Ferhat : signe et signet des cygnes

0
ferhat mehenni , Tilelli I Teqqvaylit
Ferhat Mehenni , Tilelli I Teqqvaylit

Retour encore fois vertigineux. Hypnotique. Des chants richement orchestrés d’une voix toujours suave, toujours aussi ferme à faire frissonner les convictions jusqu’à les rendre plus vibrantes et attendries d’une sensitivité sacrée envers sa patrie, la Kabylie.

Un album duquel le maquisard de la chanson ne sort ni tout à fait le même ni tout à fait un autre mais toujours dans un même climat d’épanchement généreux et d’intégrité sonore. Pas tout à fait un autre parce qu’il conserve plus que tout autre le souffle de l’ouvrier intraitable de la mémoire et qui se démarque volontaire et serein dans une fulguration toujours aussi géniale par effet de virtuosité. De la densité thématique de l’album, au détour d’une trame superbement mélodique, presque plastique, se dégage une expressivité frémissante relative à chaque refrain dont les accents font des dix titres une fresque en mouvements impulsifs et fougueusement impatiente d’éclater. Pas tout à fait le même parce qu’on trouve dans l’album un irrésistible équilibre entre son talent et celui des autres aussi séduisants et également en faveur d’une réelle citoyenneté kabyle. Du magistral Idir, l’incontestable diapason des écritures fluides et rythmées à la fraicheur de la voix enveloppante de Tenna, la cantatrice sustentée du souffle puissant du Djurdjura, s’alignent des références farcies d’espérances qui nous emportent et nous émeuvent, Karim Yedou, Kamel Iflis et Tamazight (la fille de Ferhat) soutenus de cœur et en chœurs par les tous autant admirables Kamila Adli, Fatima Ammi, Abder Halit, Saïd Zaouane, Nour Kabylie, Mohand Aït Challal et l’indomptable Ali Idheflawen. En distinguant dans l’élégance limpide de l’album la voix feutrée de Dihya, on devient vite auditeur nostalgique essayant de rattraper les souvenirs vacillant de l’effacement au relief de cette silhouette lyrique, tendrement imposante et débordante de grâces. Elle partage avec Ferhat un titre – L’histoire– sacralisé par le nécessaire à un peuple pour pouvoir vivre libre parmi les nations : « La peur, l’hésitation freinent la marche vers la liberté / Seules la détermination, la perspicacité et l’unité / Permettent à un peuple de vivre debout « . Retour ligne automatique
Le duo avec Idir, Ferhat le consacre à L’espoir comme un critérium d’évidences, de bravoure et d’énergie dans le dur chemin vers la liberté : « L’espoir est lumière…/… son éclipse n’est qu’un au revoir / puisqu’il reste attaché / Au bord du miroir / Qui devant toute contrariété se fait grotte / Refuge où il s’abrite / En attente du jour propice ». Retour ligne automatique
À La liberté kabyle, Ferhat peut étendre les bras et avancer chemise ouverte contre vents et marées. Il refuse la désunion qui s’acharne à nous faire raisonner en dépit du bon sens. Une désunion qui s’apparente à une abdication ourdie ou à une déposition humiliante qui peut mener le kabyle à devenir persona non grata sur sa terre sinon enfermé dans un sac, noué par une corde avant d’être jeté dans les arcanes de l’oubli. Alors, Ferhat engage l’auditeur kabyle à se débarrasser de tout cynisme et résignation tant ses nuages sont à portée de main et qu’il lui revient de reformer son destin « …/… Depuis trop longtemps nous ergotions / À prendre un chemin tortueux / Pour une improbable victoire face à des monstres / Enfin, libérés des faux semblants / Nous clamerons d’une même voix / Nos enfants, ouvrez vos cœurs / La Kabylie est à vous ». Dans  » Le chemin de la liberté », une brillante parade illustrée d’une volonté qui mord le ciel aide à faire reculer le flair des duretés à venir, et l’on entend la voix du militant qui contraste idéalement avec la voix de sa fille dont la sensualité est taillée pour traverser dignement les nuits glacées et la froideur de l’oppression. Retour ligne automatique
Sa passion pour la liberté de son peuple exsude de chaque note en perles de clarté susurrant chacune un bout de L’acharnement qui s’abat sur sa patrie  » …/… Ils intimident / Ils terrorisent / Ils trainent dans la boue notre honneur et nos symboles…/… Ils tuent nos enfants / Notre deuil est quotidien / Sur la Kabylie, l’hiver s’est abattu ».Retour ligne automatique
Poète optimiste, sabreur des orgueils confus des marchands d’oracles dont les regards violents à son égard, loin de rabaisser sa détermination n’ont, au contraire, fait que l’accroitre. Il continue d’édifier, pierre sur pierre, la passerelle idéologique vers la liberté sans laquelle Un peuple n’est rien « L’entrée dans l’histoire appelle un Etat / Ce jour là, fièrement il [le peuple] dira ses batailles / Cette vérité deviendra son hymne pour la liberté / Il aura donné ses plus beaux bijoux / Ses plus chers enfants / Alors, chaque pas, chaque droit gagné / Arrachera au ciel un sourire d’admiration « . Il le signe, il le persiste Plutôt rompre que plier …/… Ceux qui n’hésitent pas à emprunter / Les chemins les plus abrupts / Pour notre cause / Vont jusqu’à défier la mort / Ce sont les droits qu’ils arrachent / À nous faire pousser des ailes / Ils nous ouvrent / Les portes de la liberté / C’est cela, être kabyle « .Retour ligne automatique
Considérant les acquis du passé –dont il a été l’un des initiateurs- avec un œil vers l’avenir, Ferhat continue de forger son combat dans la grande enclume du peuple sans s’accorder de répit ; que survienne L’apocalypse, il ne cessera pas de clamer l’union qui à ce jour tient la dragée haute pourtant dans un jardin de pensées et de toute les libertés. Ferhat n’est ni un enfant des dogmes ni un canard sauvage, tout comme ses frères … « Nous ignorons l’impossible / Nous n’avons peur de personne / Puisque l’Histoire est avant tout / Volonté des lions… »

