La Kabylie et la crise multidimensionnelle que traverse l’Algérie

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Contribution de Muhand Wamar At Aɛli à Tamurt : La crise  multidimensionnelle  que traverse l’Algérie finira  fatalement par  éclabousser voire par phagocyter la Kabylie, au cas où rien n’est fait à temps par les kabyles eux-mêmes, pour  éviter au territoire kabyle un  fiasco total qui risquerait de le plonger dans un abîme sans fin.

Entendre par kabyles eux-mêmes : l’ensemble des acteurs kabyles qui ont une  responsabilité  historique quant au destin du pays kabyle et de son peuple.  La Kabylie  a  payé  un  lourd  tribut  pour l’indépendance de l’Algérie (les documents historiques traitant objectivement  de cette période, 1954-1962, le démontrent, il est donc inutile de revenir sur ça en détail). Le pacte (ou le compromis) politique du 1er novembre 1954  et  du 20 aout 1956 ont été rompus, pour ne pas dire trahis, par les organisateurs du coup de force de l’été 1962 qui avait porté au pouvoir les partisans de l’arabo-islamisme, au détriment d’une Algérie Algérienne. A la sortie de cette guerre qui  l’avait rendu  exsangue, la Kabylie, fidèle à la parole donnée, et aux idéaux de novembre et de la Soummam, se trouvait  devant  une situation perplexe qui s’est traduite sur le terrain par une situation conflictuelle quasi-permanente avec le régime d’Alger. A titre d’exemple, on peut citer :

– Le conflit armé, 1963 à 1965,  qui  s’est soldé par la mort de près 500 Kabyles (parmi eux des maquisards de la guerre d’indépendance), des centaines  de blessés et d’handicapés à vie sans compter ceux qui croupissaient sans jugement, durant des années, dans les geôles du système d’Alger.

– Les événements d’avril 1980, communément appelés  printemps berbère ; Le 20 avril 1980 constitue  donc pour l’ensemble des Amazigh, d’une façon  générale et pour nous Kabyles en particulier, une symbolique historique quant à l’éveil du peuple kabyle et à une  prise de conscience collective. La  chape de plomb que nous faisait subir le régime avait été  cassée.

 – Les événements sanglants de 2001 à 2005, appelés communément printemps noir qui se sont soldés par l’assassinat de 128 jeunes kabyles par les divers services dit de sécurité algérienne, des centaines de blessés et d’handicapés à vie.

Ces événements avaient donc libéré toute une dynamique et constituent un aboutissement historique quant aux revendications de la Kabylie.

Cette crise multidimensionnelle en est la résultante d’un amateurisme politique qui gangrène la vie des algériens d’une façon générale et des Kabyles de manière particulière. Plusieurs analystes, de renommé surtout en économie, prédisent un avenir sombre devant la crise économique et financière qui pointe à l’horizon.

Ces analystes restent interloqués par ce système qui détient tous les pouvoirs absolus et que le sort des Algériens soit soumis au sceptre de ce système, à l’appétit vorace. Leur mainmise sur l’ensemble des leviers de commande, notamment l’économie, sape l’avenir de cette économie, déjà fragilisée, mono exportatrice et fonctionnant  à tâtons. Relancer l’appareil productif en ces temps de vaches maigres est donc  un leurre.

En dépit d’infinies précautions pour ne pas désigner nommément le responsable de la tragédie financière qui nous attend, journalistes et analystes finissent toujours, néanmoins, par nous en esquisser le portrait : le système en place et les hommes qui le composent !

Les différents clans qui composent ce système se sont  servi des deniers publics comme  s’ils le faisaient depuis leurs coffres personnels pour assouvir leur obsession de pouvoir : acheter les soutiens nationaux et étrangers, s’offrir la paix sociale, récompenser les groupes qui les ont aidé à prendre et garder le pouvoir, satisfaire leurs propres lubies, organiser des festivals onéreux censés illustrer le « prestige retrouvé  de l’Algérie » etc…. bref, user et abuser de l’argent public pour des dépenses sans rapport  avec  le développement  du pays, strictement destinées à la consolidation de pouvoir.

 Résultat : 800 milliards de dollars gaspillés en 15 ans. Cette manne providentielle aurait pu faire de l’Algérie un pays émergent ; elle est partie en fumée, dans les caprices de ce système, une partie dans la poche des copains, une autre dans les  dépenses corruptrices et dans les somptuosités et autres folies des grandeurs, dont la future grande mosquée d’Alger à 1,5 milliard d’euros et de surcroit sur une superficie de 400.000 m2 (à Mohammedia à l’est d’Alger), meilleure terre de la « Mitidja » en est le parfait exemple.

