Interview avec la présidente de l’association kabylo-normande « Tafsut », Mme Micheline Khouas : Tafsut ou comment donner la parole à la communauté kabyle

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Tamurt : Vous vivez en Normandie et vous partez régulièrement en Kabylie, trouvez-vous des points communs aux deux régions?

Il y a plus de kabyles en Normandie qu’il y a de Normands en Kabylie.

Mais là n’est pas la question. Ce qui nous importe, c’est de constater le nombre de couples mixtes kabylo-normands, de leur permettre de mieux croiser leurs cultures au-delà des sentiments qui les animent et de faciliter les rencontres et compréhensions entre des familles de traditions différentes, par le biais de la langue, en particulier.

Ce qui nous importe également, c’est de faire connaître, aux normands, la richesse de la culture et des traditions kabyles afin de faire reculer les incompréhensions et préventions qui se font de plus en plus jour entre ces communautés.

Et qu’apprennent alors les Normands de la Kabylie à travers l’association Tafsut ?

Je serais tentée de dire… tout pour certains !!

La deuxième raison en effet qui nous a convaincus de la nécessité de créer cette association, c’est ce sentiment de grande ignorance ou encore d’un grand amalgame entre culture arabe, culture kabyle, et culture maghrébine en général. Combien ne savent pas encore que la Kabylie est une région d’Algérie, que les Kabyles font partie du peuple berbère, que l’on retrouve des Berbères dans tous les pays du Maghreb, qu’ils étaient même les premiers habitants de l’Afrique du Nord, que la fameuse capitale Carthage est une ville berbère… ?

L’association Tafsut a donc eu à cœur en rappelant ces faits historiques de mettre en avant la spécificité de la culture kabyle sous toutes ses formes : langue en tout premier lieu, artisanat, traditions, musique et danse. Ceci nous paraissait d’autant plus essentiel que Rouen bénéficie d’une grande communauté kabyle ancrée de longue date dans notre cité. Si les Kabyles sont le plus souvent fiers d’exprimer leur spécificité, celle-ci n’est pas clairement connue et reconnue par le citoyen lambda de Normandie… (et d’ailleurs !) C’est pourquoi Tafsut intéresse, concerne aussi les « Normands », toute personne curieuse de cerner, comprendre les différences et les spécificités de chaque peuple, culture.

Et quelle était donc la «première» raison de créer votre association ?

Eh bien, bien sûr c’était là l’occasion de réunir tous les « amoureux » de la Kabylie et de peut-être leur donner l’opportunité de mieux se comprendre par delà les générations : c’est pourquoi c’est autour de l’apprentissage de la langue kabyle que nous avons concentré tous nos efforts au départ, une langue spécifique, reconnue comme option au baccalauréat mais qui ne trouvait en Normandie – notamment- aucun lieu ni structure pour être enseignée avant. Ce fut notre premier combat, d’autant que c’était aussi une ouverture aux « Kabyles par adoption », conjoints de kabyles d’origine, aux enfants issus de ces unions, et aux kabyles eux-mêmes souvent démunis devant la langue écrite, de s’initier à une langue qu’ils sont amenés à pratiquer chaque année de retour au pays avec leurs familles, beaux parents, grands parents.

L’un des objectifs de l’association est de donner la parole à la communauté kabyle fortement représentée en France. Quels sont vos moyens d’action pour atteindre cet objectif?

Dans le fil de ce qui précède, nos moyens d’action sont très largement tributaires des moyens financiers dont on dispose.

La première action, c’est la parole kabyle, autrement dit l’enseignement de la langue, pour celles et ceux qui souhaiteraient la découvrir. C’est aussi, l’art de la danse berbère, dispensé par une enseignante qualifiée, et qui est perçue comme un élément de la culture et de la civilisation kabyle.

Ce sont enfin les diverses conférences que nous organisons sur des thèmes toujours en lien avec cette culture, tels les contes kabyles ou l’origine du nouvel an berbère, ou encore la littérature kabyle qui, grâce à nous a trouvé droit de cité au Festival du Livre de la Jeunesse de Rouen.

