Le Der des ders : un bivouac des certitudes

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Djaffar Benmesbah, Tamurt
Djaffar Benmesbah, chroniqueur Tamurt

 

Je ne vous parle pas d’un boulevard gastronomique des plus bombesques ni d’une brasserie à l’enseigne scintillante fortement captivante à ratisser large ni d’un restaurant cédé à la chaîne des noms et qui fait de ses clients le genre chic à faire rêver le démuni. Non, il n’est pas de ces bars que l’on fréquente pour la folle envie d’avoir l’air ou par besoin d’exhiber sa réussite sociale. Il n’est pas non plus de ces bistros où l’on regrette que la sonorisation soit bruyante et si laide à rameuter les fans de la dépravation. Le Der des ders est juste un restaurant où se côtoient agréablement une bouffe de qualité et les mots de la liberté sous toutes leurs formes et à tous les instants. Il n’a point besoin de néons aux feux trompeurs car, que l’on s’y rende pour un verre ou pour manger on s’y sent bien dans son fessier comme dans son gosier et son cervelet. Le lieu est simple, gentiment moderne et discret. Une cuisine, profondément ancrée dans les spécialités traditionnelles française, dont l’occupante sincèrement technicienne n’hésite pas parfois à prendre le large pour revenir d’une texture ambrée par les émanations qui dissimulent le sacré caractère de l’huile de kabylie et les fèves qui une fois gobés triomphent au palais.

Le Der des ders est de ces endroits grandement épanouissant par la qualité de ses habitués. À tables ou au comptoir se mêlent sensibilités et poésies qui font monter encore de quelques degrés sur l’échelle des sensations par leurs parfums de Kabylie. Chanteuses et chanteurs engagés, artistes à la hauteur de la promesse esthétique tel le sculpteur Olivier Graine, anciens révolutionnaires, tout un auditoire qui donne corps à l’expressivité du regard des jeunes militants des réseaux du Gouvernement Provisoire Kabyle (GPK) qui viennent délester à la richesse des débats ce qu’il y a de plus délectant et de plus percutant à retenir.

Tandis que du remugle du comptoir jaillissent les échanges entre militants du Mak, au fond de la salle, Ferhat Mehenni s’affaire dans des dédicaces de son nouvel album. Il répond aux questions des militants acquis à sa cause mais non encore structurés, où alors organiquement structurés encore dans d’autres partis ; des militants qui ont trouvé dans son chant une conviction qui répare sans difficulté l’affront qu’ils subissent.

Dans tout cet éventail de sensations, drapé sous un chapeau feutre noir dans une élégance rassurante, Rabah Mouzarine rajoute au décor l’aménité qui lui sied. Il n’est pas de ces tenanciers volubiles et rieurs, plutôt calme, il aime écouter avec le gout nécessaire pour estimer la belle musique et sourire aux beaux débats. Il porte toujours en lui les souvenirs de Maatkas depuis qu’il a posé pied en France en 1978. Il gère son restaurant avec l’ambition de le rendre désiré et préau des détentes et d’échanges ouvert aux militants et aux amitiés dont il sait être un sérieux appréciateur avec la courtoisie qui l’habite et l’humilité en guise de peau.

Djaffar Benmesbah