Kabylie : Relever le défi existentiel

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1. Printemps Noir 2001 : La conscience nationale kabyle nait dans le sang

Le 18 Avril 2001. Local de la Brigade de Gendarmerie Algérienne de At Dwala, Kabylie. Guermah Massinissa, un jeune lycéen kabyle de 16 ans vient d’être tué d’une rafale d’arme automatique. C’est l’acte d’ignition de la Révolte Kabyle en ce début du XXIe siècle et qui n’est près d’atteindre son épilogue.

Durant plus d’une année, plus de 127 autres jeunes manifestants kabyles aux poings nus seront abattus froidement, dans presque les mêmes circonstances, toujours avec la même haine criminelle d’un pouvoir génocidaire, déterminé à en découdre définitivement d’un peuple authentique, devenu trop encombrant pour permettre à l’hégémonisme dominant de s’étendre sur tous les territoires de l’Algérie poste-coloniale. La conscience nationale kabyle venait de subir son baptême de feu. Elle nait dans le sang. L’année 2001 est une date charnière; plus jamais rien ne sera comme avant ! Désormais depuis le Printemps Noir de 2001, il ne relève plus de la paranoïa que d’affirmer lucidement et impassiblement que la Kabylie en tant que nation, peuple et entité ethnique sociologiquement homogène, culturellement et linguistiquement cohérente, est plus que jamais menacée dans son existence séculaire. Faute de sa totale assimilation à l’arabo-islamisme conquérant, prôné par le pouvoir central, son extermination est programmée depuis fort longtemps. Cette tragique déconvenue, cette « solution finale » semble inéluctable; c’est juste une question de temps pour le pouvoir illégitime d’Alger ! Cette conquête initiée dès l’été 1962 semble aborder son ultime et décisive bataille. Quelle parade envisage la Kabylie pour protéger son destin de pérennité ? C’est le défi existentiel auquel la Kabylie est brutalement confrontée et dont l’issue sera décisive pour les siècles à venir.

2. Genèse du dilemme kabyle

Historiquement, l’on situe la constitution des premiers Archs (cantons) des Izwawen, qu’on nomme aujourd’hui les Kabyles, et leur établissement et leur fixation sur les sommets des chaines montagneuses du Djurdjura et les massifs surplombant la vallée de la Soummam, dès la constitution de l’empire de Massinissa. Elle s’est ensuite accélérée, lors des invasions romaines en Afrique septentrionale, vers le premier siècle de notre ère. Depuis ces temps immémoriaux, la Kabylie en tant qu’entité fortement homogène est demeurée politiquement et économiquement indépendante durant plus de dix-neuf siècles, jusqu’à sa fatidique inclination des armées de l’héroïne Fadma N Soumer lors de la bataille des Icherriden (Icerriden) et la prise par l’armée d’invasion de la place forte des At Yiraten (baptisée depuis Fort-National) par le général Randon en 1857. Depuis cette année fatale, la plupart des villages de Kabylie demeureraient toutefois autonomes mais sous souveraineté française jusqu’à la révolte 1871 où, la Kabylie fut brutalement annexée à l’Algérie française !

En vue de se constituer des alliés, les irrédentistes kabyles, avaient créé l’Etoile Nord Africaine en 1926 sous la houlette de Amar Imache et ses camarades et s’étaient lancés dans la titanesque entreprise de décolonisation de l’ensemble des territoires nord africains, qui a ensuite donné naissance au nationalisme algérien. Cependant, les irrédentistes kabyles, sourds aux sirènes des assimilationnistes pro-coloniaux, demeurèrent au contraire de fermes indépendantistes jusqu’au déclenchement de la lutte armée, suite à l’historique Appel d’Ighil Imula, le premier novembre 1954. La guerre de libération kabyle fut glorieuse et la retentissante victoire militaire qui s’en suivit contre l’occupant français, ne fut malheureusement pas accompagnée d’une victoire politique au profit la Kabylie tel que l’aspirait tout le peuple kabyle dans sa conscience collective. Cette victoire militaire, au goût amer d’inachevé, est d’autant plus frustrante qu’elle fut pourtant conquise aux prix humain et matériel exorbitants pour la Kabylie. Dilapidée, déstructurée, exsangue et réduite presque à néant, elle s’avéra malheureusement une nouvelle source aigüe de confrontation permanente et de conflits avec l’armée des frontières qui avait marché perfidement sur Alger pour s’accaparer militairement du pouvoir. Ainsi, la victoire militaire de la Kabylie contre l’ordre colonial français s’est donc avérée insuffisante pour que les villages kabyles pussent recouvrer leur autonomie d’antan, de laquelle ils furent injustement déchus depuis 1871.

