Kader Akerma publie la première grammaire kabyle

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Le monde de l’édition kabyle vient s’enrichir d’un produit tout à fait nouveau : une grammaire. Rien à voir avec les manuels de grammaire publiés ça et là et qui laissent une impression de déjà-vu. Selon l’auteur, il s’agit de la première grammaire kabyle, mais aussi amazigh.

Un coup d’oeil sur les pages suffit pour se rendre compte qu’il s’agit là d’un tournant dans le domaine. Ici, tout est nouveau : l’alphabet (entièrement latin), un classement non conventionnel des lettres de l’alphabet, les règles grammaticales claires et précises, un système de « canons » et de moules, un balisage pour les mots nouveaux…

Les mécanismes et le fonctionnement de la langue sont expliqués de façon logique, raisonnée mais dans un langage simple. On a l’impression, tant tout est nouveau dans le livre, de lire pour la première fois un traité exhaustif sur la langue kabyle : le sujet, selon l’auteur, est entièrement abordé sous un angle « kabyle », et non français ou arabe comme il a été fait jusqu’ici. L’auteur va jusqu’à mettre de côté des concepts de la linguistique conventionnelle pour travailler le kabyle « en kabyle ».
Amghid Illeli l’a rencontré.info.

Entretien.

Amghid Illeli : Kader Akerma est inconnu au bataillon sur la scène amazigh. Qui est-il donc ?

Kader Akerma : Inconnu oui. Mais actif depuis longtemps. Ce travail par exemple (la grammaire) je l’ai commencé en 1991. Donc bien avant tamazight di lakul.

Amghid Illeli : Comment est venue chez vous l’idée d’écrire une grammaire ?

K. Akerma : J’ai entrepris en 1991 de traduire un livre vers le kabyle. J’ai fait je crois deux pages et je me suis arrêté. Car je venais d’acquérir la conviction que le système d’écriture utilisé n’est pas fiable. C’est une conviction irréversible, j’ai donc laissé tomber la traduction pour me lancer dans la recherche linguistique proprement dite. C’est ainsi que j’ai commencé à inventer, à mettre au point une grammaire.

Amghid Illeli : Tout seul ?

K. Akerma : Non seulement tout seul, mais j’ai fait en sorte que je travaille incognito. Et aussi que je reste pratiquement nul dans le système couramment utilisé, pour éviter d’être influencé ou de céder à la facilité dans mes recherches. Je savais mettre un signe devant l’autre, pas plus. Ce qui était d’ailleurs suffisant, pour une écriture phonétique.

Amghid Illeli : Et c’est parti pour 20 ans de recherches dans le secret le plus total ?

K. Akerma : Je ne pouvais pas communiquer mon travail à autrui avant qu’il soit terminé ou presque. Il faut dire que le système tamaamrit est largement répandu. Il tient pour ainsi dire le monopole, y compris à l’extérieur de la Kabylie. Je ne pouvais pas rendre publiques mes recherches puisque toute autre écriture serait assimilée à une rivale, et non au résultat d’un travail de recherche. La chose est confirmée ces derniers jours sur internet, où j’ai reçu quelques insultes croustillantes. Les gens comprennent tout de suite que je m’attaque à dda Lmulud, pour qui j’ai le plus grand respect. Vous imaginez le sacrilège ? Le crime impardonnable ?

Amghid Illeli : Mais votre grammaire s’attaque bel et bien à celle de dda Lmulud. Inutile de dire le contraire.

K. Akerma : Le progrès ne détruit pas, il améliore, il fait avancer. Et puis de toutes façons les deux systèmes ne sont pas comparables pour parler d’attaque ou de rivalité.

Amghid Illeli : Pourquoi pas comparables ?

K. Akerma : On ne fait pas de comparaison entre une écriture phonétique et une grammaire. Ce qui vient d’être publié est une grammaire, la première dans le monde amazigh. Enfin, jusqu’à preuve du contraire. C’est donc une erreur d’opposer les deux systèmes. Au lieu de considérer ce travail comme une remise en cause de ce qui est déjà produit, il est plus rationnel de le regarder comme un passage du phonétique vers le grammatical.

