les pieds enchaînés, la tête libre

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La femme kabyle est l’héritière d’une condition ambivalente. D’une part, elle a dans la tête des réminiscences de ces temps anciens où elle était un être libre, d’où cette perpétuelle volonté qui la pousse à résister, même dans les pires moments dans lesquels les options politique et sociale se liguent pour renforcer son esclavage -les temps anciens sont la période bénie où l’Algérie était amazighe, sans partage. D’autre part, elle est dans l’obligation de vivre au diapason des vicissitudes et des avatars de l’idéologie qui sévit en Algérie.

L’objet qui pourrait la figurer, au mieux, serait une statue portant des chaînes aux pieds, mais la tête dans les hauteurs, le regard tourné fièrement vers son noble Passé. Durant la guerre pour l’indépendance de l’Algérie, elle avait montré qu’elle pouvait être l’égale de l’homme en s’engageant à ses côtés. Pourtant, contre toute attente, depuis l’indépendance, au lieu de devenir maîtresse de son destin, elle a été rétrogradée : à n’importe quel âge, et en toute circonstance, elle doit avoir l’aval masculin !

Même les familles où les hommes considèrent les femmes comme leurs égales, ne peuvent pas protéger leurs filles au dehors. Ces jeunes filles, respectées au sein de leur famille, apparaissent au même titre que celles qui ont été élevées pour l’être, des mineures à vie, comme si la vie terrestre n’était qu’une étape probatoire pour mériter le titre de “femmes musulmanes” pour l’éternité ! Maintes jeunes filles ont souhaité vieillir très vite pour, enfin, posséder cette aura d’émancipation que seules les femmes âgées semblaient avoir. Or, la majorité n’est jamais atteinte pour une femme née en “pays musulman”, et la seule puissance dont elle peut jouir à un âge avancé, ne peut s’exercer que dans la hiérarchie familiale, en particulier sur d’autres femmes plus jeunes qu’elle : ses filles et ses belles-filles !

La femme ne peut être l’égale de l’homme que dans un pays libre et démocratique. Pour la femme kabyle, il n’y aura pas lieu d’apprendre la démocratie : ce ne sera qu’une “réintégration” dans une condition qui a été sienne dans son Passé, et qu’elle n’a jamais oubliée. Autant la solidarité des peuples du monde est importante, autant pour se libérer, chaque peuple doit le faire au vu de ses valeurs et de ses options. Il est aberrant que la femme algérienne de la fin du vingtième siècle et du début du vingt-et-unième puisse juger qu’il s’agit d’une libération quand elle se voile, alors qu’elle n’a eu de cesse, dans la première moitié du vingtième siècle, de lutter pour se débarrasser du voile qui était une entrave à sa liberté ! Il ne faut pas oublier que, depuis quelques décennies, une certaine opinion internationale lui a imposé les choix des Orientales et des…Occidentales, d’adoption !

Qui peut chasser de sa mémoire, au nom d’une réconciliation tous azimuts, que, en 1989, les femmes musulmanes de France manifestaient en faveur du port du foulard alors qu’en Algérie, l’islamisme semait les prémices de la terreur, ciblant les femmes -celles qui lui étaient réfractaires- par le truchement des hauts-parleurs des mosquées, notamment; les prêcheurs qui avaient la mainmise sur de nombreux quartiers de la capitale, n’étaient pas en reste.

Nous ne pourrons construire une société démocratique en allant à l’encontre des acquis dus à l’identité ancestrale, qu’une idéologie négatrice tente d’éradiquer.

Par Zira Nath-Habou,

Auteur de “Kabylie ou l’identité martyrisée”, essai, 2008.