3. L’échec du « nationalisme algérien »

La foi aveugle et irrationnelle de l’élite politique kabyle en un « nationalisme algérien » pernicieux, exclusif et négateur d’une part et l’innommable trahison dont les Kabyles furent victimes de la part de leurs fourbes alliés d’hier au sein de l’ensemble algérien d’autre part, conjuguées à leur naïveté invétérée et leur insensé excès de confiance en des alliés perfides les avaient conduits à démultiplier des erreurs stratégiques catastrophiques au détriment des intérêts supérieurs de leur peuple. Cette attitude peu prudente, pour le moins, les conduisit même à soutenir, avec une rare candeur, des tractations iniques (dessous des Accords d’Evian) conclues à leurs insu avec leurs ennemis immémoriaux (France, Egypte). A cela, il faut ajouter qu’en considérant le rapport des forces de l’époque, ce sont nos responsables politico-militaires de premier plan (tels Krim Belkacem, Hocine Ait Ahmed, Colonel Akli Mohand U lhadj, Abdelhafid Yaha, …) qui auraient pu défendre facilement les intérêts stratégiques de la Kabylie qui se furent ainsi bernés l’un après l’autre. Ces derniers avaient mené, soutenu et conclu ces négociations dignes du « marché des dupes » qui allaient s’avérer fatales pour l’existence même de la Kabylie, pourtant leur véritable patrie.

Ainsi, avec ce recul de près d’un demi siècle, force est de constater que malgré les grandes compétences militaires dont ils disposaient, clairement éprouvées sur le terrain militaire dans la conduite de la guerre, les responsables politico-militaires kabyles s’avérèrent de bien piètres stratèges politiques au moment des négociations. Ils n’avaient aucunement tenu compte des propres intérêts stratégiques de la Kabylie à laquelle ils appartiennent. Leur dévouement excessif pour une « cause nationaliste », pourtant douteuse à cette époque déjà (l’épisode du complot anti-kabyle de 1949 était encore vivace dans leurs souvenirs, notamment pour Ait Ahmed), » leur a fait tragiquement oublier leur idéal initial de libération avant tout. Leur aliénation zélée au « nationalisme algérien » pernicieux en était ainsi la principale cause. Ou alors, pensaient-ils naïvement que toute l’Algérie libérée serait leur tribu de partage acquis d’avance ?

4. Que faire à présent ?

Cet amer constat est bien plus qu’une simple lecture de l’histoire, hors des sentiers battus de la perfide idéologie du « nationalisme algérien ». Loin de nous décourager pourtant ou de nous morfondre en lamentations stériles inhérentes à ce constat d’échec cinglant qui a accablé près de deux générations de Kabyles, nous devons plutôt en assumer sereinement le bilan et les conséquences. Un moment de studieuse réflexion s’impose alors à nous. La situation désastreuse dans laquelle se débat aujourd’hui la Kabylie nous interpelle avec insistance, elle requière de nous, en tant que nouvelle génération, beaucoup de lucidité, davantage de réalisme politique et un pragmatisme de règle dans toutes nos projections futures. Nous devons tirer sereinement les leçons du passé, les assimiler et veiller à ne plus reproduire les mêmes méprises, les mêmes erreurs à l’avenir.

En effet, très tôt après la fin de la guerre, la Kabylie se retrouve assujettie à des conditions d’oppression, de déchéance et de servitude, qui lui furent immédiatement imposées par son allié d’hier qui s’est approprié du pouvoir absolu, pires que celles auxquelles elle fut soumise, à peine huit années plutôt, juste avant sa guerre !

A tel point que nous sommes en droit de nous poser lucidement la question : La Kabylie existe-t-elle vraiment aujourd’hui ? A ce jour en effet, la Kabylie n’a aucune existence politico-administrative. Pourquoi l’Algérie indépendante s’obstine-t-elle avec acharnement à la nier dans son existence ? Elle n’est mentionnée en tant que telle dans aucun document officiel, ni administratif ni aucun texte juridique de l’Etat algérien érigé sur les débris institutionnels de l’Etat colonial encore en ruine ! Comment fut-ce possible ? Elle, qui a pourtant consenti héroïquement des sacrifices colossaux pour sa libération du joug colonial français. Ainsi, la disparition irréversible de la Kabylie en tant qu’entité séculaire, si elle est jusque là à peine tolérée dans des cadres tout à fait informels, semble n’être pour le pouvoir central actuel qu’une question de temps. Un défie existentiel s’impose au peuple kabyle. Le relèvera-t-il ?

