Hollande ferait bien de ne pas trop s’inspirer du SPD allemand…

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Le PS commet une erreur. Le gouvernement français aussi. Croire que les socialistes français, et la France en général, trouveront leur salut allemand dans le SPD, ne rime à rien. A l’occasion de la célébration du 150e anniversaire de leur existence, les sociaux-démocrates allemands traversent en effet l’une des phases les plus critiques de leur histoire. A leurs dépends, cette crise n’a rien de conjoncturelle. Profondément structurelle, elle est au diapason d’une perte d’influence de la social-démocratie européenne qui, privée de ses relais syndicaux et associatifs, est la première victime des réformes qu’elle a souvent elle-même initiées.

Faisant partiellement le deuil d’une classe ouvrière touchée par les restructurations industrielles, le chômage et la précarité, le SPD espère que de nouvelles couches sociales le soutiendront lors des prochains scrutins. Sauf que celles-ci ne se reconnaissent ni dans ses propositions économiques, ni dans ses perspectives politiques. A dix mois des prochaines élections au Bundestag, le SPD ne se fait d’ailleurs guère d’illusions. Bien que jurant haut et fort ne pas vouloir gouverner avec Angela Merkel en 2013, le SPD risque bel et bien de se retrouver une nouvelle fois dans une « Grande Coalition ». En position de faiblesse, et dans l’attente de jours meilleurs en 2017, il ne jouera alors que les faire-valoir pour l’actuelle chancelière qui continuera à dominer la politique allemande jusqu’à cette date.

Ne l’avouant qu’à demi-mot, le SPD ne s’est pas remis de l’ère schröderienne. Il n’a pas encore largué les amarres d’une époque dont il refuse toujours de faire l’inventaire. Redevable à Gerhard Schröder de les avoir conduits à près de 41% des voix en 1998, les sociaux-démocrates allemands ont pourtant vécu l’une de leurs plus cuisantes défaites onze ans plus tard. Chef de la chancellerie à Berlin de 1999 à 2005, leur candidat, Frank-Walter Steinmeier, n’atteignit que 23% des suffrages exprimés lors des élections du 27 septembre 2009. A posteriori, et pris au piège du jeu institutionnel de leur alliance contrenature avec la CDU, ils payaient alors au prix fort les répercussions politiques et sociales de « l’Agenda 2010 ». Toutefois, n’étant pas à une contradiction près, de nombreux membres influents du SPD continuent de croire en ce programme. Tel est aussi le cas de leur candidat-chancelier en 2013, Peer Steinbrück, pour lequel ses deux modèles en politique demeurent Helmut Schmidt et Gerhard Schröder.

Aujourd’hui souvent citée en exemple, la politique économique et sociale de Gerhard Schröder a beaucoup plus profité à Angela Merkel qu’elle n’a fait les affaires du SPD. C’est aux sociaux-démocrates que la politique allemande, mais aussi les chefs d’entreprise et les milieux bancaires et financiers, ont laissé le soin de défaire partiellement ce que la République fédérale de l’après-guerre avait su si bien réaliser et consolider sous Willy Brandt, Helmut Schmidt et Helmut Kohl. Sous couvert de « réformes » et de « réformisme », l’économie sociale de marché a subi ses premières grandes remises en cause sous Schröder. Ainsi « l’Agenda 2010 » a notamment provoqué la baisse du pouvoir d’achat des salariés allemands qui, en l’espace de dix ans, a diminué d’environ 4%. Sa mise en œuvre a également précipité une paupérisation accrue des retraités, dont nombreux vivent désormais au seuil du minimum vital. En agissant de la sorte, la social-démocratie allemande s’est elle-même enfermée dans un dilemme stratégique et idéologique dont elle ne sait plus comment sortir.

En toute logique, la droite française s’est dorénavant engouffrée dans la brèche que Gerhard Schröder n’a cessé de creuser depuis sa défaite de 2005. Par ses récentes déclarations anti-élyséennes sur la compétitivité, celui-ci a non seulement souligné la profondeur du fossé qui sépare les sociaux-démocrates allemands des socialistes français. Il a aussi pris fait et cause pour l’opposition française qui ne rêve que d’une chose : que François Hollande applique en France la politique de Schröder pour en tirer, dès la première élection venue, tout le bénéfice politique qu’elle pourra en récolter. Car, au-delà de toutes les illusions perdues, le copier-coller de la politique schröderienne aurait comme conséquence de renforcer à la fois l’UMP et, plus encore, le Front national. La droite et l’extrême droite françaises n’attendent que cela.

À François Hollande par conséquent de faire la preuve de sa capacité à éviter un piège contre lequel il espère avoir trouvé la parade lors de sa très récente conférence de presse. De sa faculté à trouver le bon équilibre entre la nécessité de nouvelles et indispensables réformes d’une part et le besoin impérieux de respecter les enjeux sociaux d’autre part dépendra le sort de sa politique. Pour l’instant, rien ne laisse présager qu’il y arrivera. Surtout si le PS devait toujours continuer à montrer le SPD allemand en exemple. Car, malgré la complicité affichée par quelques-uns des ministres du gouvernement français, et notamment par le premier d’entre eux, avec les sociaux-démocrates allemands, la réalité du verdict se veut parfois plus dure que ne l’est la confiance que l’on peut exprimer envers ses propres amis. Ainsi la germanophilie des uns n’a pas toujours eu pour synonyme la connaissance et l’analyse de l’Allemagne des autres.

Gilbert Casasus
Professeur en études européennes
Université de Fribourg / Suisse