Kabylie-Algérie clanique : un attelage impossible

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drapeau kabyle

(Contribution d’Azru Lukad) – Durant des siècles, la Kabylie a vécu comme une entité libre à côté d’autres entités à ses est, ouest et sud avec lesquelles elle a entretenu des relations libres d’amitié, d’échange commercial et parfois même matrimoniales sans jamais avoir recours à la guerre quand bien même des différences saillantes de culture et d’organisation sociale existaient. Cette symbiose a été rompue à l’émergence du Mouvement national, grosso modo, dès 1926. Et depuis, elle est la cible d’attaques incessantes de la part d’une coalition tribale fondée sur l’idéologie arabo-islamique dans le but de casser son sécularisme et de l’annexer de force dans un magma religieux obscurantiste.

Dans le préambule de la dernière mouture constitutionnelle qu’elle s’est triturée, l’Algérie se définit comme « terre d’Islam, partie intégrante du Grand Maghreb, pays arabe, méditerranéen et africain ». L’occultation de la référence à l’amazighité et à l’histoire de l’Afrique du Nord s’inspire directement de la vision du courant falsificateur messaliste téléguidé par les premiers activistes panarabistes du Moyen-Orient.

Cette seule disposition relative au référentiel institutionnel du pays est une déclaration de guerre qui vise le peuple kabyle en premier lieu mais aussi les peuples chaoui, mozabite, chénoui et amacheq. De ces mêmes sources orientales, le système algérien a pris à son compte un exercice du pouvoir autocratique et dynastique à l’intérieur du clan.    À contrario et interminablement, par l’histoire, la culture et la civilisation, la Kabylie est séculière et fonctionne de manière démocratique dans chacun de ses démembrements territoriaux. L’Algérie officielle a, depuis 1962, sans cesse tendu à ostraciser la Kabylie dans tous ses attributs culturels, historiques et civilisationnels. Rappelons quelques faits saillants de cette entreprise de proscription :

– en sus des résolutions qu’il a portées et qui contrecarrent la doxa arabo-islamiste, le Congrès de la Soumam d’août 1956 dont la réussite en pleine guerre a été saluée par le monde entier y compris par des observateurs français a été minoré puis complètement ignoré parce que ses principaux initiateurs sont kabyles et qu’il se déroulât en territoire kabyle.

– les cadavres d’Amirouche et de Haouès ont été séquestrés et privés de tombeaux durant les 17 années de règne de Ben Bella puis de Boumediène.

– La Sécurité militaire a régulièrement organisé des coups fourrés pour attiser la suspicion sur elle.

– avec Bouteflika, l’outrage le dispute à la vindicte : « je vous croyais des lions, je vois des nains » ; « si tamaziγt devait devenir langue nationale, jamais elle ne sera officielle, je suis venu vous le dire … ».

Sous le règne de Bouteflika, la Kabylie est outrageusement zappée des programmes de développement, au point d’être même contournée par l’autoroute Est-Ouest. La déréliction continue.

Aujourd’hui, les représailles s’expriment à tous les niveaux. On arrête sans mandat, sans raison et sans ménagement des citoyens dans la rue, dans les établissements scolaires, dans les lieux de travail et on ne s’interdit même pas des menées d’intimidation aux alentours des résidences de militantes et militants en les photographiant ostentatoirement sous toutes les coutures à bord de véhicules banalisés. On instruit la police et la gendarmerie d’un ordre de mission prioritaire qui est celui de malmener les militants souverainistes pacifiques sous n’importe quel prétexte.

Comment se jumeler à un pays que ses dirigeants ont vendu aux monarques du Moyen Orient ; où même la pauvre faune qui subsiste est régulièrement offerte en holocauste à la bestialité d’émirs d’Arabie, du Qatar et des Émirats.

Pays où les dirigeants choisissent d’offrir des opportunités économiques aux mêmes étrangers sans contrepartie aux dépens de capitaines d’industrie locaux réduits à s’expatrier pour réaliser leurs investissements dans des pays lointains au grand plaisir de leurs dirigeants et des populations locales.

Contre la Kabylie, les négateurs et les retardataires se serrent les coudes

Et maintenant une digression qui a sa place et qui montre la distance abyssale entre l’Algérie et le monde :

Les forces armées espagnoles viennent de lancer un programme d’enseignement de la langue amazighe à leurs soldats installées dans les enclaves au Maroc et aux Îles Canaries. Le ministre de la défense de l’Algérie, lui,  interdit formellement et strictement à ses troupes (gendarmerie et armée) de proférer le moindre mot en kabyle. C’est une vérité vécue par moi-même en compagnie d’un ami il y a quelques années à un barrage à l’entrée de Yakouren lorsque nous refusions obstinément de répondre en arabe au brave gendarme qui fouillait notre véhicule et qui a fini par s’excuser en nous avouant (en kabyle) qu’il leur était interdit de parler en kabyle en toute circonstance. Il s’agit là, sans doute d’une disposition secrète du manuel pratique de la formation d’une Algérie une et indivisible.

La scène politique kabyle a vécu récemment la naissance du Rassemblement Pour la Kabylie (RPK). Je connais personnellement la grosse majorité des membres fondateurs de cette nouvelle formation dont certains ont été aussi des membres fondateurs du MAK. Le respect et la considération ont toujours été des vertus partagées lors de nos rencontres et de nos échanges.

Je souhaite que chacune et chacun, de tous les bords, œuvre à renforcer une force centripète au profit de la liberté de notre peuple.

Azru Loukad