Ce n’est donc  pas un hasard si la Loi de finances pour 2015 a abaissé l’imposition pour les importateurs et augmenté cette même imposition pour les producteurs ! (la mesure a été corrigée dans la LFC2015). Le message est clair : la Cosa Nostra qui pilote les importations ne veut pas d’une production algérienne (y compris en Kabyle au cas où  ce système permet à cette Kabylie de produire) qui se substituerait aux importations et viendrait réduire leurs énormes profits. L’avant-projet de loi de Finances 2016 arrive pour lever le voile sur des augmentations des prix de l’électricité, de l’eau et du gasoil. Ces dernières s’ajoutent aux taxes sur les services de la téléphonie mobile, de l’Internet, de la vignette automobile et d’autres prestations qui pèseront lourdement sur le quotidien du citoyen, appelé à subir les conséquences de cette crise, engendrée par  la mauvaise gestion des hommes du système.

La Kabylie dans tout ça  continue à subir  les affres d’un plan mis en branle depuis 1962, consistant en sa destruction, à défaut de son intégration forcée dans cette « grande Oumma- Arabya »  et de la  « Oumma- Islamia » qui en définitif  n’est  que mythique. Ce plan se traduit sur le terrain, d’abord, par la situation conflictuelle suscitée et aussi, fait plus grave, par des plans de destruction de son économie.

– Encouragement  d’occupation des terrains  agricoles par le béton et des constructions  avec  aspect architectural  sans aucun rapport avec la région qui se traduisent  par la construction de mosquées, de prisons  de casernes militaires et autres services dits  de sécurité qui  sous  le fallacieux  argument  de lutte contre le terrorisme engendre  souvent  mort  d’hommes  qualifiés de  « bavures ». Durant  ce mois  d’août 2015, il  y  a eu 4 « bavures » qui avaient engendré  8  assassinats, de paisibles citoyens kabyles sans protection  dans les localités des  Issers, Makouda, Iwadyene et  Amizour, alors qu’on nous a toujours claironné qu’il s’agit de lutte pour  « éradiquer le terrorisme résiduel » qui renait de ses cendres  dans le cadre d’un deal que le système aurait passé avec lui. Le nombre de civils  tués, assassinés, par les corps constitués en Kabylie, ces 15 dernières années, dépasse celui  des terroristes.

Pour faire des économies de bout de chandelles, alors qu’en réalité il s’agit d’une  suite logique du plan de destruction de la Kabylie, cité plus haut, les dignitaires du système d’Alger ont   décidé d’arrêter plusieurs projets dont  le  CHU à Tizi-Ouzou pour  32 millions d’euros. Et maintenir son projet de grande mosquée d’Alger  pour  1,5 milliards d’euros !

Annoncée  par  des  «responsables  locaux», puis confirmée  par le 1er ministre, A Sellal, lors de sa visite à Tizi- Ouzou, en 2013,  la construction d’une route de type «voie rapide» devant relier Aïn El Hammam à Draâ El-Mizan ne serait, semble-t-il, plus à l’ordre du jour. L’importance  d’une telle voie n’est plus à démontrer vu qu’elle serait un poumon pour toute la région nord du Djurdjura et désenclaverait  des centaines de villages, relevant de Aïn El Hammam, d’Iferhounène, At yani, Ivudraren, d’AtOuaci, Iwadhiyen, Amcherasse, Vughni,Ain zaouya…. apporterait un nouveau souffle aux habitants. Ils pourraient, grâce à la pénétrante de Draâ El-Mizan, rejoindre l’autoroute Est-Ouest en quelques dizaines de minutes. Pourtant, d’après une certaine presse proche du système : «l’étude du projet est terminée depuis plusieurs mois ». Les projets annoncés  en grandes pompes, pour les besoins de propagande, par les valets locaux  du système  en  Kabylie  seront donc sacrifiés, sur l’autel de l’austérité, le prétexte est tout trouvé.

Fidel à ses  pratiques les seules réponses du régime d’Alger aux revendications de la Kabyles restent toujours les mêmes : la violence,  la corruption…. les combats pour l’identité, la démocratie, les droits de l’homme, etc menaient par  les  Kabyle se trouvent par conséquent dépassés. Il est donc du devoir de chacun, devant cette impasse historique de transcender nos pensées (idées)  pour conjuguer nos efforts en vue d’un consensus politique ; Sans l’union des forces politiques saines de  Kabylie, l’issue restera incertaine, car le système d’Alger ne fléchit pas d’un iota et reste agrafé à son trône, vaille que vaille. Ce qui l’intéresse, c’est comment sauver et perpétuer son système, d’essence arabo-islamique, antinomique à nos revendications qu’il qualifie  parfois et paradoxalement de «  légitimes » ; On est donc condamné à s’unir pour s’extirper des griffes de ce système ou disparaître à jamais comme l’ont été plusieurs peuples avant nous.