Claviers déchainés ou cordes vaporeuses, selon l’humeur de la chanson, les fondements dans ses morceaux instrumentaux, patiemment raffinés sur les sonorités contemporaines tiennent en respect le mélomane soucieux de l’esthétique avec en cerise d’une part l’entrée en matière avec Un discours du président en guise de manifeste singulièrement absout de l’euphorie triomphaliste, du verbe haut et du bluff permanant propre aux dealers de la chose politique et d’autre part, un épilogue limite insurrectionnel sous l’arbitrage des bonnes intentions elles aussi en émeute. Comme le bruit d’un roulement de tambour accompagnant le son de trompette plaidant le recrutement La Kabylie appelle et sa plainte se divulgue dans des buées de luttes et d’espoir :  » … Pour que vivent nos belles cités / De Bouira, Bougie et Tizi-Ouzou… /… Nous braverons les dangers / Sans aucune peur de mourir / Sous ce ciel de colère / Nous arracherons la liberté / Etendard de la démocratie / Et mépriserons l’ennemie qui hait / La Kabylie appelle ».

Tilelli I Teqqvaylit (Liberté pour la Kabylie) Voila une fois encore un album qui permet la question du comment tant de forces vivent dans l’esprit – ravagé par la douleur- d’un homme qui a subi les haines les plus atroces dont les séquelles sont ineffaçables. Est-ce parce qu’il s’est voué au combat qu’il arrive à transcender les limites du commun des mortels et transformer le moindre germe de souffrance en geste créatif de génie ? Retour ligne automatique
Tilelli I Teqqvaylit pose l’interrogation en apportant des réponses au sens vif sur la prose mille fois proscrite du kabyle qui, à l’instar de ses frères amazighs, n’a jamais enfanté en paix. Être kabyle sans exister politiquement en tant que tel est le code nouveau de l’assujettissement. L’album éclipse d’un coup toutes les philosophies aux relents colonialistes, être ou ne pas être, là n’est plus la question. Enfin, quarante sept minutes de beauté intellectualisée d’où s’extraient deux dimensions qui forment le diptyque cher à Ferhat : la liberté et l’honneur du devoir.

Djaffar Benmesbah