Kabylie : Réflexion sur la résilience basée sur le rapport de Jacques Brandibas

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« J’aime une âme ancienne
Dont la terre porte mon sang
Dont le nom n’est pas sien
J’aime une âme violée
Que des vents violents
venus d’ailleurs
Malmènent,
Déchirent,
Tourmentent,
Une âme qui,
En dépit de tout,
chante encore…
« Anzar! Viens et réveille cette âme!… »
–—
Extrait de “Ode à mon Âme” Février 2010 Brigitte JAKOB

Il y a quelque temps de cela, j’ai été contactée par le Professeur Jacques Brandibas[[Jacques Brandibas est psychologue à l’île de la Réunion. Spécialisé en Psychologie clinique culturelle, responsable de consultation, il enseigne à l’université de la Réunion et à l’IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres) de Saint-Denis, ethnopsychiatre et chef du département de psychologie à l’Université de La Réunion. Il est à l’origine de la création de la seule consultation de soin et de recherche clinique dans le domaine de l’ethnopsychiatrie dans la région océan Indien. Consultation fondée en 1996 qui envisage le soin à partir des conceptions traditionnelles du désordre dans un contexte de créolisation. La consultation est également spécialisée dans la prise en charge transculturelle des enfants et des familles de migrants.]] . Il m’a demandé si je pouvais l’assister et traduire une communication qui serait présentée dans une université d’Europe de l’Est. Son travail traitait de la créolisation [[La “créolisation” et le développement d’un créole. Créole: désigne une langue issue des transformations subies par un système linguistique utilisé comme moyen de communication par une communauté importante, ces transformations étant influencées par les langues maternelles originelles des membres de la communauté. Ainsi, le français parlé par les esclaves aux Antilles, en Louisiane, et dans l’Océan Indien a donné respectivement naissance aux créoles antillais, louisianais et bourbonnais. Il existe également des créoles à base lexicale anglaise, portugaise et néerlandaise. Outre la langue, la créolisation concerne la société tout entière et touche les mœurs, les croyances, le mode de vie, etc.]] comme un art de survivre à un traumatisme. Il s’intitule : “Résilience[[Du verbe latin resilio, ire, littéralement ‘sauter en arrière’, d’où rebondir, résister au choc. Processus de reconstruction pour sortir d’une crise sociétale par exemple. Le concept de communauté résiliente est un concept de la fin du XXe siècle, développé notamment au Canada, qui a des origines pluridisciplinaires dans les champs du social, du politique, de l’étude des systèmes, de la psychologie, de la santé.]] et créolisation à La Réunion [[Ile, faisant partie de l’archipel des Mascareignes située dans l’océan Indien dans le sud-est de Madagascar.

http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Reunion]]”. Sa réflexion est fondée sur son observation personnelle. On y lit : “En agglutinant, en assimilant, en fusionnant des âmes individuelles, il y a naissance d’un être, psychique si vous voulez, mais une individualité psychique d’un nouveau genre.” Inévitablement, la lecture du travail de Jacques Brandibas m’a amenée à penser à la Kabylie. Pourquoi la Kabylie? Tout simplement que la Kabylie à l’instar de la Réunion a subi une agression et une déstructuration de sa culture de fondement. Si la réflexion de Brandibas apporte des réponses à la problématique réunionnaise, il n’en reste pas moins que celle-ci apporte aussi une voie pour la restructuration de l’identité kabyle et la résilience de la société kabyle.

La résilience d’une société [[Une société est un groupe d’individus partageant une culture commune et interagissant les uns avec les autres. Ces individus partagent non seulement des traditions communes, mais des croyances et des valeurs culturelles aussi. En prenant acte de leurs similitudes, leur sentiment d’identité est ensuite mis en forme par une communauté de fondation, le destin et les croyances transmissibles du monde : ils sont cimentés par la langue, les valeurs ancestrales, les rites, les théories sur le malheur et les lieux — pour les prendre en compte. L’existence de ces liens est la garantie de leur liberté.]] ou faire face à la déshumanisation

La déshumanisation d’une société prend place lorsque celle-ci perd ses repères. Brandibas parle même de la déshumanisation en tant que tout simplement perte de la langue comme outil de référence à une culture qui comprend : la divinité, les activités rituelles et les traditions partagées au sein du groupe dans lequel, certains types de liens sont nécessaires pour garantir à la société sa liberté. Il insiste sur le fait que les membres d’une société doivent partager un contexte historique et culturel commun pour assurer la liberté au groupe. C’est-à-dire cette cohésion qui la protège contre toute agression extérieure ( j’ entends agression linguistique, culturelle).

