Fêtes de Kabylie – Que sont devenus les épithalames de nos grands-mères ?

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D’aucuns vous diront que la différence est de taille. Quant à dire qui sont les meilleures, à chacun son avis. Autrefois, la famille s’apprêtant à célébrer un mariage, c’est-à-dire se préparant à accueillir une mariée en son sein, l’annonce était faite publiquement au moins une semaine à l’avance et se faisait traduire par tout un ensemble de symboliques. Et l’événement ne concerne pas uniquement la famille directe du jeune homme à marier mais l’ensemble de la famille portant le nom donné. En effet, les jeunes femmes de la famille sont mobilisées pour le roulement du couscous à offrir aux invités le jour J . Et pendant que ces jeunes femmes roulent à la main le couscous, les vieilles femmes quant à elles chantent les épithalames (tivuɣarin). En entendant ces chants mettant en valeur le nom et la bravoure de la famille, un passant devine les préparatifs d’une fête. Le rôle des hommes est autre.

Tout d’abord le père du jeune homme à marier est rassuré quant à la disponibilité des finances nécessaires quant à l’organisation dans d’excellentes conditions de la fête. Ensuite tous ensemble, ils dressent la liste des hommes devant faire partie du cortège nuptial. Le moindre détail était étudié et réétudié. Les proches parents comme les sœurs et les tantes paternelles arrivent à la maison bien avant le jour J. Quant celui-ci arrive, il ne reste plus qu’à suivre à la lettre le programme tracé déjà des jours auparavant. Les invités arrivent avec les cadeaux et qui n’étaient autres que ce que nous appelions le couffin, c’est-à-dire des denrées alimentaires composées généralement de semoule et des œufs. Le premier jour de la fête appelé L’Henni (lḥenni), un bœuf est immolé. Et seuls les hommes de la famille se chargeaient de cette besogne. De leur côté, les femmes exécutaient leur propre mission. Et gare à quelque incartade ! Car pas question de salir la bonne réputation de la famille.

Quand arrive le moment du dîner, la mobilisation des membres de la famille est plus jamais exigée. Ce n’est qu’une fois que tous les invités ont mangé que les hommes de la famille se mettent à table à leur tour. Du côté féminin, c’est la même règle qui est appliquée. Les invitées d’abord, les femmes de la famille ensuite. Une fois le dîner terminé et les tables débarrassées, chez les femmes, c’est le moment de passer à l’Ourar (le chant féminin). En général, elles chantent en chœur et au même temps, petits groupes de jeunes femmes et jeunes filles exécutent la danse. Invitées et membres de la famille s’alternent sur la piste de danse. Point de jalousie entre les danseuses. Cependant, les plus expertes sont souvent sollicitées pour le numéro de danse. Chez les hommes, le climat pouvait différer d’une fête à une autre. En général cependant, quant les services de joueurs de ṭbel (troubadours) ne sont pas sollicités, ce sont les jeunes du village qui organisaient une soirée artistique où fils de guitares et mandolines se faisaient gratter par les jeunes amateurs à tour de rôle.

En tout cas, aussi bien chez les femmes que les jeunes gens, les chants et danses se poursuivaient jusqu’à une heure tardive de la nuit, au moment du Henni. Pendant le déroulement de la cérémonie, les vielles femmes chantaient leurs épithalames en se tenant debout et décrivant des cercles. Dans la cour de la maison, le vieux de la famille se charge à mettre le henni sur la main du jeune marié. Une fois cette opération terminée, les jeunes gens passent avec des plateaux pleins de gâteux, d’œufs durs, du café et du thé. Une fois cette cérémonie terminée, les invités, notamment ceux du village, rentrent chez-eux. Cependant, les membres de la famille a encore à faire. En effet, c’est à ce moment qu’elle se rend chez la maison paternelle de la jeune mariée pour lui remettre ce qui est appelé le t’bek. En général, il est composé d’un quartier de viande, des légumes et le trousseau de la jeune mariée. Le séjour chez la belle-famille ne dure pas. Le lendemain après déjeuner, c’est le moment d’aller chercher la mariée. Les membres du cortège étaient essentiellement des hommes de la famille. Le nombre de femmes devant faire partie de ce cortège est extrêmement restreint. En général c’est l’une des tantes maternelles et l’une des sœurs. Par ailleurs, la voiture dans laquelle devait voyager la mariée devait être exclusivement de la famille. Une fois la mariée arrivée dans la maison de son mari, place aux chants et à la danse. Autrement dit, la fête se poursuit jusqu’à une heure tardive de la nuit ou tout simplement jusqu’au petit jour.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

De nos jours, les cérémonies de mariages se déroulent dans les salles de fêtes. Le couffin de semoule et d’œufs est remplacé par des cadeaux d’un autre genre. Les merveilleux épithalames de nos grands-mères et les sublimes ourars sont remplacés par le disc jockey (D.J). par des moyens électroniques, la musique vous détériore les tympans. En général, sont diffusées les chansons reprises maladroitement par ces tricheurs et voleurs de chansons. La voix entendue ressemble souvent à des cris de guenon en chaleur ou battant le rappel de son petit s’éloignant d’elle plus que de raison. Le menu est servi par des professionnels de la restauration. Donc l’invité est accueilli avec un sourire professionnel et non sincère. Les invités se tiennent comme des automates sur leurs chaises tant l’intimité est totalement absente.

Nos lecteurs doivent savoirs qu’à l’origine, les salles de fêtes étaient conçues et destinées pour les citadins qui ne jouissaient pas d’espace suffisant pour accueillir leurs invités. Dans nos villages en revanches, le voisin met sa maison à la disposition de l’organisateur de la fête. De nos jours, même les campagnards se ruent sur les salles des fêtes. Quand arrive le moment d’aller chercher la mariée, c’est l’anarchie. Chacun voulait faire partie du cortège. Au cours du trajet, certains automobilistes faisaient plus du 150 km/heure. Ça donne l’air d’une grande course du rallye. Le père de la mariée demande à ce que le cortège nuptial soit composé d’un maximum de voiture car il y va de l’honneur et la réputation de sa famille. Ainsi, l’honneur de la jeune mariée est réduit à « dépendre » du nombre de voitures composant son cortège. Quelle tragédie ! Une fois arrivée chez son mari, les invités se volatilisent. Chacun est pressé de rentrer chez lui.

Nos vieux et nos vielles reconnaissent qu’il y a plus de confort et de richesses matérielles aujourd’hui mais déclarent à l’unanimité au même temps que les fêtes d’autrefois avaient beaucoup plus de charme que celles d’aujourd’hui. Si on mettait donc en conjugaison le confort matériel d’aujourd’hui et les belles manières d’autrefois ?