Feu Muh Ouharoun : ses amis dont le MAK se recueillent sur sa tombe

0

L’affaire des « Poseurs de bombes » est presque entrée aujourd’hui dans la légende. Après tout, entre l’histoire et la légende, il n’y a pas vraiment trop de différence. La seconde est construite à base du socle de la première.
Ce matin, au cimetière de Tifrit, dans la commune d’Akbou où repose à jamais Muh Ouharoun, il y avait foule parmi laquelle se trouvaient des jeunes, des adolescents et des personnes d’âge mûr. Oui, il y avait des personnes ayant connu le défunt et même des hommes ayant été ses compagnons de lutte et, par conséquent, ses co-détenus au tristement célèbre pénitencier de Lambèse (Batna). C’est le cas effectivement de M. H’cène Chérifi, cadre et militant au sein du Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie.

Après le dépôt de la gerbe de fleur sur la tombe du défunt et l’observation d’une minute de silence à sa mémoire, ce fut le tour de la prise de parole. C’est le cadre du MAK, M. Jugurtha Benadjaoud, enfant de la région, qui ouvrit le bal en prononçant une allocution sur la nature de l’événement. C’est également cet intervenant qui se chargea de présenter l’identité des différents intervenants à l’assistance présente sur les lieux. C’est ainsi, qu’un autre cadre et militant du MAK et non moins animateur d’une association culturelle du village de Tifrit, en l’occurrence Mr Larvi Yahioune, fut invité à faire la biographie de feu Muh Ouharoun. Pour sa part, M. H’cène Cherifi relata l’histoire de cette affaire dite « Poseurs de bombes ». Dès lors, il parla de fait de Muh Ouharoun. M. H’cène Chirifi portera à la connaissance de l’assistance de la résistance héroïque de son défunt compagnon. « Nonobstant les terribles tortures qu’on lui a infligées, il garda obstinément le silence », témoigna M. H’cène Chirifi. Soudain, l’aposiopèse frappa les lieux. La raison ? L’orateur, la gorge nouée, fut dans l’impossibilité d’articuler un mot de plus. Et quelques secondes plus tard, son sanglot « viola » le silence. L’ancien compagnon de Muh Ouharoun finit même par avouer qu’il ne pouvait plus continuer son témoignage. C’est alors que M. Jugurtha Benadjaoud décida de passer la parole à M. Saïd Laïmchi, un autre cadre et militant du MAK et un témoin privilégié des décennies 1970 et 1980, période où les militants de la cause berbère, des droits de l’Homme et de la démocratie ne se trouvaient pas sous les « sabots d’un cheval ». Le témoignage de Mr Saïd Laïmchi fut des plus éloquents. Cependant, comme Mr H’cène Chérifi, M. Saïd Laïmchi fut obligé d’interrompre son discours puisque les larmes et la forte émotion lui causèrent une syncope. Les douloureux souvenirs refirent surface. Et quand les douloureux souvenirs refont surface, il est difficile pour une personne faite de chair et de sang de retenir ses larmes. Aussi, ce n’est que bien plus tard, que M. Saïd Laïmchi fit le témoignage en aparté à Tamurt sur cet épisode. (Voir en addenda).