Votre association assure des cours de Kabyle à Rouen depuis son lancement, en 2008. Sauf que ces derniers risquent de cesser à cause du non respect d’engagements pris au nom du gouvernement algérien…

L’argent reste, quoiqu’on en pense, et même si on le regrette, le nerf de la guerre, comme celui de la culture. Sans aide, il nous sera impossible de maintenir la diffusion de ces cours, ou alors à un tarif inabordable pour la majorité des élèves.

Subsidiairement, ce qui est en cause c’est le respect des engagements pris.
Nous nous sommes engagés dans cette aventure sur la foi de la promesse d’un financement par le gouvernement algérien de l’enseignement du kabyle, par la prise en charge du salaire de l’enseignant. Cela nous permet de demander aux élèves une participation raisonnable, de l’ordre de 80 € pour l’année, afin de couvrir les frais de fonctionnement de cette activité.

Des contrats ont été signés. Ils n’ont pas été honorés. Effectivement M. Azzedine Zalani, employé au service des langues au Centre Culturel Algérien à Paris ne respecte rien. En 2008, Lyes Béchir était l’enseignant de kabyle, de l’Association. Il n’a pas été payé pendant toute une année scolaire. M. Zalani, m’avait imposé de le renvoyer pour le remplacer par une « connaissance » à lui, une jeune femme de Lille ! … se servant de notre Association. J’ai refusé. Il a fait pression et depuis refuse de payer Fahima Aberbour, enseignante diplômée de berbère. M. Zalani refuse de nous recevoir, donne des RDV à Paris où il n’est pas présent… Il nous méprise. Je lui ai adressé un courrier recommandé… sans réponse de sa part. Il fait barrage au Centre Culturel pour que nous rencontrions un responsable.

Ce non respect de ces engagements devrait nous conduire, à brève échéance, à cesser cette activité, laissant le champ libre à des initiatives privées et non contrôlées.
L’enseignement du kabyle est une discipline qui a ses règles, qui est assurée par des personnes formées à cet effet, ce qui en garantit le sérieux et l’efficacité.
Il ne suffit pas de parler pour enseigner, sans compter sur les possibles dérives que pourraient entraîner des initiatives privées, aux arrières pensées pas toujours absentes.

Le 18 Juillet prochain vous partez en Kabylie pour une semaine, accompagnée d’autres membres de l’association pour, entre autre, faire découvrir la culture normande à la population locale… Pouvez-vous nous en dire davantage sur le projet?

C’est le plus gros défi que nous nous sommes assignés et nous entendons bien le relever : faire parler de la culture normande à un public qui n’y est pas accoutumé ; faire dialoguer artistes normands et artistes kabyles, faire participer les citoyens de Bougie (et de la région) à des activités de théâtre de rue, des ateliers d’art plastique et de multimédia.
Tout ceci grâce à la ténacité de quelques uns, Brahim Tazaghart en tête, mais aussi le Théâtre Régional de Bougie (Béjaïa), la Région Haute Normandie et bien sûr, l’équipe de TAFSUT

La Région Haute-Normandie est engagée dans une coopération décentralisée avec la Wilaya de Béjaïa en Algérie, autour des enjeux environnementaux et économiques. Cette coopération concrétisée par le projet de coopération scientifique SEINE/SOUMMAM pour l’assainissement du Bassin de la Soummam et mis au point par des équipes de recherche de l’Université de Rouen et de l’Université de Bougie (Béjaia) ne peut se passer d’un volet culturel et humain.
C’est dans ce contexte que l’Association TAFSUT est devenue l’interlocuteur habilité à proposer et mettre en œuvre cet apport culturel.
TAFSUT s’est en effet engagée depuis 3 ans dans la transmission et la diffusion des cultures kabyle et normande

Un mot pour conclure?

Ce ne pourra être qu’une conclusion provisoire. L’heure des bilans n’a pas sonné. Nous ne doutons pas que nous parviendrons à surmonter nos difficultés et à faire aboutir tous nos projets pour le plus grand bien de la diffusion de la culture kabyle et de l’amitié entre les pays, au-delà des barrières linguistiques et culturelles.

Une conclusion en guise de rendez vous :
– D’abord pour vous faire part du succès, du moins on l’espère, de notre rencontre avec le public de Bougie (Béjaïa).
– Ensuite pour vous parler de nos projets ambitieux pour l’anniversaire du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, en privilégiant, bien entendu les aspects culturels, conformément aux ambitions affichées par TAFSUT.

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