La censure par le financement de la production culturelle

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Bien que l’assassinat de Abane Ramdane par le clan putschiste de la Révolution soit établi, les continuateurs du “coup d’état permanent” poursuivent le harcèlement post mortem du concepteur du Congrès de la Soummam.

Le projet de film de Ahmed Rachid sur Krim Belkacem vient de faire les frais de cette vigilance inquisitoire qui, plus d’un demi-siècle après la mise à mort de Abane, n’a rien perdu de sa perspicacité. Le ministère des moudjahidine ne trouve pas le scénario du réalisateur à son goût pour deux raisons : d’abord à cause du titre “Krim Belkacem, Argaz” (Krim Belkacem, un homme) ; ensuite parce que Abane Ramdane y apparaît un peu trop longuement au goût de la “tutelle” de l’Histoire.

Argaz ? Et en kabyle dans le texte ! Voilà de quoi irriter, en effet, les adeptes du sectarisme arabiste. À l’origine du crime politique est justement ce désir d’effacer l’ancrage identitaire de la révolution et de la diluer dans une construction idéologique empruntée à des tuteurs orientaux qui, aujourd’hui, nous dictent notre identité. L’aspiration pour l’indépendance a été dévoyée en volonté de réintégration d’une entité arabo-islamique supranationale, tout cela pour que les algériens ne puissent pas dire qui ils sont et où ils veulent aller. Leur identité comme le projet est dictée par le panarabisme et le panislamisme qui s’allient et se disputent à la fois au sujet de notre appartenance. Ce dessein, malgré ses manifestations sanglantes, convient à nos despotes : le tout est que les Algériens n’aient rien à dire parce que le projet prêt-à-porter est déjà là et que nos dirigeants putschistes peuvent le prendre en charge. Et le défendre contre les berbéristes et les élites occidentalisées. Ceux qui ne peuvent s’adapter doivent, enfin les plus dangereux d’entre eux, pour l’option baathiste, mourir.

Depuis qu’il a pris le pouvoir en pleine guerre de libération, le nationalisme pro-oriental agit comme Procuste : ce personnage mythologique invitait les voyageurs qu’il interceptait à se reposer chez lui, les allongeait dans son lit, les attachait, puis coupait les membres de ceux qui dépassaient ou étiraient ceux qui étaient trop courts.

En 1957, Abane fut “invité” au Maroc. La suite on la connaît désormais. Aujourd’hui, le réalisateur Rachdi est “invité” à gommer la partie berbérophone, et donc subversive, du titre prévu pour son film, mais aussi à gommer une demi-heure de scène où Abane apparaît. Le fantôme de Abane épouvante toujours ! Le ministère des moudjahidine s’avère finalement moins tourmenté par l’avènement massif de faux moudjahidine que par l’apparition cinématographique du fantôme de Abane.

Il demande alors au scénariste de réviser l’Histoire pour inventer un Krim désincarné dont la biographie ne retient ni le rôle de Abane dans le tournant pris par la révolution à partir de 1956 ni son propre rôle de l’isolement puis l’élimination de Abane.

Dans ce cas comme dans d’autres, l’arrière-pensée du financement public de la production culturelle s’étale devant nous : c’est d’abord une œuvre de censure politique.

Mustapha Hammouche
Liberté
06.01.2011