En ce qui le concerne, M. le président du MAK, M. Bouaziz Aït-Chebib, dira tout d’abord qu’« un peuple qui oublie toutes celles et tous ceux qui se sacrifiés pour lui ne mérite pas le respect et l’estime » pour déclarer ensuite que « c’est à partir du travail de feu Muh Ouharoun que nous puisons des connaissances devant nous assurer la continuité du combat ». Tout en reconnaissant que le défunt Muh Ouharoun reste un symbole et une référence de la bravoure et de l’honnêteté pour les nouvelles générations, Mr Bouaziz Aït-Chebib mettra en avant les
causes justifiant cette symbolique et cette référence de la bravoure et l’honnêteté du disparu pour les nouvelles générations. En effet, le président du MAK parlera de cette période où seuls les militants qui avaient la foi en leur cause s’engageaient sur le chemin de la lutte et du combat. Et pour résumer cette période difficile et l’engagement indiscutable du défunt, Mr Bouaziz Aït-Chebib dira tout simplement : « A l’époque où Boumediène coupait les têtes, feu Muh Ouharoun n’a pas baissé les bras ». Il dira également : « Malgré les onze années qu’il a passées derrière les barreaux, il n’a pas changé. Il a toujours été humble et serviteur pour les autres et jamais revendiqué quelque chose pour son compte personnel ». Le président du MAK, connu également pour être un « ennemi juré » de l’oubliette des militants sincères de la cause juste, déplorera ardemment qu’aucune rue ou institution de la
république ne soit pas encore baptisée au nom de feu Muh Ouharoun. M. Bouaziz Aït-Chebib plaidera donc en faveur d’une bâptisation d’une institution ou boulevard au nom de feu Muh Ouharoun. C’est sur cette « plaidoirie » sans concession que le président du MAK mettra fin à son intervention. Il va sans dire que beaucoup d’autres interventions suivront où à travers chacune d’elles, le long et terrible combat ainsi que les innombrables qualités du défunt seront hautement mises en avant.

Addenda : Qui est Muh Ouharoun ?

Feu Muh Ouharoun est né le 13 avril 1949 au village Tifrit, dans la commune d’Akbou. Il est le fils de Tahar, sergent de l’ALN et de Nna Zahra, également combattante sous la bannière du Front de Libération Nationale (FLN) durant la guerre d’indépendance. Normal ! Quand l’époux suit une voix, l’épouse lui emboîte le pas et vice versa naturellement. Durant donc ces années de feu, le petit Muh Ouharoun fait sa scolarité à l’école primaire de son village natal. A l’indépendance, il rejoindre l’école des Enfants de Chouhada. Son aptitude à suivre les études le poussera à faire son entrée au lycée technique de Dellys, wilaya de Boumerdès. Une fois le cycle secondaire terminé, Muh Ouharoun fera alors son entrée à l’université d’Alger. Et parallèlement à ses études, Muh Ouharoun manifestera une curiosité pour la politique. Et oui, les études ouvrent bien les yeux. C’est pendant sa tendre jeunesse qu’il découvre l’Académie Berbère laquelle, devons-nous rappeler, fut créée au cours de l’année 1966 par feu Mohand-Arab Bessaoud et tant d’autres compagnons ayant fait le serment de donner le meilleur d’eux-mêmes pour faire retrouver à l’identité et la culture berbères leurs places qui leur revenaient de droit dans cet espace géographique dénommé la « Numidie » et plus particulièrement en Kabylie. C’est ainsi, armé de son militantisme pour le kabyle vive libre et digne, feu Muh Ouharoun participa à la création des revues ITIJ (soleil) et l’Organisation des Forces berbères (OFB). On était alors au début de la décennie 1970. Concernant la première revue, il y a eu parution de six (06) numéros et pour la seconde, deux (02) numéros. Et pour des circonstances non tout à fait élucidées jusqu’à maintenant, Muh Ouharoun s’engagea dans cette affaire dite « Poseurs de bombes ». En effet, le 3 janvier 1976, il mit une bombe au tribunal militaire de Constantine. L’engin explosa. Un autre attentat à l’explosif cibla le journal El-Moudjahid (Alger). Concernant, El-Moudjahid, l’action fut menée par un autre militant. La troisième bombe devait cibler le tribunal d’Oran. Cette troisième bombe n’explosa pas pour la simple raison que son porteur fut arrêté avant de ne l’avoir posée et actionnée au lieu voulu. C’est au cours du même mois, soit quelques jours seulement après les deux explosions la découverte de la troisième non encore actionnée que Muh Ouharoun et ses compagnons, une trentaine en tout fut arrêtés. Il s’agit entre autres de Hocine Cherradi, Lounès Kaci, Smaïl Medjber, Lahcène Bahbouh, Ramdane Metref, Tahar Acheb, H’cène Chirifi et son frère Ali, Rachid Hamiche, Ali Hamadouche et Mokrane Roudjane. Celui-ci est décédé. Selon M. Saïd Laïmchi, Muh Ouharoun fut condamné à perpétuité. Smaïl Medjber fut condamné à mort. Hocine Cherradi et Lounès Kaci à 20 ans d’emprisonnement. D’autres peines d’emprisonnement furent prononcées à d’autres militants mais d’une durée moindre que celles de ces quatre accusés. Bien sûr, lors de l’enquête, les interrogatoires furent très durs. En effet, comme le dira M. H’cène Chirifi la torture a été au rendez-vous. Pour revenir au cas précis de Muh Ouharoun, son enfer s’aggrava quand, au mois d’octobre 1977, sa mère trouva la mort dans un accident de voiture. La malheureuse mère trouva la mort sur la route en voulant rendre visite, comme elle avait l’habitude de le faire, à son fils incarcéré au pénitencier de Lambèse. En apprenant la nouvelle de la mort de sa mère, Muh Ouharoun fut si choqué qu’il tomba victime d’une dépression nerveuse. Les autorités pénitentiaires, au lieu de l’envoyer dans une clinique psychiatrique pour recevoir les soins adéquats l’ont mis en isolement. La raison invoqué par les responsables de la prison pour justifier ce « plongeon dans les abysses de l’enfer » était la sécurité de codétenus de Muh-Ouharoun. Il attendra le mois de janvier 1986 pour quitter sa cellule d’isolement pour être ensuite conduit à l’infirmerie de la prison.

