Géants et gnomes

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Je dédie cette chronique aux 128 martyrs et aux milliers de blessés et d’éclopés du Printemps noir de Kabylie.

En une seule journée, le jeudi 26 avril 2001, six (6) jeunes citoyens ont été assassinés par les gendarmes de la brigade d’Azazga, renforcés par des dizaines d’éléments armés comme pour un raid en terre ennemie.
Cette tuerie a causé un traumatisme ineffaçable dans toute la région. La douleur chez les familles et les amis de ces martyrs est encore prégnante.
La population a dressé des stèles commémoratives aux endroits mêmes où sont tombés ces jeunes citoyens, dans l’attente de la construction d’un lieu de mémoire collectif et digne de leur sacrifice. Pour le moment, ni la mairie et ni la daïra ne semblent soucieux d’ériger ce monument du souvenir.
Ce modeste hommage se veut un acte de rappel et d’entretien de la mémoire de tous les sacrifiés de l’insurrection citoyenne du Printemps noir de Kabylie.

Afin que nul n’oublie !

Je m’appelle Mme I… résidant à Yakouren.
Le 26 avril 2001, un gendarme de votre armée a mis un genou à terre et a ajusté son séminov pour viser dans le dos mon enfant Kamal âgé de 21 ans qui fuyait devant la horde de vos assassins. Éreinté par la folle course, il s’était réfugié sous une arcade d’un immeuble et c’est là qu’il fut atteint par une balle qui lui a transpercé le cœur. Avant de rendre l’âme, mon enfant avait fait appel à toute son énergie pour s’agripper au mur qu’il a lacéré de ses mains tachetées de sang avant d’écrire dans un dernier râle le mot « liberté ». La scène s’est déroulée devant des dizaines de citoyens dont certains ont voulu courageusement lui porter secours. Mais vos sbires assassins ont ouvert un feu sans merci pour les en dissuader. Bien sûr, il n’y avait pas votre ENTV pour filmer la scène comme ce fut le cas pour le jeune martyr palestinien dont les images ont ému le monde entier. Mon enfant est mort là, après une agonie de plusieurs minutes, en pleine solitude sous le regard hébété de dizaines de citoyens atterrés.

Je suis Mme A… résidant à Fréha. Le 26 avril 2001, à partir de la terrasse de la brigade de gendarmerie d’Azazga, un gendarme sniper a visé le cœur de mon enfant Ahcène en le tuant sur le coup devant la façade du siège de la BADR. Quelques jours plus tard, les citoyens de la ville ont érigé sur cette façade une modeste stèle en son souvenir. Lors d’échauffourées, un CNS, haineux comme la teigne, l’a arrachée du mur et devant des dizaines de témoins s’est mis à lui uriner dessus en proférant des mots obscènes.

Je m’appelle Mme M… résidant à Azazga. Le 26 avril 2001, un sbire en battle-dress de gendarme a mis un genou à terre et a ajusté de son séminov le dos mon enfant Mustapha qui fuyait devant la meute de tueurs en uniforme.

Je m’appelle Mme S… résidant à Tamassit. Le 26 avril 2001, un gendarme a mis un genou à terre et a ajusté son séminov pour viser dans le dos mon enfant Youcef âgé de 20 ans qui fuyait devant une horde d’assassins institutionnels. Une balle bien ajustée a arrêté net sa course éperdue.

Je m’appelle Mme M… résidant à Tinkicht. Le 26 avril 2001, un énième gendarme a mis un genou à terre et a ajusté son séminov pour viser dans le dos mon enfant Sofiane âgé de 20 ans qui tentait de se mettre à l’abri de la mitraille.

Je m’appelle Mme M… résidant à Boubroune. Le 26 avril 2001, un autre gendarme a mis un genou à terre et a ajusté son séminov pour viser dans le dos mon enfant Kamal de 24 ans qui fuyait une charge de soudards déchaînés.

Je m’appelle Mme A… résidant à, Akbou …
Je m’appelle Mme B… résidant à Ouadhia…
Je m’appelle Mme C… résidant à Bougie…
Je m’appelle Mme D… résidant à Tuβiret…
Je m’appelle Mme E… résidant à Larvεa n At Yiraten…
Je m’appelle Mme F… résidant à Asqif…

M. le Président « de tous les Algériens », où étiez-vous et que faisiez-vous en ce jeudi 26 avril 2001 quand les gendarmes qui relèvent de votre autorité ont ruiné notre vie ?

Eux, devaient fêter avec une haute satisfaction un tel tableau de chasse d’une seule journée à Azazga.

Monsieur le Président « de tous les Algériens », les gendarmes et les CNS envoyés en service commandé à Azazga et dans toute la Kabylie ont déshonoré à jamais l’Algérie, que vous préconisez ainsi que leurs corps respectifs.

Avec l’assentiment de toute la chaîne de commandement de ce corps dont vous êtes le chef nominal, des soudards vêtus de vert ont créé une scission entre le peuple kabyle et l’État algérien que vous incarnez. Ce fossé est impossible à combler puisqu’aucune autorité n’a exprimé le moindre regret, la moindre compassion ni la moindre protestation.

Cette indifférence et ce mépris sont vécus par toute la population comme une bénédiction au sang versé par nos enfants innocents fauchés à la fleur de l’âge.

Une décennie est passée depuis le safari meurtrier de la gendarmerie en Kabylie. Le peuple kabyle n’oublie pas.

Iεezzugen, le 13 mars 2011.

Azru

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