Amghid Illeli : M. Akerma, qu’on le veuille ou non il y a un système d’écriture utilisé par tout le monde depuis un demi-siècle. Ne pensez-vous pas que votre grammaire, quelle que soit sa valeur, va plus déranger que faire avancer les choses ?

K. Akerma : Vous voulez dire déranger l’ordre établi. Je comprends. Nous vivons dans un milieu oriental qui veut que tout soit déjà dit par les Anciens, et qu’il ne reste plus rien à dire aujourd’hui. On sait que c’est faux, que les Anciens n’ont pas toujours raison. Le système d’écriture utilisé jusqu’à présent est entré dans « l’ancien », dans le sacré. Dans l’affectif. On comprend tout cela, mais il faut regarder les choses de manière scientifique. Vous savez, une chose peut paraître parfaite tant qu’il n’y a pas d’alternative. Car il se crée une situation de monopole, les gens s’habituent et petit à petit ils deviennent presque addicts. Toucher donc à la chose est vite perçu comme un sacrilège.

Amghid Illeli : Qu’est-ce qui vous fait dire que le système actuel ne répond pas aux besoins de l’écriture de la langue ?

K. Akerma : La langue a besoin d’une grammaire qui reflète sa structure, qui contribue à la stabiliser et qui l’aide à évoluer. Et non d’une écriture phonétique qui, au lieu de la soutenir, l’accompagnerait lentement mais sûrement à l’extinction. L’écriture phonétique n’est pas fiable. Il faut une grammaire. Et une grammaire exacte, logique, raisonnée. Une grammaire enseignable au non-kabyle.

Amghid Illeli : Vous insistez tellement sur le côté « grammatical »…

K. Akerma : L’approche grammaticale est le seul moyen de permettre à la langue de fonctionner correctement, dans l’oral et dans l’écrit, mais aussi d’évoluer tout en lui évitant les altérations et autres archaïsmes, grâce aux éléments stabilisants et aussi immunisants qu’elle contient, tels que le système des « moules ». Cette approche participe du respect de l’architecture héritée, qu’il faut préserver dans la conception/construction des néologismes.

Amghid Illeli : Ne pensez-vous pas que l’alphabet latin utilisé dans votre grammaire va en déboussoler plus d’un ?

K. Akerma : Regardez bien, vous verrez que l’alphabet est agencé de façon 100% kabyle. Rien à voir avec les classifications étrangères. Pour moi la structure de la langue kabyle prime sur les règles de la linguistique conventionnelle.

Amghid Illeli : Je parle par exemple des consonnes en deux signes

K. Akerma : C’est plus simple qu’on y pense. Le signe diacritique étant le même (« o »), on s ‘y habitue très vite. La différence avec le phonétique est que l’écriture latine non accentuée permet d’écrire beaucoup plus vite qu’avec des signes diacritiques. Avec l’écriture grammaticale, on n’a pas à revenir en arrière à chaque fois pour mettre une cédille, un point ou un accent. On écrit très vite, et le texte est infiniment plus lisible. Et un clavier ordinaire suffit.

Amghid Illeli : Encore une remarque : votre livre est tellement condensé que dès les premières pages il apparaît clairement qu’il n’est pas à la portée du lecteur moyen.

K. Akerma : Ce livre est avant tout la publication des résultats d’un long processus de recherche. Il est donc destiné à un public spécialisé, connaisseur : chercheurs, étudiants, corps enseignant. Ce n’est pas à proprement parler un manuel de grammaire kabyle. C’est au corps enseignant qu’il appartient de concevoir des manuels pour l’enseignement.

Amghid Illeli : Y a-t-il un moyen pour vos lecteurs de vous contacter en cas de questionnements, de difficulté à comprendre ?

K. Akerma : Je suis à leur écoute pour toutes critiques, questions et commentaires. On peut me contacter par mail à tagrrumt@gmail.com. Je répondrai autant que possible.

Références :
Auteur : Kader Akerma
120 pages
Format : A5, papier couché
Editeur : autoédition
ISBN : 978 9947 0 4100 0
Dépôt légal : 3680-2014
Prix public : 280 DA
En librairie depuis le 19 novembre 2014

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