La langue kabyle, son présent, son avenir. Entretien avec le Pr. Kamel Bouamara

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Voix berbères: Quel est aujourd’hui l’état de la production écrite kabylophone en Kabylie (livres, revues, journaux, lectorat…) ?

Kamal Bouamara : Soyons clair: pour les revues et les journaux, mis à part les pages centrales de la Dépêche de Kabylie une fois par semaine (tous les lundis), il n’y en a pas à l’heure actuelle qui méritent d’être cités. Par le passé, certains militants ont essayé de lancer des journaux ou des revues, c’est le cas de la revue de l’Agraw Adelsan Amaziɣ (Fédération des Associations culturelles amazighes) lancée dans les années 1990 ; il y a également les cas de Iẓuran ou de L’hebdo n Tmurt, etc. Toutes ces expériences, intéressantes au demeurant, ont fini par échouer. Quelles étaient les principales causes de ces échecs? J’en citerai deux : d’un côté, dans les années 1990, le lectorat kabylophone n’était pas aussi important que celui d’aujourd’hui ; de l’autre, l’État algérien n’a, à aucun moment, pris en charge, de quelque manière que ce soit, la presse écrite d’expression amazigh, en lui achetant, par exemple, des espaces publicitaires, étant donné que la publicité (publique) est monopolisée par une institution de l’État C’est ce que font les pouvoirs algériens, lorsqu’ils veulent promouvoir un journal. En contrepartie, les responsables de la publication prêtent allégeance, bien entendu. D’autre part, par le passé, dans les années 1960/70, pour promouvoir certains quotidiens d’expression arabe, ces mêmes pouvoirs ont imposé à toutes les institutions publiques algériennes (administrations, écoles, …) un abonnement forcé.

Pour ce qui est du livre, c’est un peu différent. Le livre kabylophone a, depuis 1989/90, connu une nette progression, aussi bien au plan quantitatif que qualitatif. Aujourd’hui, selon les témoignages des libraires et des éditeurs, ce livre s’achète … et s’achète relativement bien, parce que les conditions de production et de réception sont un peu réunies : ainsi, d’un côté, il y a des écrivains qui écrivent, des imprimeurs, voire même des éditeurs qui prennent en charge l’édition de ce livre, et, de l’autre, il y a des gens qui achètent et lisent. La formation du lectorat a été faite essentiellement au sein de l’école et de l’université algérienne au cours des deux dernières décennies Pour rappel, le tamazight a fait son entrée à l’école au milieu des années 1990 et a droit de cité à l’université depuis 1990

Quel est l’état de la recherche universitaire sur tamazight en général et taqbaylit en particulier (publications, colloques, moyens mis à disposition par les organismes de tutelle, attractivité de la filière pour les étudiants, niveau de ces derniers…) dans les 3 centres de Bougie, Tuβiret et Tizi-Wezzu (Béjaïa, Bouira et Tizi-Ouzou)?

L’attractivité de la filière pour les étudiants est très appréciable : notre langue aujourd’hui « nourrit » les gens et elle est, depuis peu, reconnue officiellement par les pouvoirs publics. Ce sont les deux principales appréhensions qui n’ont pas incité les étudiants à s’inscrire en masse au début de l’ouverture du cursus de licence en 1998/99. Le département de Bougie reçoit cette année quelques 450 nouveaux étudiants et compte déjà un manque en matière d’enseignants en général (maîtres-assistants, docteurs) et en matière d’enseignants de rang magistral (maîtres de conférences et professeurs), en particulier. Ce déficit en enseignants qualifiés est comblé chaque année par le recrutement d’enseignants vacataires ou associés, dont le niveau est faible et laisse quelquefois à désirer. Ce déséquilibre entre enseignants et étudiants donne un taux d’encadrement qui avoisine 100 étudiants par enseignant, alors que les normes internationales requises ne dépassent pas 15 à 20 étudiants pour un enseignant …. de rang magistral. Ce qui explique pourquoi le niveau moyen de nos étudiants régresse d’une année à l’autre.

Pour les moyens mis à la disposition de ces structures, il y aurait beaucoup à dire. On n’a pas cessé de dire que le tamazight est un champ de connaissance spécifique, lequel nécessite en conséquence des moyens spécifiques. Expliquons-nous. Ces trois départements amazighs relèvent administrativement des facultés (des lettres et langues) où se côtoient les langues en usage en Algérie, c’est-à-dire le tamazight, l’arabe, le français, l’anglais, … Très clairement, le tamazight mérite une meilleure structure qu’un simple département: une structure administrative et financière, comme un institut ou une faculté, qui soit en mesure de prendre en charge les nombreux problèmes dans lesquels il se débat quotidiennement, à commencer par la formation d’enseignants-chercheurs dont nous avons grandement besoin. Hélas ! toutes nos démarches faites dans ce sens ont été vaines.

Pour ce qui est de la recherche et des publications, aucune université algérienne n’a de revues scientifiques dignes de ce nom, bien qu’administrativement il y ait des équipes, voire des laboratoires de recherche. Voilà donc où en est la recherche scientifique chez nous. Pour publier des articles dont ils ont besoin pour leur cursus ou pour leur passage d’un grade à l’autre, les enseignants universitaires algériens sont à chaque fois contraints de se débrouiller seuls pour trouver à l’étranger des revues qui accepteraient de publier leurs contributions. En dépit du peu de moyens qui leur sont offerts, il y a malgré tout des enseignants qui se débrouillent pour publier des ouvrages ici-même ou à l’étranger.

