Très cher Saïd…

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Très cher Saïd, Cette année, j’ai décidé de faire exception et de te rendre un hommage. Bien que modeste je le veux écrit et divulgué. C’est décidé, cette année, après 16 longues années, je le fais.

Même si je pense souvent à toi, les 3 décembre ta présence dans mon esprit est plus forte. C’est que l’Algérie que tu as laissé derrière toi est tellement plus horrible que celle que tu as quittée, pourtant déjà malmenée. Aujourd’hui la vie ici est une lutte pour la survie, alors que le pays jouit de recettes pétrolières sans précédent. En Algérie trop de gens vivent dans la rue, un loyer coûte un mois de salaire moyen, le litre de lait atteint 75 DA, la garderie 4 000 DA/mois, la visite médicale dans les 800 DA. Le taux de chômage bat des records, alors que les revenus du pays pourraient sans aucun problème être réinvestis, créer des emplois et stimuler la croissance. La drogue et la prostitution explosent. Des exécutions extrajudiciaires sont impunément commises par les gendarmes, et on tue ceux qui viennent protester. En 2010, on construit sur des terres agricoles d’une rare qualité, alors que le pays importe le riz, les lentilles et les petit pois. Les prix sont exorbitants, en partie parce que les produits importés sont contrôlés par des généraux qui font payer le petit consommateur pour s’enrichir, sans avoir le moindre scrupule sur la situation dans laquelle cela nous met. Comment une famille nombreuse classique peut-elle s’en sortir ? Je l’ignore.

Aujourd’hui, dans cette Algérie, la contraception est toujours taboue, la population est livrée à elle-même et aux soi-disant préceptes d’Allah pour déterminer le nombre de gosses qui vont y voir le jour. Au prix où sont les choses, ces familles se voient débordées, complètement abandonnés. On part de désespoir, on va vers n’importe quoi d’autre, au prix de renier son identité ou de servir d’esclave, ulac fell-as. Ailleurs, on apprend à oublier, à compenser, à voler ou à surconsommer, à élever des gosses sans repères ni identité. Des fois, on part juste pour vivre pleinement une seule histoire d’amour puisque désormais ni la société, ni la famille, ni les voisins, ni l’imam, ni le bon dieu ne nous la laisse vivre pleinement. Tu vois, on ne demande pas grand-chose des fois, mais c’est déjà trop.

Alors c’est ca l’Algérie ? Pourtant c’était relativement vivable dans les années 70 ? Eh oui, d tagini i d Lzzayer n tura. Mais elle ne s’est pas construite facilement ; les commanditaires en ont d’abord méticuleusement écarté beaucoup du chemin, les lionnes et les lions, comme toi, qui ont farouchement résisté et qui pouvaient inspirer. Toujours est-il que pour le moment, c’est bien cette Algérie obscurantiste et horrible qui a triomphé.

Tu avais déjà résisté sous Boumédiène. Tu es peut-être parti en 94 en pensant avoir enterré l’ère de la dictature. Je suis navrée de t’annoncer que cette crapule qui avait miraculeusement disparue en 78 a ressuscité. Après sa version « socialiste » des années 70, Boumédiène relooké en Boutef made in 2 000, débarque habillé à la mode néolibérale et en parlant un parfait arabe, pour terminer le boulot de son macabre prédécesseur. Bouffer le pays et le prostituer, avec un rare talent. La même équipe qui avait nationalisé les ressources pétrolières en 1972 l’a privatisée environ 3 décennies plus tard. Elle vend aussi nos ports, autorise les émirs arabes à venir chasser dans notre désert, elle s’emploie à construire des mosquées à tout casser, arabiser et « débiliser » à outrance. L’Algérie Saoudite change aussi le week-end du jeudi-vendredi, au vendredi-samedi s’il vous plait, pas question de toucher au jour sacré des islamistes. L’Algérie Saoudite fait la chasse aux non-jeûneurs avec une efficacité et une rapidité jamais égalée pour les affaires de corruption. C’est monstrueux ce qui nous arrive Saïd. Pour ma part, c’est Mesmar Djeha qui me manque le plus, il nous rassemblait, il nous apportait la bouffée d’oxygène si nécessaire pour résister. Tu étais inégalable avec ta colonne du Matin. Parfois, j’essaye même d’extrapoler sur 16 ans, je me demande ce que tu dirais si tu étais là, comment tu commenterais l’actualité.