En outre, le professeur Brandibas avance que l’“humanité” d’une société est acquise par l’unité culturelle. Chaque société se soucie et soutient ses membres quand ceux-ci traversent des situations de crise. Elle prévoit des solutions dans les actes de la vie et jusque dans la mort, ou quand le besoin d’aide se fait sentir, quand des situations de malheur doivent être affrontées: la maladie, la mort, des catastrophes. Les individus de cette communauté se rassemblent et se prennent en charge : les individus se comportent comme des êtres humains. Le processus de déshumanisation survient lorsqu’ils perdent leur langue, leurs divinités ou quand ils n’ont plus de pratiques rituelles ni de traditions à partager entre eux. Aliénés par ces pertes, ils perdent cette “co-humanité” substantielle du concept de liberté du groupe et alors la société s’effrite. Néanmoins, le Professeur Brandibas explique que la situation décrite précédemment n’est pas permanente et peut être résolue par la résilience qui consiste en la récupération d’un certain mode de vie malgré l’adversité.

En quoi consiste la résilience?

Il y a résilience lorsque les sociétés se remodèlent, se restructurent pour retrouver un équilibre entre facteurs négatifs et facteurs positifs.

Pour Ionescu [[Serban Ionescu est professeur de psychopathologie et directeur du centre de recherche Traumatisme, Résilience, Psychothérapies de l’université de Paris VIII. Ses principaux thèmes de recherche portent sur la déficience intellectuelle, la maltraitance infantile et la résilience. Il est par ailleurs membre correspondant de l’Académie de médecine de Roumanie et a présidé, de 1995 à 1998, l’Association internationale pour la recherche scientifique en faveur des personnes handicapées.]] et Jourdan-Ionescu[[Colette Jourdan-Ionescu, psychologue, est professeure et membre du « Laboratoire de recherche en santé mentale » de l’Université du Québec à Trois-Rivières.]], il y a résilience lorsque les facteurs de risque qui conduiraient à une augmentation de la vulnérabilité: la probabilité d’une réaction négative, sont inférieurs aux facteurs de protection permettant de faire face aux risques. D’autres chercheurs ont avancé l’idée que la résilience serait plutôt le résultat positif de la sommation des facteurs de risque et les facteurs de protection. Normalement, ce terme est plutôt utilisé lorsqu’il s’agit de décrire les capacités d’un individu ou d’un petit groupe à s’adapter à l’adversité.

Dion Stout [[Madeleine Dion Stout est une force dominante en matière de questions autochtones et de santé. Depuis plus de 40 ans, elle multiplie les contributions en santé, que ce soit sur le plan des réformes, de l’éducation, des politiques ou de l’amélioration du système pour le bien de tous les Canadiens, et en particulier pour les Premières nations, les Inuits et les Métis.]] et Kipling, dans leur étude sur les capacités de résilience observées chez les pensionnaires des maisons de retraite au Québec, montrent que face à une action de déshumanisation, la résilience peut conduire à :

— L’intégration, plus ou moins réussie, à la société dominante,
— Le re-ancrage dans la culture des origines,
— La marginalisation sociale avec des troubles mentaux et/ou des conduites de Dépendances. Ce risque survient quand les facteurs de risque sont trop forts par rapport à la faiblesse des facteurs de protection.

L’observation de Brandibas porte sur la société réunionnaise [[Originaire de L’ile de La Réunion, Département français d’outre-mer, situé dans l’Océan Indien au sud-est de Madagascar.]]. Il fait remarquer que lorsque l’adversité touche des milliers d’individus de différentes sociétés, la maximisation des facteurs individuels de protection peut prendre la forme de fait social et ensuite conduire à l’édification d’une nouvelle société. Il note que pour se libérer du régime culturel imposé, la créolisation ressuscite les traditions et les célébrations de la société initiale. Parmi celles-ci peuvent être répertoriées :

— La langue

— La mémoire collective

— Le bagage ancestral, des divinités, des visions du monde
Les traditions, les théories sur le malheur, ainsi que des méthodes de durcissement.