A votre avis, quel est le pourcentage de la population kabyle actuellement en mesure de lire et écrire couramment le kabyle (population alphabétisée dans sa propre langue, jusqu’à récemment cantonnée à l’oralité) ?

Il est difficile de répondre avec exactitude, mais je crois qu’il n’y en a peu. Comme je le disais plus haut, le tamazighht/taqbaylit n’a fait son entrée à l’école algérienne qu’à partir des années 1990 ; deux décennies sont un laps de temps très court pour asseoir la pratique de l’écrit de taqbaylit/tamazight dans la société. Par ailleurs, toutes les associations culturelles, qui étaient à la fois nombreuses et dynamiques au cours de la décennie 1990, ont fini pas ne plus manifester leur existence sur le terrain, sauf à quelques occasions. L’autre grand problème que rencontre notre langue est que les manuels d’enseignement et d’apprentissage sont rares, voire inexistants.

Il y a cependant l’outil internet qui nous offre des opportunités inouïes pour enseigner et apprendre l’écrit dans cette langue. A ce propos, j’ai remarqué que depuis deux ou trois ans, il y a beaucoup de Kabyles qui pratiquent, tant bien que mal, l’écrit de notre langue.

Avec Si Lbachir Amellah vous avez étudié la production poétique orale kabyle. On a le sentiment que depuis la mort de Lounès Matoub, la Kabylie ne dispose plus d’un grand poète de l’oralité (pas plus que de l’écrit, d’ailleurs). Qu’en pensez-vous ?

L’oralité d’aujourd’hui n’est plus celle qu’ont vécu jadis Si Lbachir Amellah ou Si Mohand Ou Mhand. Depuis la première moitié du XXe siècle, l’oralité s’est en effet renouvelée, en se « médiatisant », si on peut le dire ainsi. Depuis l’avènement de la radio dans les 1930/40, puis des autres moyens audio (disque magnétique, K7) et audio-visuels, nos poètes et poètes-chanteurs n’ont pas manqué d’investir ces moyens modernes de communication. Dans les faits, ces moyens modernes offrent à celui qui sait les utiliser des possibilités de diffuser ses productions de manière large et de leur donner une durée de vie inespérée. C’est, je crois, grâce à ces supports que nous disposons des œuvres de El Hesnaoui, de Slimane Azem, de Hnifa, Zerouki, et d’autres encore. Il y a aujourd’hui beaucoup de poètes-chanteurs kabyles dont les répertoires poétiques et musicaux sont importants, mais Matoub semble être un cas atypique en effet.

Sachant qu’au XIXème siècle le kabyle était parlé des portes d’Alger jusqu’à Collo tandis qu’aujourd’hui on ne le parle quasiment plus à Borj Menaïel ou à Jijel (où il a été remplacé par l’arabe dialectal), considérez-vous que la langue kabyle soit menacée de disparition ?

Vous avez raison, la kabylophonie régresse au profit de l’arabophonie, pour des raisons évidentes. Comme je l’ai dit plus haut, le tamazight (langue, culture, histoire) n’a commencé à être officiellement reconnu en Algérie que depuis une vingtaine d’années. Entre 1962 et 1989/90, seuls certains de ses usages oraux, comme les usages familiaux, familiers et poétiques, étaient tolérés. Dans certains contextes, la pratique de taqbaylit était honnie, stigmatisée, voire interdite. Mais je crois que ce phénomène d’arabisation des populations berbérophones n’est pas, dans tous les cas de figures, irréversible. La preuve en est que beaucoup de petits arabophones vivant en Kabylie apprennent sans heurts le taqbaylit.

En toute objectivité, je ne crois pas que le taqbaylit soit menacée de disparition, parce c’est une langue à forte résistance et qu’elle est par ailleurs très vivante, en ce sens qu’elle s’adapte et s’actualise sans grandes difficultés au monde moderne. Il suffit de mesurer la distance qu’elle a parcouru, en deux décennies seulement, dans le domaine de l’écrit et dans celui de l’audio-visuel.

Au XXe siècle, les langues minoritaires qui ont réussi à sauvegarder, voire réaffirmer, leur existence face à des langues dominantes sont celles qui ont su se doter d’un type d’État (régional, fédéré, autonome…). C’est le cas du catalan et du basque en Espagne, du gallois et de l’écossais au Royaume-Unis, du néerlandais en Belgique, du français au Canada… Pensez-vous que, pour assurer la survie et le développement de la langue kabyle, il est nécessaire que la Kabylie se dote d’un Etat (qu’il soit régional, fédéré, autonome, indépendant…) ?

Vous avez raison, sans la reconnaissance juridique de l’État et sa prise en charge effective, une langue comme taqbaylit, ne survivrait pas très longtemps. Je ne saurais dire quel type d’État lui conviendrait le mieux à l’avenir pour se maintenir en vie et suivre son cours. Vous avez cité les cas de plusieurs langues minorées, mais je ne crois pas que le procédé « copier coller » soit une solution pour nous Kabyles. Connaissant les représentations que les Kabyles entretiennent à l’égard de leur langue (taqbaylit), je doute fortement qu’ils tombent d’accord un jour sur la nécessité absolue de faire de taqbaylit/tamazight la langue officielle de leur État, si toutefois nous parvenons à en ériger un. Les Kabyles sont, qu’on l’admette ou non, obnubilés par au moins deux grandes langues et civilisations : d’un côté, le français et la civilisation française, de l’autre, la langue arabe et la civilisation musulmane.