Le désespoir ronge le pays : Ils sont de plus en plus nombreux à vouloir s’immoler par le feu

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KABYLIE (Tamurt) – Ce classement a été réalisé, en effet, en se fondant sur l’indice HPI qui se base dans son étude sur trois critères pour établir ses calculs, à savoir, l’espérance de vie moyenne, le respect de l’environnement et la perception subjective du bien-être par les habitants ». Cela nous a emportés dans un monde qui ressemble à celui d’Alice, avant que, au bout de quelques secondes volées à cette saison estivale des plus moribondes, ont s’est rendu à l’évidence que ces quelques mots ne sont qu’une vue d’esprit de ceux qui les ont écris. L’Algérien et bel et bien un être malheureux.

Telle est la vérité blessante. Un être malheureux dont le quotidien est écrasé par le désespoir, le mal de vivre, la misère, le chômage. De l’aurore au couchant, du sud à l’aquilon, la paupérisation gangrène tout. Les Algériens, quel que soit leur âge, sont de plus en plus tentés par cette idée des plus désespérées : « se transformer en torche humaine ». Aujourd’hui encore, un jeune, oui encore un, Belhadj Ahcene, âgé de 26 ans seulement a tenté de s’immoler par le feu à Aït Yahia Moussa, commune située à 35 km au sud ouest de Tizi-Ouzou. Ahcène, cet anonyme, comme des centaines, des milliers, des millions d’autres Algériens, a eu recours à ce procédé peut catholique après que le maire de cette localité eut refusé de renouveler son contrat de travail arrivé à terme. Ahcène travaille comme agent de sécurité. Il a tout fait pour garder son salaire de misère, une broutille qu’on lui donne dans le cadre de l’AIG (activité d’intérêt général) dans un pays qui se dit avoir engrangé plus de 200 milliards de dollars de réserves. Ahcène qui assure la garde d’un château d’eau, muni d’un jerrican rempli d’essence a, dès les premières heures de la matinée, sommé, – lui à qui on a refusé la titularisation autant de fois qu’il l’avait de mandée-, les fonctionnaires de la mairie de sortir des bureaux et de quitter les lieux, avant de se renfermer à l’intérieur. Si Ahcène a eu gain de cause (son contrat a été finalement renouvelé vers la fin de la journée) d’autres ont mis le feu à leur personne sans que cela n’offusque les autorités.

Avant le jeune d’Aït Yahia Moussa, un vendeur ambulant de fruits et légumes a tenté de s’immoler par le feu, avant-hier, dimanche, à Ksar Chellala, dans la wilaya de Tiaret. Il s’est aspergé d’essence et essayé de mettre le feu à son corps avant qu’il ne soit cloué au sol par des passants. La raison ? La police lui avait confisqué sa marchandise. L’immolation par le feu est devenue, à ne pas en douter, un instrument de revendication sociale.

En Kabylie, cette région royalement ignorée, des cas identiques ont déjà été enregistrés par le passé. Des cas de désespoir. Même un artiste qui avait réalisé des bustes d’anciens maquisards et des fresques pour le Musée du moudjahid de Tizi-Ouzou a tenté de s’immoler à proximité de ce Musée, il y a quelques mois, parce qu’il n’a pas été payé. Les exemples n’en finissent pas et le phénomène touche toutes les franges de la société : enfants, jeunes, moins jeunes, vieux, fonctionnaires, entrepreneurs etc. Mohamed Bouazizi, le Tunisien a bien fait des émules. Seulement, ces Algériens qui s’immolent, personne ne les voit. Les dirigeants semblent avoir fait de cette citation de Lucrèce leur devise : « Il est beau quand, sur la vaste mer, les vents soulèvent les flots, de regarder de la terre ferme, les terribles malheurs d’autrui ». Le petit peuple, la plèbe, ceux-là même que l’on triture, que l’on ballotte, plante, place et replace au gré des intérêts du moment et les dirigeants, existe un fossé aux profondeurs abyssales. Aucune statistique officielle des immolés n’est disponible. Tout porte à croire que le pouvoir a peur de dévoiler cette triste réalité. L’année 2011, à elle seule, a enregistré au moins 43 décès par immolation. Le nombre réel serait à multiplier par X.

En Kabylie, région livrée à elle même, livrée aux gémonies, devenue l’antre du chômage, le nid du terrorisme et son corollaire, le grand banditisme, et tout un autre panel de phénomènes aussi ravageurs les uns que les autres, le désespoir se lit sur tous les visages. Il est dans les demeures et les chaumières, dans les villages, dans les villes abandonnées, transformées en dépotoirs dans lesquels des personnes cherchent à manger.

En Kabylie, il n’y a pas d’investissement. Il n’y a donc pas de travail. Au moins 70 investisseurs ont fui la région durant ces quelques dernières années à cause de l’insécurité, des kidnappings. Des milliers et des milliers de jeunes diplômés universitaires, de la formation professionnelle viennent grossir les rangs de ceux qui sont jetés dans la rue avant –eux. Le taux de chômage réel dépasserait les 35% Des projets sont à la traîne depuis de longues années, d’autres sont abandonnés ou réaffectés ailleurs.

Les immolations ? Laissez-les brûler ! croit-on comprendre.

Lounès O