Interview du poète Moh Laid ou « Muh » Deflaoui : Bien produire en Kabyle…

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MONTREAL (Tamurt) – Ce que donne une note de musique à une mélodie, le verbe le fait pour un poème, mais c’est un secret que le commun des mortels n’en connaît pas mais pour Moh Laid, des deux il en a fait une  passion. Si avec la musique on rencontre un homme public et cordial, avec le poème on découvre un fleuve de silence charriant la sagesse dans le lange des mots.

 

«Yeddukel usmekti d targit

Tidet tezga d tanagit

Deg-sen yemghi-d usefru…»

 In Idles-nnegh (Notre culture) – Dans Nnig n Usirem,

P.127 Éditions El Amel-Tizi-Ouzou – 2014.

 

Tamurt : Pouvons-nous savoir un peu plus sur Muh Deflaoui ?

Muh : Un natif de Bougie du coté du Timezrit, chimiste de formation sortant de l’Université de Béjaia au milieu des années 90, à la période charnière des bouillonnements culturels et politiques qu’avait vécue la Kabylie… De ma modeste contribution dans la lutte pour Tamazight sur le terrain par divers moyens dont on disposait, les perspectives d’aboutissement rétrécissaient au grand dam de quelques sincères militants… Ensuite venaient les événements de 2001, dit Printemps noir, avec les tournures qui s’en sont suivies, le cours de la lutte pour Tamazight a pris d’autres dimensions… Enfin, en 2002, une année après, j’ai élu domicile dans l’exil, au Québec (Canada)

Tamurt : Parlez-nous un peu de la communauté kabyle au Canada ?

Muh : Notre diaspora, ici au Canada notamment au Québec, jusqu’ à présent, est assez représentative, bien qu’elle demeure disparate par le fait de sa présence récente, tout de même elle est en évolution.

Par ailleurs, comme pour toutes les sociétés d’origines diverses, les hivers nord-américains confinent les gens dans un mutisme de la routine « boulot-métro-dodo», mais durant les beaux jours grâce surtout aux activités associatives notre communauté je la trouvais épanouie et très vivace.

Je souligne au passage, le cadre associatif bien qu’il soit en état embryonnaire par rapport à la vieille immigration kabyle en France, il est  à forte concentration à Montréal et Ottawa, il révèle foncièrement notre source d’espoir et d’existence en tant qu’entité berbère distincte en Amérique du nord parmi les autres peuples du monde qui s’y côtoient au quotidien.

Tamurt : Justement ce cadre associatif kabyle en ébullition, doit son émergence et persévérance aux gens comme vous qui l’animent et le ravivent,… dans votre cas en tant que musicien-chanteur …

Muh : En effet, comme je vous disais au départ la lutte pour mon identité berbère est tétée des racines de ma terre depuis l’enfance, un éveil précoce, je ne sais rien mais je me découvris la verve artistique notamment au lycée puis à l’université, donc en m’installant ici au Québec, les débuts étaient souvent difficiles pour les immigrants, mais ce n’était pas une raison de lâcher prise quand il faut se confirmer même dans sa solitude.

Par devoir pour ma culture et mon art que je fais avec passion, je participais presque à toutes nos activités culturelles berbères ici au Canada et occasionnellement aux USA.

Tamurt : vu votre manière de répondre, on décèle que vous êtes aussi un poète … ! Pas loin d’une année, vous venez de publier un recueil de poésie en berbère en Kabylie, intitulé « Nnig n usirem », dites-nous un peu plus sur ce côté que vous nous cachiez…

Muh : En réalité, la poésie est le genre d’expression que j’ai toujours préféré et aimé. Mes balbutiements poétiques remontaient quand j’étais au lycée d’Akbou vers le début de 1986, j’avais 16 ans.

À cette période qui coïncidait avec la libération des détenus berbéristes de 1976, Medjber, Haroun et leurs acolytes, j’avais assisté à mon premier cours historique de berbère dans un lycée algérien avant les événements d’octobre 1988. Ce cours a été donné par Masin Haroun, figure emblématique de la mouvance berbère et l’un de ces détenus libérés, devant une centaine de lycéens.

En pleine cours de ce lycée où l’administration interdisait l’usage officiel de notre langue maternelle, Haroun, ce géant-humaniste berbériste a brisé ce tabou par sa voix qui résonnait en écho à jamais dans mes oreilles. Quel militant exemplaire !