C’est toi et tes camardes de combat qui vous êtes dressés les mains nues devant le projet macabre de reconversion de l’Algérie et qui avez dit non. Si ton exemple et ton courage ne cessent de m’inspirer et me recentrer sur le sens de la vie et la valeur des choses, cela ne me semble pas évident de te copier. Car comment peut-on des semaines, des mois, des années durant, vivre avec la trouille au ventre de se faire tuer ? À n’importe quel moment ; quand tu vas acheter ta baguette de pain, quand tu vas vers ta voiture, quand tu vas vers ton bureau, faire tes courses. La menace, ça peut être n’importe lequel des passants, des gens qui font la queue derrière toi. Comment gérer sa situation de famille? comment continuer à remplir son rôle de père, aimé, chéri, attendu, quand on est dévoué à l’œuvre de résister au prix de sa vie à une barbarie omniprésente qui a tous les pouvoirs ? Saïd, je pense obstinément à la manière dont tu vécus les derniers mois, les dernières semaines de ta vie, Saïd. A ce que tu disais à tes enfants, à ta femme, exilés, quand ils t’appelaient pour demander de tes nouvelles, peut-être pour insister que tu les rejoignes, au moins pour quelques mois ? Saïd, comment pouvais-tu leur répondre que tu ne partirais jamais, même menacé, même déjà en proie à un attentat manqué, que tes idéaux valaient le prix de ta vie, ta vie ? Comment un être humain peut-il vivre cette tension sans sombrer dans la folie, sinon au contraire, y puiser force et clarté, celles-là qui transparaissent dans les bulletins géniaux que tu écrivais à l’époque ? Quelle classe de courage faut-il avoir pour vivre en combattant et mourir en héro ? D’où puisais-tu autant de conviction ? Comment peut-on nous inspirer aujourd’hui de ta fougue à résister, alors qu’on affronte souvent des situations bien moins éprouvantes que celle que tu as surmontées ?

Le pays est fou, et je pense qu’il l’est un peu de t’avoir perdu. Toi et tant d’autres des meilleurs de ses enfants, ceux qui ont dit : « moi j’ai le choix, eh bien je meurs pour l’Algérie que je défends ! ». Comme chaque fin d’année je relis une liste des journalistes et intellectuels assassinés par les islamistes, l’une égorgée, l’autre par balle, l’une près de chez elle, l’autre en partant au boulot. J’ai lu par exemple que quelque temps après l’assassinat d’une intellectuelle, que je crois être Nabila Djahnine, son frère s’est suicidé, suivi des parents qui sont mort de chagrin l’un après l’autre. Il m’est complètement impossible d’imaginer les tragédies personnelles que les meurtres islamistes ont laissées derrière eux. Mais elles hantent mon inconscient. Et elles remontent à la surface régulièrement, tour à tour me dépriment, m’affaiblissent, m’indignent, me rongent de remords de ne pas en faire autant que vous. Je n’arrive pas à faire le deuil de votre disparition, de l’Algérie qui gémit sous vos décombres Saïd.

