Ferhat Mehenni à Milan : Les peuples amazighs doivent songer à s’organiser chacun de son coté

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MILAN (Tamurt) – Les promesses, si promesses de changement il y a, ne peuvent remplacer la réalité. Hormis les Libyens dont le sort n’est pas encore tout à fait joué, mais dont on peut déjà prévoir qu’il ne sera pas si enviable qu’on aurait aimé qu’il le soit, l’avenir auquel aspirent communément les peuples berbères est en partie la cause de leur échec et de l’impasse dans laquelle ils se sont mis depuis 1980. L’absence de projet politique autre que commun à tous les Amazighs ou propre à l’ensemble national postcolonial (Algérie, Tunisie, Maroc, Libye, Mali, Niger) auquel chacun d’entre eux appartient, est leur plus grand boulet. Rien ne changera pour eux tant qu’ils n’auront pas chacun un projet pour lui-même. Ils croient pouvoir reconstruire un empire amazigh, reconstituer le Royaume de Massinissa d’il ya plus de deux mille ans, alors que chacun est incapable de se construire tout seul.

Pointer du doigt cette naïveté est cependant le signe d’un début de prise de conscience pour rectifier le tir, se remettre en cause et pousser chaque peuple à ne compter d’abord que sur lui-même au lieu de compter sur les autres. Nous réalisons enfin que le rêve d’une Tamazgha, de l’Oasis de Siwa (Egypte) à Ténériffe (Canaries) est si doux que la plupart des nôtres refusent de quitter leur sommeil.

Faut-il, une fois de plus, rappeler ces deux vérités essentielles ?

1) Les peuples amazighs ne sont pas plus proches ou plus loin les uns des autres que le sont les peuples latins, slaves ou germaniques, par leurs langue, leurs identités et leur histoire respectives.

2) Avant d’aller vers une Tamazgha, il y a des frontières entre ses Etats qui interdisent à chacun de se concevoir en dehors d’elles. Par ailleurs les distances entre les identités berbères sont loin d’être seulement physiques. Les aspirations, les langues et les cultures sont trop différentes pour en faire abstraction avec autant de simplicité et surtout de cécité qui nous a tant frappés jusqu’ici.

Démocratie et renoncement identitaire
Il est évident aujourd’hui que les Etats hérités de la colonisation sont en fin de vie. Les aspirations des peuples à la démocratie semblent l’emporter partout où la dictature sévit. La question à se poser légitimement est la suivante : Faut-il d’abord démocratiser un pays pour que ses peuples (amazighs ou non) puissent enfin, non pas ouvrir droit à une existence consacrée ? Ou bien, n’y a-t-il pas danger à ce que l’ordre démocratique, appelé à un règne mondial, ne les entraine vers le renoncement identitaire, c’est-à-dire leur mort ? Et si la démocratie, mystifiant de nouveau le citoyen en le sublimant, se faisait de nouveau négatrice des identités culturelles et linguistiques ?

L’exemple kabyle
Depuis le 5 juin 2001, la Kabylie clame sa volonté d’exister. Elle n’a pas bouclé dix ans dans cette voie qu’elle s’est déjà dotée d’un Gouvernement Provisoire Kabyle. On sait que tous les peuples dits amazighes la regardent avec autant d’admiration que d’espoir qu’elle vienne un jour les délivrer. Qu’ils se détrompent. Quand bien même elle souhaiterait ardemment leur venir en aide, la Kabylie est en prise avec ses propres problèmes qu’elle ne peut s’occuper que d’elle-même, et pour très longtemps encore. Autant que chacun d’entre eux songe à s’organiser en conséquence.

Pour le moment, les autonomies régionales paraissent être la meilleure voie pour l’émancipation de ces peuples. A ce titre, les intentions déclarées du Royaume du Maroc de réorganiser ses provinces en entités autonomes ont besoin de connaître un début d’application pour impulser un processus qui, à terme, non seulement touchera l’ensemble des pays abritant des Amazighs mais reconfigurera totalement l’espace politique nord-africain dans le sens d’une plus grande cohésion et d’une solidarité plus efficiente et plus accrue.

Le conflit algéro-marocain sur le Sahara Occidental n’aura plus sa raison d’être. Les Touaregs d’Algérie, de Libye, du Niger et du Mali n’auront plus à prendre les armes pour défendre leurs droits légitimes et pourront se regrouper sur leur territoire historique que la décolonisation a coupé en, au moins, six pays.

Les langues d’origines amazighes trouveront en chaque autonomie régionale le cadre de leur expression, de leur protection et de leur promotion. Enfin, la répression contre leurs militants cessera.

Milan le 19/05/2011

M. Ferhat Mehenni, Président du Gouvernement Provisoire Kabyle