Comment faire alors pour que la Kabylie renaisse d’abord politiquement et administrativement ? Assurément, le Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie est mu d’une intuition révolutionnaire en instaurant l’G.P.K., le premier gouvernement kabyle de son histoire, vient de concrétiser un exploit historique que les générations futures de Kabyles ne cesseront jamais de glorifier pour des siècles à venir. Mais, la question que nous devons nous poser maintenant est comment pouvons-nous consolider et renforcer irréversiblement cet acquis ? Comment protéger cette si fragile et non moins inédite existence politico-administrative, bien qu’encore à l’état embryonnaire, de la Kabylie et la prémunir des innombrables menaces d’éradication qui planent sur elle telle l’épée de Damoclès, suspendue au dessus de son cou ?
Quelles mesures préventives stratégiques pourrions-nous entreprendre dans l’immédiat en tant qu’instance exécutive et en tant que mouvement politique pour atteindre cet objectif existentiel? Comment pourrait-on fédérer toutes les forces vives kabyles autour de cet idéal d’existence qui nous unit tous quelque soient nos chapelles politiques ?

En plus des menaces récurrentes auxquelles elle fait farouchement face sur le plan interne, quelles sont les périls externes qui risqueraient de stimuler, de doper et d’accélérer ce processus funeste de déchéance assimilationniste et d’annihilation culturelle, consciencieusement planifié et froidement exécuté par le pouvoir criminel, toujours aux rênes d’un Etat algérien totalement asservi comme instrument juridique pour légaliser notre extermination ?

5. Les défis géopolitiques majeurs auxquels est confrontée la Kabylie

Afin de suggérer quelques réponses et d’anticiper sur les conjonctures internationales dangereuses charriant de lourde nuisances hostiles et des périls avérés sur l’existence même de la Kabylie sur le double plan national et régional, ainsi que de prévenir l’accroissement périlleux des facteurs de risque sur le plan international, nous souhaitons sensibiliser l’élite kabyle pour développer des réflexions d’ordre sécuritaire géostratégique. Il s’agit de focaliser spécifiquement notre attention sur l’estimation de ces risques exogènes sans délaisser nul aspect.

Il va sans dire que la diplomatie que mène l’Algérie à l’échelle régionale, dans la sphère arabo-musulmane notamment et internationale devra susciter de notre part une prudence très attentive quant aux objectifs réels visés qui attenteraient à notre existence. Car, il y va de soi, si l’Algérie devient un allié d’une puissance d’influence géopolitique nouvelle ou bénéficie d’un soutient inconditionnel d’une puissance nucléaire régionale, telle que l’Iran en l’occurrence, c’en est bien fini des rêves caressés par la Kabylie en vue de fonder son Etat régional protecteur.

Nos appréhensions sont en fait motivées par les brusques dégradations de l’équilibre stratégique mondial. Les menaces récurrentes qui pèsent sur la sécurité géopolitique mondiale en sont les prémisses avant-coureurs.

Pour prémunir son existence pérenne et assurer sa sécurité à plus long terme, la Kabylie, peuple, nation et société devra faire un bloc uni. Elle devra fédérer toutes ses forces vives, acteurs politiques, élite intellectuelle et artistique, tissus associatifs, jeunesse, ses hommes et ses femmes pour affronter dans une dynamique unitaire ces nouveaux défis existentiels. La Kabylie ne doit aucunement accepter que l’Etat algérien, entre les mains d’un pouvoir corrompu et illégitime, totalement instrumentalisé pour pourfendre son existence politico-administrative si fragile, puisse être fort diplomatiquement ou militairement. Par le biais de son G.P.K., son instance légitime, la Kabylie devra donc travailler à contenir sinon réduire drastiquement l’influence de l’Etat Algérien sur le plan régional et international. En effet, la Kabylie ne pourra pas s’accommoder de la puissance régionale d’une Algérie perverse qui, par ailleurs, a programmé sa liquidation pure et simple. Tant et si bien que pour l’Etat central algérien, la Kabylie est démunie d’existence officielle ni sur le plan national et encore moins sur le plan international. Pour faire donc face à ces défis existentiels, la Kabylie se doit d’entretenir une veille sécuritaire alerte, développer ses réflexes de sentinelle, une vigilance incisive, promptement éveillée et lucide, sur l’évolution des rapports de force sur le plan international en matière de stratégie géopolitique pour peser efficacement dans le sens d’imposer sa résurgence et sa reconnaissance en tant que nation et entité dument respectée.

La Kabylie doit d’ores et déjà s’employer à mener de studieuses prospectives pour rechercher et identifier des alliés potentiels à l’extérieur afin de conclure avec eux des alliances stratégiques, basées sur la convergence d’intérêts réciproques sur le plan régional et international afin de contrecarrer, déjouer et faire échec aux plans diaboliques la visant dans son existence concoctés par Alger. C’est ainsi qu’elle pourra parvenir à sécuriser son environnement régional et à consolider durablement la paix à l’échelle régionale et mondiale.

Dr. Dahmen At Ali,

Paris le 28 Octobre 2010