D’ailleurs comment faire le deuil d’un assassinat ? Est-ce possible ? Et comment se remettre de la disparition forcée d’une personne d’une aussi exceptionnelle douceur, qui représentait autant d’espoir et de courage à la fois ? Et comment te rendre l’hommage que tu mérites, à cette idéologie, à cette cause auxquelles tu t’es dévoué jusqu’au bout, au prix de ta vie ? Comment combler le vide que tu as laissé dans le cœur de ta famille, tes proches, de l’Algérie ? Comment faire échouer l’acte abominable des commanditaires de ta disparition ? C’est un autre idéaliste, Miguel Enriquez, péri sous le régime de Pinochet, qui m’a répondu à peu près dans ces termes: « le meilleur hommage que l’on peut rendre à un révolutionnaire, c’est de continuer l’œuvre pour laquelle il est mort ». Meqbel assassiné à Hussein Dey, en ce 3 décembre 1993, c’est pour moi l’un des paroxysmes de l’horreur de l’Algérie post-indépendante. C’est une perte impossible à compenser. Mais peut-être aurais-tu aimé que nous la voyions aussi comme une mesure de la conviction qu’il faut avoir de ses idéaux. Car dans cette atroce scène où ce fou de dieu te tire les deux balles assassines dans ce resto, je te vois en train de me dire : « Résiste. Bats-toi. Jusqu’au bout. Défends la dignité et la justice. Il n’y a que la vérité qui vaille la peine, il n’y a que l’Algérie solidaire, laïque et libre qui vaut la vie ».

« Chaque génération, disait Aimé Césaire, je crois, doit -dans une relative opacité- découvrir sa mission, l’honorer ou la trahir ». L’héritage que tu nous lègues donne à notre génération une mission historique sans équivoque : celle de construire l’Algérie pour laquelle tu es tombé. Elle est à contre-courant, démodée et peu défendue, mais c’est la nôtre, il n’y en a pas d’autre. Devant ton courage, ton sacrifice et ta détermination, comment pourrait-on trahir cette mission ? Nous qui la fuyons souvent pour se laisser tenter par une vie plus commode dans un pays que d’autres ont construit, notre vie aura-t-elle jamais un sens alors ? On t’a extirpé, on t’a enlevé à nous. La haine, l’indignation, la rage, sont sûrement compréhensibles, je les ressens. Mais il y a une formidable énergie positive et constructive qui émane de ta résistance : il y a à faire, il y a à construire, se mettre à l’œuvre, produire pour réinventer l’Algérie. Il faut donner un sens à nos vies en entreprenant notre mission, celle de la construction de l’Algérie que voulait Meqbel. Mais comme c’est résister au lieu de se soumettre, c’est aussi briller au lieu de ternir, c’est donc le plus judicieux des choix individuels.

Les héros ne meurent jamais, Saïd, leur authenticité laisse des traces dans l’univers et dans les âmes. Ils laissent derrière eux leur légende, leur exemple, et leur volonté surhumaine de faire triompher l’amour et la liberté. Ils ressuscitent inéluctablement en d’autres qui poursuivent leur œuvre. Tu as défriché le chemin avec une dignité qu’il convient de ne jamais oublier. Continuons-le.

Addendum:

Dernier billet laissé par Said Mekbel, paru le jour même de sa mort, comme s’il savait...

Ce voleur qui, dans la nuit, rase les murs pour rentrer chez lui, c’est lui. Ce père qui recommande à ses enfants de ne pas dire dehors le méchant métier qu’il fait, c’est lui. Ce mauvais citoyen qui traîne au palais de justice, attendant de passer devant les juges, c’est lui. Cet individu, pris dans une rafle de quartier et qu’un coup de crosse propulse au fond du camion, c’est lui. C’est lui qui, le matin, quitte sa maison sans être sûr d’arriver à son travail et lui qui quitte, le soir, son travail sans être sûr d’arriver à sa maison. Ce vagabond qui ne sait plus chez qui passer la nuit, c’est lui. C’est lui qu’on menace dans les secrets d’un cabinet officiel, le témoin qui doit ravaler ce qu’il sait, ce citoyen nu et désemparé… Cet homme qui fait le voeu de ne pas mourir égorgé, c’est lui. C’est lui qui ne sait rien faire de ses mains, rien d’autres que ses petits écrits. Lui qui espère contre tout parce que, n’est-ce pas, les rosés poussent bien sur les tas de fumier. Lui qui est tout cela et qui est seulement journaliste.