Comparaison de la déshumanisation entre la Réunion et la Kabylie

Bien que les deux sociétés aient traversé la déshumanisation, à travers la colonisation de l’esprit et l’effacement intentionnel de la mémoire collective, la principale différence réside dans le fait que la société réunionnaise a dû faire face à la déportation (lire l’esclavage) tandis que la société kabyle évolue toujours sur son lieu d’origine, d’où la différence d’accès au bagage ancestral, traditions et autres. Par conséquent, lorsque la société réunionnaise se tourne vers la créolisation, c’est à dire la ré invention de sa culture pour pratiquer la résilience, la société kabyle, elle peut se tourner vers la réappropriation des différents objets qui définissent sa culture : sa langue, ses contes, ses mythes, ses traditions ainsi que tout ce qui fait sa personnalité.

Le chemin de la résilience : Un retour à l’humanisation à travers la récupération de la nature originelle.

Cette action de résilience replace la culture de la Kabylie, au centre même de l’intérêt. Afin de mettre en œuvre sa résilience, la société kabyle doit tourner le dos à toute identité construite et/ou imposée et qui ne correspondrait pas à celle qui s’est façonnée à travers son histoire propre. J’entends par là opérer une mise entre parenthèses des éléments de culture qui ne correspondent pas à sa nature originelle et carrément mettre de côté les éléments imposés. Elle doit en tout état de cause travailler à la réappropriation de :

— Sa langue;
— Sa mémoire collective;
— Son bagage ancestral, divinités, des visions du monde
— Ses traditions, ses théories sur le malheur, ainsi que ses méthodes de durcissement (comment faire face aux malheurs).

Au lieu de la naissance du nouvel individu de la société créole, la résilience en Kabylie traiterait de revisiter l’histoire en la réintégrant à sa société. Elle consisterait à élaborer la renaissance de l’individu kabyle.

Survivre au traumatisme d’une identité imposée et redevenir “humain” pour un kabyle passe inéluctablement, par la ré-appropriation de la langue et de son utilisation dans toutes les situations de la vie quotidienne, la reconnaissance “des divinités” comme faisant partie de son identité, des valeurs ancestrales, des rites, et d’une façon de vivre ensemble.

La (re)kabylisation signifierait un “do-it-yourself” d’une mémoire collective. Cela signifierait un arrangement inhabituel de traces de cultures matricielles à renforcer, de même qu’à recréer l’attachement à partir d’une collectivisation des mémoires individuelles pour donner naissance à un projet collectif de la société. La (re)kabylisation se réfère à la réorganisation de ce qui reste de l’ancienne culture traditionnelle pour édifier une humanisation qui mènerait à la transformation de l’entité arabo-amazighe à l’entité kabyle.

Conclusion

Surmonter le traumatisme initial qui a généré le monde arabo-amazigh signifie suivre la voie de la (re)kabylisation. Nous constatons que la résilience peut être trouvée dans la renaissance des racines d’une société, comme pour remonter le cours de la rivière pour tenter d’en rejoindre la source, là où l’eau est plus claire et laisse apparaître en transparence ce qui doit être vu. La résilience est cette partie de la nature d’un être qui consiste en la capacité à constituer une société “nouvelle”, capable de mener des projets communs avec des vues positives et constructives. En d’autres termes, une remise en relation des individus en créant de la cohérence et de la cohésion. Ce qui laisse entendre que : l’échec n’est en rien définitif et la difficulté en rien insurmontable, seulement savoir où trouver les éléments de culture qui apporterait la reconstruction: la résilience. Et d’ailleurs, pour reprendre Dion Stout et Kipling; intégration ou re ancrage dans la culture d’origine ou marginalisation sont les alternatives qui s’offrent à la Kabylie. L’intégration dans l’ensemble algérien dont les caractéristiques ne semblent pas correspondre aux particularités kabyles ne m’apparait que peu probable. Le cas extrême étant la marginalisation avec conduite à risques; il devient pour moi dès lors, urgent que la résilience s’opère par le ré ancrage dans la culture des origines.

Texte original par Brigitte Jakob: « Kabylia, thinking on resilience based on J. Brandibas’ communication » – Traduction et révision du texte original, Août 2010 : Brigitte Jakob