La capitale du Djurdjura embrasse Satan après le f’tour

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Tizi-Ouzou (Tamurt) – Autrefois, les soirées de ramadhan étaient très chaleureuses en Kabylie. Après le f’tour, les hommes sortaient dehors. Les pratiquants se rendaient à la mosquée et faisaient leurs tarawihs. Même après celles-ci, beaucoup d’entre eux restaient dans la mosquée ou dans la cour (c’est selon la saison) pour discuter des choses de la vie. Ceux qui ne faisaient pas la prière se rendaient généralement au café maure pour une partie de dominos ou de cartes. Quant aux femmes, elles se rencontraient – et selon les liens familiaux et parentaux – tantôt chez cette famille et tantôt chez telle autre. A la ville, particulièrement Tizi-Ouzou, c’était pareil. Le vacarme et l’incivisme étaient des choses inconnues chez les Kabyles aussi bien chez les campagnards que chez les citadins. Qu’en est-il donc de nos jours ?

La capitale du Djurdjura a rompu avec ces bonnes habitudes d’autrefois. Est-ce la faute aux authentiques citadins de Tizi-Ouzou ? Assurément non ! Comment donc sont devenues à présent les soirées ramadhanesques au niveau de la capitale du Djurdjura ? Un esprit sain vous donnera cette réponse : « la capitale du Djurdjura embrasse Satan après le f’tour. » Cette réponse n’est aucunement dépourvue de fondement. En effet, Après une dure journée de travail, – et rendue encore plus dure par la canicule (souvent le pic dépasse les 44 degrés centigrades) – les gens aspirent à un tant soit peu de repos surtout après l’adhan.

Hélas, ce n’est pas le cas. De toutes parts, les hauts parleurs diffusent à des degrés de décibels insupportables au cerveau des discours religieux. Non seulement, vos tympans risquent d’éclater, mais aussi le contenu du discours est déphasage total avec le quotidien du citoyen. En général, ces prêcheurs, qui sont beaucoup plus des derviches que des imams et potentiellement des terroristes intellectuels, racontent ces petites histoires sur la vie du prophète Mohamed et ses Compagnons qu’historiquement infondées.

Une fois que ces imams véridiquement incompétents terminent ce qu’ils appellent « le darse (leçon de religion »), place à une autre forme de vacarme. Cette fois, il s’agit de feux d’artifice dont les feux vous aveuglent et les détonations vous font éclater les tympans, les interminables klaxons de voitures, des appareils de sonorisations qui diffusent à toute puissance ce que les non mélomanes – et ils sont très nombreux ces temps-ci – la musique. Le disque jockey dont ses manipulateurs et ordinateurs sont d’abord de grands indigents intellectuels, indigents culturels et musicaux ensuite, est diffusé durant des heures d’affilée à un audimat qui n’est pas moins indigent que ceux qui le servent en matière de « musique ».

Tenter une sortie vespérale en ville dans l’espoir d’échapper un tant soit peu au vacarme que diffusent, avec la complicité des pouvoirs publics, les petits agents de cette institution culturelle dénommée « Centre de loisirs scientifiques et culturels », sise à la place de l’ex-Marché de gros, ne vous fera que déchanter. Et comment ! Dès que vous arrivez au Rond-Point, il vous devient impossible de circuler sans être bousculé tous les 05 mètres que vous effectuez en moyenne. Du carrefour du Djurdjura (place des Martyrs du Printemps Noir) jusqu’à la place de l’Olivier, soit en parcourant l’avenue Abane Ramdane et le boulevard Laârbi Ben M’hidi, des deux côtés de la chaussée, les gens sont collés les uns aux autres. C’est véritable marée humaine – et semblable à des zombies dans la démarche – qui envahit l’ensemble des espaces des deux trottoirs. En circulant avec votre compagnon ou votre compagne, l’un est obligé de suivre l’autre à maintes reprises puisqu’il devient impossible de circuler côte à côte. Sur la voie carrossable, la situation n’est guère mieux puisque les voitures sont collées pare-choc contre pare-choc. L’embouteillage créé engendre dès lors des klaxons assourdissants quand deux automobilistes ou même plusieurs ne s’échangent pas des insultes ou des propos désobligeants puisque chacun pense que l’autre conducteur appartient à la catégorie des « chauffards ».

La galanterie chez les piétons est aussi absente que la corne d’aurochs.Quand ce n’est pas carrément un geste délinquant orienté contre une femme, c’est le propos obscène qu’on entend chez un bon nombre de ces jeunes visiteurs nocturnes de la capitale du Djurdjura.

Un esprit innocent se posera légitimement cette question : d’où vient donc cette marée humaine ? La réponse, qui d’ailleurs risque de le cingler, est toute simple : sortir dans rues tizi-ouziennes après le f’tour est devenue depuis quelques années une mode. La plupart des familles habitant la ville sont à présent habituées aux sorties après le f’tour. Et dès lors que la gent féminine est de « sortie » dans la rue, les jeunes gens souffrant d’un manque de tendresse, lesquels se comptent malheureusement par milliers, tentent de découvrir à leur tour les « aventures » vespérales dans la ville des Genêts. Renseignements pris, non seulement les quartiers mal famés de la ville « livre » ses frustrés à la recherche de quelques sensations fortes, mais aussi cette « livraison » est renforcée par les villages les plus reculés de la wilaya. Il n’est pas moins vrai que même des wilayas limitrophes, des jeunes gens arrivent par « essaims » arrivent dans la capitale du Djurdjura dans l’espoir de rencontrer « Aphrodite ». Et au final, la désillusion. Quand le jeune homme à l’esprit pas plus grand qu’un dé à coudre découvre, mort dans l’âme, que « les belles promeneuses » sont indifférentes à son égard, il n’est pas rare qu’il réagisse à la manière le rendant encore plus méprisable. Dans certains cas, la réaction du jeune homme se prenant pour « Casanova » provoque même une altercation. Et ben oui, ces belles jeunes femmes sont pour la plupart accompagnées de leurs époux ou de leurs frères. En définitive, hormis le Théâtre Régional Kateb Yacine ou la maison de la culture Mouloud Mammeri qui offrent un climat de sérénité, mais, hélas, contre paiement, une personne aspirant à la tranquillité trouverait plus bénéfique à rester chez elle. Voir un documentaire à la télévision ou un classique de John  Ford est certainement plus intéressant que d’écouter les fadaises des imams ou croiser dans la rue ces jeunes gens authentiquement bellâtres et balourds.

Saïd Tissegouine