L’histoire est implacable. Nos lecteurs doivent se poser la question comment les responsables du terrible pénitencier de Lambèse ont attendu le mois de janvier de l’année 1986, soit donc après neuf (09) longues années d’isolement, pour conduire le détenu Muh Ouharoun à l’infirmerie. La réponse est simple : Selon M. Saïd Laïmchi, un témoin privilégié de cette terrible période, devons-nous rappeler, c’est au cours de ce mois de janvier 1986, les nommés Ferhat M’henni, Saïd Sadi, Arezki About, Saïd Doumane, Arezki Aït-Larbi et Ali-Fawzi Rebaïne, après avoir été condamnés par la cour de sûreté de l’Etat de Médéa à des peines d’emprisonnement au cours du procès dit « historique » qui dura du 15 au 19 décembre 1985, furent conduits à leur tour au pénitencier de Lambèse le premier janvier 1986 crièrent au scandale et exigèrent à ce que Muh Ouharoun quitte sa cellule d’isolement. Notre interlocuteur précise que dès leur arrivée à Lambèse, les condamnés par la cour de la sûreté de l’Etat de Médéa, ont demandé des nouvelles des condamnés pour l’affaire dite « Poseurs de bombes ». Une fois informés du cas de Muh Ouharoun, comme un seul homme, Ferhat M’henni, Saïd Sadi, Arezki About, Saïd Doumane, Arezki Aït-Larbi et Ali-Fawzi Rebaïne ont crié au scandale et laissé entendre « à qui de droit » qu’il n’était pas question de laisser Muh Ouharoun dans sa cellule d’isolement. Devant la ténacité de ces nouveaux pensionnaires de Lambèse, les responsables n’ont eu d’autre choix que de satisfaire leur exigence. Au mois d’avril 1985, les condamnés par la cour de la sûreté de Médéa retrouvèrent la liberté à la lumière d’une remise de peine. Et deux ans plus tard, soit le 5 juillet 1987, Muh Ouharoun ainsi que tous ses camarades retrouvèrent à leur tour la liberté. Le président de la république d’alors, M. Chadli Bendjdid a décidé de leur accorder la grâce présidentielle à l’occasion du 25ème anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. En tout, Muh Ouharoun et ses camarades, connus sous l’appellation de « les Poseurs de bombes » ont purgé une peine de onze ans et demi d’emprisonnement. Hélas, la torture et l’emprisonnement leur ont laissé des séquelles. Le 22 mai 1996, Muh Ouharoun rendit son dernier souffle. Il a laissé derrière lui une veuve, deux orphelines et une histoire qui se chevauche presque avec la légende.