La femme kabyle : Le socle de notre identité

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CONTRIBUTION (Tamurt) – Il est un sujet dont on ne parle jamais assez. Même s’il est régulièrement évoqué, par-ci, par-là, il reste néanmoins, loin d’obtenir toute l’importance et le mérite qui lui reviennent.

Depuis la nuit des temps à nos jours, depuis nos lointains ancêtres aux contemporains, quel que soit le rôle que la nature humaine et nos traditions socioculturelles lui ont confié, la femme kabyle a toujours été au cœur des évolutions et bouleversements qu’a connus la Kabylie à travers les siècles et les époques. Elle fut et elle reste la base de toute émancipation familiale et sociale.

Par définition, le mot « femme » nous renvoie explicitement à l’image de la mère. C’est cette mère, qui porte son enfant en elle neuf mois durant, avant de lui donner naissance. C’est à elle que la nature et les traditions ont confié la mission de l’élever, et surtout de l’éduquer et l’orienter. Elle est en soi, la première école dans la vie de son enfant. C’est elle, plus que son mari, qui permet à l’enfant et qui l’aide dès sa naissance, à découvrir et à s’adapter à son environnement familial et social pour pouvoir plus tard affronter la vie tout seul.

Notre histoire a toujours témoigné de l’audace et du courage de la femme kabyle, à différentes époques, de tenir ce rôle, et même au-delà de ce dernier, elle était souvent contrainte d’assumer les tâches traditionnellement inhérentes à son mari. Et au risque de faire perdre le lecteur dans les entrailles de l’histoire, en remuant la vie séculaire de nos aïeuls, il me parait plus opportun de concentrer mon écrit sur notre histoire contemporaine qui ne manque pas de nous prodiguer des faits et exemples sur le rôle extraordinaire qu’a accompli la femme kabyle dans nos vies et dans celles de nos parents et grands-parents. Et les guerres successives auxquelles les Kabyles ont été appelés à participer (1re et 2e guerres mondiales et la guerre d’Algérie) ont vu la femme assumer à la fois les tâches qui sont les siennes et celles de son mari. Car, combien de familles se sont retrouvées provisoirement ou définitivement monoparentales à cause de ces conflits?

Après l’époque des guerres, une nouvelle étape a vite rappelé la femme kabyle à assumer de nouveau ce double rôle; c’est l’émigration ! Certes, ce phénomène était connu chez les Kabyles depuis le début du vingtième siècle, ou peut-être même avant, mais au lendemain de la guerre d’Algérie, il a explosé avec l’avènement de l’immigration économique en Europe en général, et en France en particulier. Cette époque a vu la plupart des hommes kabyles franchir la méditerranée pour travailler et subvenir aux besoins de leurs familles laissées de l’autre côté. Une fois de plus, la femme s’est retrouvée contrainte d’assumer les deux rôles malgré les difficultés socioculturelles dans lesquelles elle vivait. Sur ce point, il me semble utile d’insister sur l’hostilité de son environnement et de m’étaler sur les circonstances de l’époque. En effet, même si l’école se trouvait dans pas mal de régions, les femmes (les filles) kabyles n’avaient pas la chance d’y accéder; ou même si, dans certains cas, elles y allaient, ce n’était que durant les toutes premières années de leur scolarité; car arrivées à l’âge de dix ou douze ans, ce sont leurs propres parents qui leur interdisaient de continuer, sous prétexte de rester à la maison pour aider dans les tâches ménagères. Mais là aussi, l’injustice était d’une tout autre nature, puisqu’elle émanait des traditions et de l’honneur. Car après l’âge de douze ans, c’est la puberté ! Une chose que les parents comprenaient bien, mais ils s’interdisaient d’en parler. C’était le grand tabou. Donc, c’était dans cet illettrisme obscur, compliqué par l’interdiction dans les espaces publics et secteurs d’activités, réservés strictement et traditionnellement aux hommes, que la femme kabyle était contrainte de survivre et d’assumer seule sa double tâche, à la fois de mère et de père pour élever ses enfants et gérer les affaires familiales.

Beaucoup d’entre nous, se souviennent certainement de cette personne, aux allures d’étranger, qu’on ne voyait qu’une fois par an, si ce n’était pas une fois tous les deux ans ou même plus, qui débarquait et occupait, pour quelques jours, la place du chef dans la famille; cette personne n’était en vérité que le père qui nous a mis au monde !

En évoquant ce sujet, un souvenir très enfantin surgit dans un coin de ma mémoire: la première image que je garde de mon père, c’était celle d’un inconnu qui voulait me prendre dans ses bras, et moi, l’enfant de trois ans, je le fuyais en pleurs ! Mais, qu’avait-il ressenti et éprouvé, lui qui venait voir sa famille et ses enfants après une longue absence ?

Ce triste sort qu’a enduré la femme kabyle durant des siècles n’a fait que renforcer en elle sa force et sa détermination à affronter l’hostilité de son environnement et la dureté de son quotidien. C’étaient ces mêmes mères de famille, garantes de l’éducation de leurs enfants, tout en assurant leurs obligations ménagères et le travail dans les champs, qu’on trouvait assez souvent, à côté des hommes pour mener des entreprises beaucoup plus compliquées, qui demandaient beaucoup de courage et d’abnégation. Et le rôle joué par les femmes durant la guerre d’Algérie et les différentes révoltes populaires qui l’ont précédée (la révolte de Fatma n’soumeur — la Jeanne d’Arc du Djurdjura — entre autres) ne manque pas de nous fournir, en exemples, toutes les vertus sur leur ardeur et leur renoncement de soi.

Ainsi, le congrès de la Soumam, pour ne citer que cet épisode de la guerre d’Algérie, pouvait-il connaitre une telle réussite sans le concours et l’engagement entier et sans failles de la femme kabyle dans la guerre de libération nationale? Car, faire à manger, loger, habiller et coudre pour environ 3 000 personnes (soldats, organisateurs et congressistes) durant plus de deux mois, et en toute discrétion n’était certainement pas une tâche aisée pour les organisateurs. Il a fallu conjuguer tous les efforts et réunir toutes les volontés et capacités masculines et féminines de la région pour réussir ce genre d’entreprise.

À côté de son apport et de son implication directe durant la guerre de libération, il est un autre mérite qu’il faut lui reconnaître, et qui peut être considéré comme étant la garante de la sauvegarde de notre culture et notre identité. En effet, si la Kabylie est restée une région attachée à son identité, malgré tout ce qu’elle a enduré comme invasions et tentatives d’acculturation menées à travers les siècles par les différents envahisseurs, jusqu’à nos jours, c’est grâce à la femme kabyle. Le rôle de la femme kabyle dans la sauvegarde de notre identité, aussi latent qu’il soit, est à mon sens exaltant et mérite toutes les louanges. En effet, et depuis toujours, la femme kabyle était celle qui a préservé notre langue et nos traditions. C’est elle, plus que son mari, qui était chargée de les transmettre aux enfants et aux petits enfants du fait que c’est à elle qu’incombe la mission de les élever.

Qui parmi nous, ne se rappelle pas ces interminables contes de mère ou de grand-mère, qu’on écoutait le soir autour d’un petit feu, après le dîner et qui nous berçaient jusqu’au sommeil? Et même de nos jours, et à chaque tentative pour faire renaître ou revivre un aspect de notre culture ancestrale dans différents domaines, on ne peut pas se garder de faire appel à l’héritage culturel enfoui dans leur mémoire. On lui doit beaucoup la préservation et la transmission entre des générations de Kabyles, à travers les siècles et les époques, de notre culture et nos traditions, socle de notre identité millénaire.