Autant il avait donné de sa vie pour notre culture, je m’en fais adepte de son militantisme pour  Tamazight. Je ne rate aucune occasion qui se présente parlant de sacrifice de nos militants précurseurs de citer son nom en premier. Dans mon recueil, bien évidemment, je lui ai consacré un poème en sa mémoire, une manière à moi de  l’extirper de l’oubli  et d’amorcer l’éveil de la relève  à la berbérité et à la kabylité. Toutefois, afficher et affirmer sa kabylité, c’est renforcer et exacerber sa berbérité…

 

Tamurt :   Mais vous avez appris à  transcrire le berbère en autodidacte.

Muh : C’est exactement cela ! À l’âge où je devais apprendre ma langue maternelle à l’école, l’école algérienne s’entêtait à l’interdire à tout prix, mais là je suis en autosuffisance kabyle (rire).

En fait, j’ai commencé l’apprentissage de l’écriture kabyle au milieu des années 80 avec mes premières strophes poétiques. Ensuite, j’ai été surtout stimulé par mon frère Abdelkrim, plus âgé que moi, comme il ramenait de toutes sortes de livres, revues, coupures de presse en berbère à la maison, moi, qui aimait lire depuis tout jeune, je profitais d’en absorber tout. C’étaient cela mes premiers ‘’breuvages lettrés’’ de ma langue.

Au début de 1990, j’assistais au cours du soir en berbère donné bénévolement, à l’Université Targa Uzemmur, à l’amphi 2 et 3, par l’éminent chercheur-linguiste Allaoua Rabhi. Ces cours étaient de courte durée par rapport au nombre réduit d’étudiants pourtant nombreux au départ. Je me souviens, vers la fin des cours, on y était à peine une dizaine.

De plus, à Timezrit, je suis issu d’un milieu de grands militants culturalistes et scientifiques en la matière à l’instar de Kamal Bouamara, professeur de littérature berbère en Kabylie, qui m’ont propulsé davantage à l’apprentissage de notre langue.

Tamurt : Quels sont les grands thèmes de votre recueil?

Muh : Il y a bien divers thèmes : La kabylité, l’immigration ou l’exil…, mais tout de même d’autres s’y imposent irréversiblement en moi tels que le couple jeunesse-vieillesse, le poète et la poésie, l’aperçu historique sur les berbères, les hommages à nos Hommes de culture, etc.

Tamurt : Vous avez d’autres projets à l’avenir ?

Muh : Actuellement je suis en train d’écrire un roman en kabyle, il serait publié dès que les inspirations soient toutes réglées au diapason. Je viens aussi de créer une revue en kabyle avec un ami-militant, Nacer Mouterfi, et le premier numéro va sortir bientôt. De par ma raison d’être kabyle digne de son histoire et de sa culture,  je me dois de produire dans ma langue car à mon sens, c’est la seule voie pouvant donner vie et développer notre langue et la placer parmi les langues du monde.  Donc, il est temps de retourner aux sources et d’œuvrer dans le sens de la production en kabyle.

 

Tamurt : De quoi traite-t-il ce roman ?

Muh : Du village kabyle « Taddart », enfin de l’enfant du village pour ne pas dire les enfants du village : son enfance, son cheminement dans la vie, son implication dans la cause berbère et son interaction anthropologique dans le pays kabyle. Il parle de l’histoire, de la littérature kabyle; il traite aussi des sujets épineux à savoir l’immigration, la métamorphose du monde d’aujourd’hui. Autrement dit, j’essaierais du mieux que je peux de me noyer dans le tandem littérature-histoire et dans des réflexions sociopolitiques ornées de quelques passages poétiques bien sûr…

 

 Tamurt : Où en est arrivée la production culturelle kabyle ?

Muh : Selon mon constat, la production culturelle est trop focalisée sur le chant que autres genres tels que l’écriture littéraire, le théâtre, la peinture, la sculpture, etc.

Beaucoup de gens quand même en produisent : Certains arrivent difficilement à publier leurs œuvres mais hélas, la majorité, par manque de moyens financiers, leurs manuscrits sont restés à l’état brut, dans les tiroirs poussiéreux en attendant…

 

Tamurt : Votre dernier mot…

Muh : Une profonde interrogation m’intrigue et me revient souvent est celle de ces mondes crées arbitrairement sans tenir compte des spécificités culturelles, cultuelles et linguistiques de leurs peuples. Ces mondes chimériques  francophone, anglophone, arabe, hispanique n’ont donnée que la ruine des peuples notamment en Afrique.

Et le monde berbère ne pourrait-il pas exister ? En fait, mon prochain roman traitera ce sujet ;  l’histoire des autochtones est condamnée au rajeunissement et à la refondation des États et des vieilles civilisations dont «le berbère» y fait partie.

Propos recueillis par Aqvayli