«Les ponts sont rompus entre Madrid et la Catalogne»

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INTERVIEW – L’ancien président de la région, Jordi Pujol, dénonce «un climat d’hostilité».

Deux années passées dans les prisons franquistes, vingt-trois à la tête de la Catalogne et sept ans de retraite politique: à 80 ans, Jordi Pujol demeure, en Catalogne et en Espagne, l’une des voix les plus écoutées du paysage politique. Sa longue présidence l’avait érigé en faiseur de rois, les députés de son parti appuyant à Madrid les gouvernements, de gauche ou de droite, capables d’offrir compétences et financements à la Catalogne. Alors qu’aux élections régionales de dimanche Artur Mas, son successeur à la tête du parti nationaliste Convergencia i Unio (CiU), a balayé la coalition de gauche, il commente la situation pour Le Figaro.

LE FIGARO. – Le nationalisme et l’indépendantisme se renforcent en Catalogne: les relations entre la Catalogne et l’Espagne se sont-elles crispées?

Jordi PUJOL. – Sans aucun doute. Les ponts politiques et affectifs sont rompus. La demande, par le gouvernement catalan sortant, d’un nouvel «Estatut» (sorte de mini-Constitution qui régule les relations entre Barcelone et Madrid, NDLR) a mis le feu aux poudres. Il y a désormais un climat d’hostilité anticatalane à Madrid. Dans des moments de crise, pendant la transition démocratique par exemple, l’Espagne a plusieurs fois demandé l’aide de la Catalogne, et notre région la lui a toujours accordée. Mais, quand tout danger est écarté, l’Espagne tente de faire marche arrière et de récupérer ce qu’elle a cédé. Les Catalans sont déçus.

Quel avenir entre les Castillans et les Catalans?

L’Espagne sait ce qu’elle voudrait être: un État centralisé, où Basques, Catalans et Galiciens seraient totalement assimilés. La Castille veut que l’Espagne soit comme la France. Un pouvoir économique, politique et administratif très fort, très concentré. Les autres langues, les autres sensibilités et valeurs doivent disparaître. L’Espagne y est parvenue dans la plupart des régions, mais la Catalogne a résisté.

L’Espagne est pourtant l’un des États européens les plus décentralisés et, à l’intérieur du pays, la Catalogne est l’une des régions qui jouissent du plus de compétences. Que demandez-vous de plus?

La Catalogne est aussi l’une des régions les plus mal financées. Certes, les régions les plus riches doivent aider les plus pauvres. Les impôts qu’elles versent à l’État dépassent les subventions qu’elles reçoivent; c’est ce qu’on appelle la solidarité. Mais il y a des limites! Concrètement, 8,5% du PIB de la Catalogne disparaît au profit d’autres régions espagnoles. Cette situation n’est pas supportable. En Allemagne, les Länder ne font acte de solidarité qu’à hauteur de 4%. C’est ce que nous demandons.

Alors que le chômage et la crise frappent durement la Catalogne, ces sujets ont été peu abordés lors de la campagne. Les leaders politiques vous semblent-ils à la hauteur des enjeux?

Non, ils ne sont pas à la hauteur. Mais regardez également ce qui se passe au niveau national. Normalement, quand le président du gouvernement est impopulaire, ce qui est le cas de Zapatero, c’est le chef de l’opposition qui est en tête des sondages. Mais aujourd’hui, Mariano Rajoy (le leader de la droite espagnole) est encore plus mal perçu que Zapatero.

Si les nationalistes dirigent la Catalogne, le gouvernement espagnol peut-il espérer un retour au dialogue?

Mon parti a soutenu les gouvernements de Felipe Gonzalez, de José Maria Aznar et de José Luis Rodriguez Zapatero. On peut s’entendre, mais à une condition: les attaques contre la Catalogne doivent cesser. À mon avis, pour trouver un accord, il faudra revoir le financement de la Catalogne.

Mathieu de Taillac

29/11/2010

Le Figaro