La Kabylie ne peut  plus être utilisée en tant  joker politique, comme autre-fois. La comédie à laquelle nous invite « l’opposition » est une arnaque que nous rejetons. Nous considérons que le système ne s’oppose pas à lui-même ; le régime ne peut se rénover  en  se clonant, en substituant le prince du moment par son frère jumeau. L’heure  n’est donc plus de continuer à proposer des « solutions de sortie de crise » ou à quémander des revendications qui ne verront jamais le jour, cela en devient grotesque. L’urgence est  d’arracher la Kabylie des griffes de ce système qui se conduit avec les mêmes caractéristiques que le colonialisme. A moins que ces « opposants », se considèrent comme des colonisés qui  sont les propres artisans de leurs malheurs et leurs échecs exigent la colonisation.

La solution  pour  le salut  de la Kabylie et d’assurer une vie meilleure aux  générations  montantes,  reste  la mise en place  d’un  Etat kabyle souverain. Les propos  de circonstance  qui ne mènent nulle part et distribués à la carte  doivent  être dépassés; Il nous  faut trouver un concept  fédérateur. L’union des forces saines constitue donc la condition sine qua none de la réussite. Pour ça , le MAK du jour où il  s’est métamorphosé lors de son 2 ème congrès et de la conférence nationale des cadres du MAK ( 24 janvier 2014 à  Semouan , Bougie), où avait été adopté le PEK  (projet pour un état Kabyle) en un Mouvement Pour l’Autodétermination de la Kabylie au lieu de Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie, constitue une avancée politique  et un cadre où toutes les bonnes volontés pourraient se rencontrer pour dégager ce consensus, puisque le dernier mot reviendrait au peuple kabyle dans le cadre de cette autodétermination.Tout projet qui ne tient pas compte des valeurs ancestrales de la Kabylie (anthropologiques, sociologiques et de ses us et coutumes…) est voué à l’échec, surtout lorsqu’il émane de décisions unilatérales, parfois irréfléchies. Depuis des temps immemoriaux, les  décisions  ont toujours été collégiales, prisent d’une façon démocratique à travers nos assemblées de villages, ‘Tajmat’  et c’est ce qui fait la force de la Kabylie. Bien entendu qu’il faudra insérer ces assemblées dans la modernité au sens propre du terme afin d’aboutir à la mise en place de cet Etat Kabyle. Le nationalisme kabyle se cristallise sur le terrain à travers des actions de rue, des actions de conscientisation; Ce travail est l’œuvre  des militants du MAK, surtout la mouvance indépendantiste. Le  MAK est un mouvement d’essence démocratique et résolument pacifique. Cependant, le mépris que subissent ses militants, de la part du système d’Alger et de ces pseudos – « opposants », pourrait pousser les faucons à prendre le dessus sur les colombes.

Parlons donc  de cette «  Oumma  Arabia et Islamia : La vague d’indignation suite à la publication de la photo du corps sans vie du petit Aylan rejeté par des vagues en Turquie a secoué tout le monde surtout  en Europe sauf les Musulmans. Aylan âgé de 03 ans et ses parents, ont fui la mort, dû à la guerre en  Syrie, à Kobané dans le Kurdistan, pour la trouver en mer, sur une des plages de Turquie, où son corps ainsi que celui de son frère, âgé de 05 ans   et de  sa maman ont été rejeté par la mer. Ils sont des milliers (« 350000 depuis janvier 2015 ») à vouloir fuir vers des horizons meilleurs que dans leurs pays d’origines qui sont en majorité des territoires arabo-musulmans. Ces territoires sont tous  régentés par des dictatures, militaires et des oligarchies ou des théocraties  se revendiquant d’un autre âge. Lors du fameux « hadj » des milliards ont été  dépensés (pour ne pas dire engloutis), alors qu’ils auraient pu mettre une infime partie de cet argent à la disposition de ces pauvres errants.  Les plus pratiquants, plutôt les plus fanatisés devais- je-dire, notamment ceux issus des couches aisées, préfèrent gaspiller leurs fortunes dans les pèlerinages annuels à la Mecque et garnir les caisses de l’Arabie Saoudite qui finance justement les mouvements islamistes.  Ce qui est plus choquant, devant ce drame, est l’inertie des « pays » de la rive sud de la méditerranée qui sont en partie responsables de cette tragédie.  On peut donc  affirmer, sans grand risque de nous tromper que  dans tous les pays arabo-musulmans, la soumission semble être un besoin vital et que l’on invente toutes sortes de prophètes pour se donner l’illusion de grandeur liée à un simple rapprochement avec leur  créateur. En Algérie, c’est  suivant  ce même cheminement  que  le pouvoir  se  tisse  et  se  maintient.

 Est-ce que le peuple kabyle se retrouve dans ce schéma  (dans ce projet de société, si s’en est un) ? Et aussi, posons  la question capitale : est-ce le sort réservé aux peuples émotifs, ligotés par leur ignorance et leur soumission ?

Par Muhand Wamar At Aɛli (état civil: Hachim) dit Dda Muh, membre du Conseil National du MAK

Kabylie, Iwadyen, le 5 septembre 2015