Le Hirak et la Kabylie, par Lyazid Abid

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Hirak Algérie
Hirak Algérie

CONTRIBUTION (TAMURT) – Depuis le début de la contestation populaire en Algérie, qui est à sa onzième semaine, nous entendons des militants kabyles et amazighs dire « cette fois-ci, il ne faut pas qu’on se fasse avoir !». Il est donc évident que les activistes kabyles cherchent ou ont cherché à s’inscrire dans l’Algérie de demain en tant que telle. Ce qui est en soi honorable et tout à fait légitime. Sauf que l’histoire récente de la protestation/révolte en Kabylie, nous apprend désormais que cette bienveillance n’est pas mutuelle, ceci d’un coté. D’un autre coté, cette protestation suscite beaucoup de questions quant à ses initiateurs, ses acteurs, son mode opératoire, ses revendications et ses buts. Ces interrogations peuvent paraître dissonantes pour certains mais s’avèrent inévitables pour mieux comprendre les mutations à venir.

Les Kabyles, comme les autres amazighs d’Algérie, veulent bien croire au changement pour lequel ils se sont tant sacrifiés avant et après l’indépendance de l’Algérie. Ils guettent particulièrement ce moment, parce que l’indépendance de l’Algérie ne les a pas libérés. Le style de domination a changé mais l’épanouissement espéré reste à arracher. Les frontières héritées du colonialisme dans lesquelles ils se sont retrouvés prisonniers les neutralisesnt et les empêchent d’accéder à leur propre liberté. Au risque de froisser la fibre nationaliste des Algériens, la Kabylie ne s’est pas privée d’exprimer son intention de continuer la lutte vers sa liberté. Cet engagement fait d’elle le pays où le combat pour les libertés est très prononcé. C’est sans doute pour cette raison que l’actuel mouvement de protestation est parti de Kherrata, en Kabylie, le 16 février 2019. D’ailleurs, comme si l’histoire se répétait, c’est précisément dans cette même ville kabyle qu’en 1945, juste à la fin de la deuxième guerre mondiale, que le nationalisme algérien s’est matérialisé. Pour rappel, le 8 mai 1945, jour de la victoire des Alliés sur l’Allemagne, signe la fin de la seconde guerre mondiale en Europe et l’annonce de la capitulation de l’Allemagne. La France coloniale avait toléré les manifestations de joie pour la paix retrouvée mais avec des drapeaux français. Il ne fallait surtout pas agiter le drapeau algérien, synonyme de l’indépendance. Bien entendu, la consigne ne fut pas respectée et la France commit un abominable massacre sur la population. Depuis, Kherrata l’historique est devenue une ville kabyle paisible. Aucune activité politique ne la prédestinait à être le starter de cette protestation populaire qui touche toute l’Algérie. Avait-elle été choisie pour son prestige historique pour lancer cette vaste protestation pour le compte d’un clan du régime sur un autre ? Il ne faut pas perdre de vue que, traditionnellement, pour des raisons historiques, la seule alternative politique qu’offre le système algérien depuis 1962 est l’alternance entre le clan de l’Est et celui de l’Ouest.

Certains observateurs pensent que cette révolte populaire dénommée par la suite « Hirak », même si elle émane d’un clan du régime, est de bonne augure. Ils pensent que le mouvement échappe ou échappera à ses géniteurs. Cette révolte n’est donc pas assez révolutionnaire pour s’attaquer aux problèmes de fond de la société. Dès lors, le Hirak se limitera à la dénonciation de quelques problèmes superficiels et n’inquiétera pas sérieusement le régime. A contrario, cela nous renseigne avec inquiétude sur l’échelle de manipulation du DRS de la société algérienne. Le ver n’est-il pas donc le fruit… Pour nous en convaincre, voici, brièvement, trois ou quatre raisons.

L’apparition du drapeau berbère dans une manifestation à Alger, tout au début, avait suscité des réactions très hostiles de la part de la foule à son égard. Ce comportement de la foule indique, on ne peut plus clair, l’opposition de l’Algérie, armée et peuple, à la question amazigh et kabyle. Difficile de ne pas voir dans cette réaction une similitude avec la réaction de l’armée française un certain 8 mai 1945 vis-à-vis des nationalistes algériens qui cherchaient à en découdre avec l’ordre colonial français.

