Kabyles de Philadelphie : à la recherche de identité perdu

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PHILADELPHIE (Tamurt) – Une fois de plus, au bonheur des rêveurs d’une Kabylie épanouie, M. Karim Akouche a brillé par l’éloquence de son verbe. Cette fois, c’est dans la localité de Green Lane, PA, située à 40 miles de la grande métropole Philadelphie, que cela s’est produit.

En effet, afin de marquer les mémorables dates du Printemps amazigh et du Printemps noir, Tiwizi-USA a donné rendez-vous à la communauté Kabyle du nord-est des USA le dimanche 19 avril après-midi, dans cette localité enfouie en plein forêt. Ce fut un rendez-vous très émouvant et convivial qui a vu débarquer en grand nombre des kabyles du Delaware, de Washington DC, du New Jersey, de New York et, bien sûr, de Pennsylvanie.

Environ une heure avant le lancement officiel de cette journée de commémoration, l’écrivain et militant des causes justes, M. Akouche, débarque en compagnie de M. Mourad Itim, coordinateur du Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie (MAK) en Amérique du Nord. L’assistance, qui a commencé à se regrouper au même moment, a profité de cette occasion privilégiée pour faire connaissance ou renouer avec les invités. Ce fut aussi une opportunité pour mettre la main sur les publications littéraires et théâtrales de ce jeune auteur ambitieux qui attire déjà beaucoup d’attention sur les médias sociaux et la scène littéraire, notamment au Canada et dans d’autres pays.

Après une brève introduction et un aperçu de la vision et des idéaux de la jeune organisation Tiwizi, son Président, M. Hsen Larbi, a été invité à faire une présentation sur les circonstances des événements du Printemps noir 2001. Son travail a été remarquable de par les détails de son investigation, suscitant beaucoup d’émotion parmi l’assistance. Avec une analyse très pertinente de l’attitude et de la politique du gouvernement algérien en Kabylie, son exposé a été à la fois grave et captivant. L’énorme travail de collecte de données sur la quasi totalité des victimes de cette tragédie a été synthétisé dans une liste nominative illustrée par des photographies émouvantes laissant imaginer la violence barbare qu’a dû subir ces êtres innocents, qui avaient soif de liberté et de dignité, aux mains des services de “sécurité”. Les rescapés porteront à jamais des séquelles corporelles à la limite du choc. À la fin de la présentation, qui a redessiné en termes très expressifs la vive emotion du Printemps noir, une minute de silence a été observée à la mémoire de toutes les victimes. M. Itim a ensuite pris la parole pour tenir l’assistance des derniers développement des activités du MAK et du GPK, notamment l’élection récente du drapeau kabyle, la mobilisation de plus en plus grandiose des jeunes autour du MAK et les démarches de création d’une coordination Amérique du Nord du MAK.

Après une pause café de 20 minutes et pour rester dans l’émotion, la suite du programme a été enchaînée par le premier titre du nouvel album de Ferhat Mehenni, Tilelli i Teqbaylit (Liberté pour la Kabylie). Une mélodie mélancolique, accompagnée d’un texte qui n’est autre que le message d’un dirigeant qui appelle la Kabylie à prendre son destin en main, à la quête d’une liberté qui ne pourrait être qu’arrachée. Au moment où la musique commençait à s’estomper et que l’on s’attendait à un silence, Karim sort de nulle part pour le briser avec un texte qu’il a déclamé d’une façon théâtral. Au milieu de l’assistance, il courrait dans les allées faisant vibrer l’air par des mots que l’on sentait venir des tripes. Une mimique très expressive, une voix au ton ondulant, parfois bas, parfois criant, telle une explosion pour accompagner des mots forts que l’on a l’impression de subir comme des gifles.

De temps à autre, la monotonie revient pour nous signaler sa lassitude, suite à un énième échec du peuple à prendre son essor. La vue des feuilles qu’il jetait, une par une, après les avoir dévorées, permettait à tout un chacun de revenir à la réalité pendant une durée de quelques secondes. Le contenu du texte, qu’il a intitulé À la recherche de l’identité perdue, est une mosaïque composée de faits historiques, d’un flot d’images poétiques, d’un message d’espoir et d’un constat d’échec à la fois.

  • « Je te prête ma voix
  • Ô mon peuple muet
  • À chaque fois que tu t’enrhumes
  • C’est moi qui tousse
  • À chaque fois que tu tombes
  • J’ai mal au coeur
  • À chaque fois qu’on te blesse
  • j’ai mal à ma patrie »
  • Une déchirure entre le besoin d’être et l’envie de tout abandoner, car si les Kabyles ne
  • font rien, tout sera perdu.
  • « Ô mon peuple qui t’ignores
  • Pourquoi ignores-tu ta patrie
  • Toi qui as le don d’ubiquité
  • Tu as été tous les autres
  • Mais jamais toi-même « 

À travers cette fresque poétique, parfois tragique, notre poète a pris par la main le public pour lui montrer ses forces et ses faiblesses, ses erreurs et ses prouesses. Cette lecture poignante été clôturée par une autre nouvelle chanson de Ferhat Mehenni, moins grave cette fois. Karim ne put s’empêcher de revenir avec un deuxième texte en kabyle se reprochant à lui-même de ne pas écrire un peu plus dans sa langue maternelle. Ce deuxième texte fut une surprise car finalement son discours est aussi éloquent en langue kabyle qu’il ne l’est en français. Un vrai regal qui laisse constater combien notre langue est belle.

« Le concept de liberté se définit mieux en kabyle qu’en français. Les Français disent : « sois comme un poisson dans l’eau. » Ma mère dit :  » Illik am aman deg aman. » Le poisson ne peut pas vivre en dehors de l’eau. De plus, quand il y a deux corps, il y a un rapport de force. Par contre, dans la définition kabyle, il y en a un seul : l’eau : la liberté la plus limpide, la plus achevée. Dans cet exemple, c’est la langue kabyle qui supplante le français. »

Avant la partie question/réponse, quelques jeunes ont demandé à Karim de lire un troisième texte qui a récemment fait le buzz sur Internet : L’Afrique doit retrouver son Nord. Un texte puissant, aux mots tranchants et solides, dans lequel il dénonce le déni identitaire que subit l’Afrique du Nord de bout en bout. Une partie intégrante de l’Afrique que les gouvernements d’oppression veulent annexer au Moyen-Orient. L’Afrique du Nord qui n’est définie que par deux constantes : l’arabe et l’islam. Pourquoi cette injustice ? Pourquoi un peuple doit subir l’autre en toute impunité ?

  •  » Lorsque je suis né, on m’a collé l’étiquette « arabe »
  • À ma mort, je serai enterré « musulman »
  • Mon acte de naissance est un acte de décès
  • Je n’existe pas, ni dans la vie ni dans la mort. »

Le long après-midi a été clôturé par un débat philosophique sur l’identité, le rôle de l’artiste et de l’écrivain plus particulièrement, avec un accent sur les particularités kabyles. Le constat de la nécessité d’implanter les idées libératrices parmi les Kabyles a été fait à l’unanimité. Après la fin du programme, M. Akouche a continué de dédicacer gentiment les livres à tous ceux qui ont émis le souhait de les personnaliser. Tiwizi, à travers son Président Hsen Larbi, a remercié chaleureusement les deux invites et ceux qui les ont bien reçus, notamment M. Amor Nouri et Mourad Harouz. Les deux parties se sont fait la promesse de collaborer en vue de futures activités.

De Philadelphie, Hamid Larbi