L’un des slogans forts de cette révolte est « khawa khawa » (fraternité fraternité). C’est généreux et flatteur. Mais comment expliquer alors l’exclusion des Amazighs en tant que tels, c’est-à-dire avec leur composante kabyle, mozabite, chaoui, touareg ? Evidemment, un mouvement ouvert, fraternel et fédérateur n’exclue personne. L’explication avancée par certains leaders autoproclamés du Hirak consiste à dire que ce n’est pas le moment de diviser ou de fragiliser ce mouvement de protestation. Cela confirme la volonté de l’Etat algérien et des Algériens à maintenir ad vitam la Kabylie et Tamazgha sous leur domination. Ce que les activistes kabyles, indépendantistes et autonomistes, appréhendent, se précise et se confirme. Difficile de les empêcher, dans un avenir proche, de concevoir leur salut dans un autre Etat si ce n’est le leur. C’est-à-dire la mise sur pied d’un Etat kabyle indépendant, dans lequel ils peuvent évoluer sans se renier. Prélude à la construction des Etats-Unis d’Afrique du Nord.

Le troisième argument est le choix du vendredi comme jour de mobilisation. Qui ignore que vendredi est jour de prière dans les pays musulmans. Plusieurs observateurs voient dans ce choix l’expression religieuse du Hirak. Effectivement, on voit bien les islamistes embusqués qui avancent masqués et qui guettent le moindre relâchement du régime sur le mouvement pour mettre la main dessus.

Enfin, un dernier argument qui dénote que le mouvement n’est pas aussi spontané qu’on le pense. A défaut de leaders dotés de vision politique crédible, de projet politique identifié et d’objectifs précis à atteindre, la rue ne fait que dans l’agitation. Demander le départ d’un président dictateur et grabataire, d’un clan du régime ou de toute la classe politique n’est pas en soi une révolution qui promet des jours meilleurs et paisibles. Plus grave, certains leaders du Harak vont même jusqu’à voir dans le système jacobin français le seul système politique susceptible de maintenir le pays soudé. L’un d’eux a affirmé à Aokas, en Kabylie, toute honte bue, que le fédéralisme diviserait le pays. Cela prouve nettement que le Hirak n’est pas à inscrire dans le registre des mouvements populaires qui proposent des solutions sérieuses à des problèmes de fond mais un mouvement qui fait dans l’agitation politique.

En tout état de cause, il est évident que les Amazighs d’Afrique du Nord, dans leur quête de liberté, préfèrent avoir des interlocuteurs ouverts et tolérants que des Rois et régimes autoritaires et tyranniques. Mais que peuvent-ils espérer d’un mouvement qui refuse de débattre des problèmes de fond pour ne pas compromettre son existence?

Qui ignore encore que le problème amazigh est un problème existentiel en Afrique du Nord ? Mohammed Harbi, éminent historien, n’avait-il pas prévenu, après consultation des archives de la période coloniale, qu’en Algérie le problème identitaire est explosif. Nier ou recaler la question amazigh et son corolaire la laïcité, la tolérance religieuse, l’existence de plusieurs peuples dans un tracé géographique colonial reviendrait à revivre les mêmes drames que ceux déjà vécus depuis 1830.

Une chose est certaine, depuis un demi siècle, la Kabylie essaie de fédérer les Algériens autour de valeurs universelles telles que la démocratie, l’égalité, la laïcité, la liberté de culte et d’expression. Elle a échoué, il faut le reconnaître. Aujourd’hui, elle veut s’introduire par la brèche qu’offre cette révolte mais voilà qu’on lui demande d’abord de se dissoudre dans l’Algérie. Il est difficile de voir encore la Kabylie patauger dans les problèmes conceptuels de fédéralisme, régionalisation, décentralisation, autonomie, concepts politiques et administratifs qui engagent toutes les régions d’Algérie. L’avenir des Kabyles ne peut se concevoir que dans un Etat indépendant. Là encore, la Kabylie gagnerait à revendiquer une indépendance pour elle-même, pour son bien-être, et non par revanche sur un peuple quelconque. Le monde a changé, l’Algérie, ses peuples, les Kabyles inclus le doivent aussi. Nous vivons une époque où devenir indépendant d’une tutelle fut-elle démocratique est un droit légitime. Cette séparation n’est pas synonyme de violence et de guerre ou d’une quelconque animosité entre les peuples. Elle se prépare et se fait pour apaiser les relations pour le bonheur de tous. Ce sont les enjeux de demain qui attendent les Kabyles et les Algériens. Reste à savoir si le Hirak est prêt à en débattre à moins qu’il ne soit en retard d’une révolution,

Lyazid Abid, membre fondateur de l’URK
Avril 2019